Fasciné par la sta­bil­ité, que j’aime et qui ne m’in­téresse pas. Il y faudrait une voca­tion religieuse. Une ancre. Une mai­son où fix­er son bon­heur, des cham­bres pour les être aimés, des lieux de partage, de vie, une table ronde des avenirs. Cela me fascine et je crois l’aimer et je l’aime, mais force est de revenir au mou­ve­ment pre­mier : ça ne m’in­téresse pas. Le mou­ve­ment, cette malé­dic­tion du mâle, est l’u­nique per­spec­tive. Déjà me font peur les moments de chute, déjà me ravis­sent les moments de joie, mais adhér­er à la fausse tran­quil­lité c’est adhér­er à un forme anticipée de mort.

Eton­nant qu’on puisse con­voiter un objet de série, l’a­cheter, le revendi­quer, le défendre, devenir ce qu’il est.

Mer­veilleuse carte postale de Philippe de Rouge­mont. Expédiée de Nami­bie, elle com­porte pour toute adresse mon nom et la ville, à laque­lle il a ajouté celui de l’équipe de hock­ey sur glace locale. Et la poste suisse trou­ve ma boîte à lettres.

Dédou­blé, con­scient de l’être, j’ex­plique à mon ego mes opin­ions et mes pro­jets. Soudain, effrayé par ce que j’en­tends, un fris­son me tire du som­meil. Assis dans le lit je reprends dans l’or­dre ce que je viens de dire en rêve et juge qu’il n’y a pas d’autre pro­jet accept­able quand bien même le fris­son que je viens de ressen­tir s’é­tendrait à l’ensem­ble de l’humanité.

Un jour notre façon de nous exprimer ne sera plus com­prise. Soyons francs, ce jour n’est pas loin. Renaud Camus évoque la néces­sité pour les par­ents de désadapter (il dit “inadapter”) leurs enfants, soit de leur refuser l’héritage famil­ial d’in­tel­li­gence et de cul­ture, afin qu’ils puis­sent s’in­té­gr­er à la société.

Un ami mil­lion­naire et à la retraite veut me ren­con­tr­er. J’ai des idées et il en cherche une pour repren­dre une activ­ité. Ces jours il est déprimé. Les mil­lions n’y font rien, l’ar­rêt ne lui con­vient pas. Depuis je cherche. Lorsque je man­quais d’ar­gent, je pro­dui­sais des cen­taines d’idées par jour, main­tenant que les besoins sont combles et que je n’ai pas à m’in­quiéter d’obtenir un pou­voir dont je me dés­in­téresse, la maniv­elle à idée tourne à vide — mais je cherche.

A la hau­teur des ciné­mas Rex, sur Pérolles, ce matin, un homme marche. Nos regards se croisent. Je suis à vélo. Regard étrange. Seule pen­sée qui me vient: dif­férent. Quelques mètres plus loin, j’aperçois mon père un livre de poche à la main. Je lui fais signe, me gare, descends de vélo. Il était chez son médecin, il attend sa femme qui a pris son tour chez le même médecin. Et toi? Je mon­tre ma panoplie, mon vélo: je répare des cadres d’af­fichage. Arrive le mon­sieur dont j’ai croisé le regard. Mon père me le présente. Jean-Marc Dominguez.
- Je ne veux pas vous gên­er.
Mon père lui dit que ce ne sera pas long et nous échangeons quelques mots con­venus, sur un débit rapi­de typ­ique de deux êtres qui sont observés.
Un heure plus tard je suis sur le chemin de Mis­éri­corde à viss­er un cadre lorsque l’homme survient. Il a con­nu mon père en vacances. Ses par­ents sont de Grenade. Je dis que mon père va sou­vent en Espagne, mais que lui, c’est plutôt la Castille.
- Vous l’avez con­nu en Espagne?
- Non, en vacances. En prison.

Envie de tra­vers­er. De me débat­tre dans un espace plus grand. Cette civil­ité de pacotille dans un sys­tème de murs bal­ayé par l’air con­di­tion­né, nos pau­vres, nos mis­érables villes de faux mar­bres et de stuc, arraisonne et détru­it mali­cieuse­ment les meilleures éner­gies. Tra­vers­er parce que l’e­space tra­ver­sé soudain résiste et donne au corps et à l’âme un sur­plus de vital­ité, une exal­ta­tion qui est le pro­pre de la vie. Lorsqu’on se penche sur le lab­o­ra­toire du quo­ti­di­en, on s’aperçoit avec effroi que la plu­part des com­porte­ments ten­dent à pro­duire de l’ap­parence et ce jusque dans les actions les plus ani­males: faux mus­cles, faux sexe, faux tra­vail. Je sais que de telles tra­ver­sées du monde — celui qui com­mence à nos pieds lorsqu’on a fait le pre­mier pas — sont érein­tantes et pleines d’in­quié­tudes, mais com­ment ne pas con­damn­er cette molle con­ser­va­tion de la vie en milieu clos lorsqu’on sent qu’elle per­ver­tit nos capac­ités et d’abord celle à qui con­siste à grandir?

M’ap­pa­rais­sait évi­dente, un instant, alors que j’é­coutais Olof­so en pleurs me dire ses déboires, cette idée: cha­cun est doté d’une force. Cette force à une quan­tité. Ceux qui ne la con­trô­lent pas, c’est-à-dire la nég­li­gent, la per­dent au prof­it d’autrui, lequel la retourne con­tre eux. Et la souf­france advient.

Arti­cle en pleine page dans le cahi­er cul­turel de La Lib­erté à l’oc­ca­sion de la sor­tie de 45–12, retour à Arava­ca. Posi­tif, plus que cela, flat­teur. Un côté ras­sur­ant à exis­ter ain­si, au regard des autres. Et un côté sournois. Par exem­ple à se dire que dans l’or­dre de l’ex­po­si­tion publique, le max­i­mum est atteint et que ce max­i­mum n’est pas bien élevé. Com­mencé seul, on con­tin­ue seul. Cette chaleur de quelques instants qui souf­fle sur le côté ne fait rien à l’af­faire. C’est dans la nature de la tra­jec­toire d’aller à l’in­fi­ni et aus­si longtemps que le vivant le peut. La ren­con­tre avec Dieu est nécessaire.