Fasciné par la stabilité, que j’aime et qui ne m’intéresse pas. Il y faudrait une vocation religieuse. Une ancre. Une maison où fixer son bonheur, des chambres pour les être aimés, des lieux de partage, de vie, une table ronde des avenirs. Cela me fascine et je crois l’aimer et je l’aime, mais force est de revenir au mouvement premier : ça ne m’intéresse pas. Le mouvement, cette malédiction du mâle, est l’unique perspective. Déjà me font peur les moments de chute, déjà me ravissent les moments de joie, mais adhérer à la fausse tranquillité c’est adhérer à un forme anticipée de mort.
Dédoublé, conscient de l’être, j’explique à mon ego mes opinions et mes projets. Soudain, effrayé par ce que j’entends, un frisson me tire du sommeil. Assis dans le lit je reprends dans l’ordre ce que je viens de dire en rêve et juge qu’il n’y a pas d’autre projet acceptable quand bien même le frisson que je viens de ressentir s’étendrait à l’ensemble de l’humanité.
Un jour notre façon de nous exprimer ne sera plus comprise. Soyons francs, ce jour n’est pas loin. Renaud Camus évoque la nécessité pour les parents de désadapter (il dit “inadapter”) leurs enfants, soit de leur refuser l’héritage familial d’intelligence et de culture, afin qu’ils puissent s’intégrer à la société.
Un ami millionnaire et à la retraite veut me rencontrer. J’ai des idées et il en cherche une pour reprendre une activité. Ces jours il est déprimé. Les millions n’y font rien, l’arrêt ne lui convient pas. Depuis je cherche. Lorsque je manquais d’argent, je produisais des centaines d’idées par jour, maintenant que les besoins sont combles et que je n’ai pas à m’inquiéter d’obtenir un pouvoir dont je me désintéresse, la manivelle à idée tourne à vide — mais je cherche.
A la hauteur des cinémas Rex, sur Pérolles, ce matin, un homme marche. Nos regards se croisent. Je suis à vélo. Regard étrange. Seule pensée qui me vient: différent. Quelques mètres plus loin, j’aperçois mon père un livre de poche à la main. Je lui fais signe, me gare, descends de vélo. Il était chez son médecin, il attend sa femme qui a pris son tour chez le même médecin. Et toi? Je montre ma panoplie, mon vélo: je répare des cadres d’affichage. Arrive le monsieur dont j’ai croisé le regard. Mon père me le présente. Jean-Marc Dominguez.
- Je ne veux pas vous gêner.
Mon père lui dit que ce ne sera pas long et nous échangeons quelques mots convenus, sur un débit rapide typique de deux êtres qui sont observés.
Un heure plus tard je suis sur le chemin de Miséricorde à visser un cadre lorsque l’homme survient. Il a connu mon père en vacances. Ses parents sont de Grenade. Je dis que mon père va souvent en Espagne, mais que lui, c’est plutôt la Castille.
- Vous l’avez connu en Espagne?
- Non, en vacances. En prison.
Envie de traverser. De me débattre dans un espace plus grand. Cette civilité de pacotille dans un système de murs balayé par l’air conditionné, nos pauvres, nos misérables villes de faux marbres et de stuc, arraisonne et détruit malicieusement les meilleures énergies. Traverser parce que l’espace traversé soudain résiste et donne au corps et à l’âme un surplus de vitalité, une exaltation qui est le propre de la vie. Lorsqu’on se penche sur le laboratoire du quotidien, on s’aperçoit avec effroi que la plupart des comportements tendent à produire de l’apparence et ce jusque dans les actions les plus animales: faux muscles, faux sexe, faux travail. Je sais que de telles traversées du monde — celui qui commence à nos pieds lorsqu’on a fait le premier pas — sont éreintantes et pleines d’inquiétudes, mais comment ne pas condamner cette molle conservation de la vie en milieu clos lorsqu’on sent qu’elle pervertit nos capacités et d’abord celle à qui consiste à grandir?
M’apparaissait évidente, un instant, alors que j’écoutais Olofso en pleurs me dire ses déboires, cette idée: chacun est doté d’une force. Cette force à une quantité. Ceux qui ne la contrôlent pas, c’est-à-dire la négligent, la perdent au profit d’autrui, lequel la retourne contre eux. Et la souffrance advient.
Article en pleine page dans le cahier culturel de La Liberté à l’occasion de la sortie de 45–12, retour à Aravaca. Positif, plus que cela, flatteur. Un côté rassurant à exister ainsi, au regard des autres. Et un côté sournois. Par exemple à se dire que dans l’ordre de l’exposition publique, le maximum est atteint et que ce maximum n’est pas bien élevé. Commencé seul, on continue seul. Cette chaleur de quelques instants qui souffle sur le côté ne fait rien à l’affaire. C’est dans la nature de la trajectoire d’aller à l’infini et aussi longtemps que le vivant le peut. La rencontre avec Dieu est nécessaire.