Le matin, lorsque je me redresse dans le lit, j’aperçois au sud la ligne des Alpes, vers l’est, la colline du Schönberg et de l’autre côté de la rue, trois maisons de maître aux architectures gothiques, jugend stil et caserne-école, mais surtout, je ne vois plus le trafic incessant des piétons braillards qui, avinés ou seulement vaniteux, en chemin pour le centre théâtral de la ville, répétaient leur rôle dans la rue commerçante du Criblet. Si je choisissais la mauvaise fois, c’est sans peine que je pourrais me figurer que ces gens sans langage ni habits ni direction (le gormiti), n’existent pas; c’est dire si la technique d’isolement social à l’américaine que pratiquent au long de l’année les technocrates de notre démocratie supra-parlementaire qui siègent à Bruxelles voue d’emblée à l’échec toute leur politique — ce dont, en thuriféraires de la mauvaise foi, ils n’ont cure.
Initiative
Rue de Romont où j’attends Gala et les enfants, deux militants distribuent aux passants des papillons pour les engager à voter contre l’initiative socialiste de plafonnement des salaires dans un rapport un-douze ce qui, hors charabia, singifie que le salarié le mieux payé du pays ne pourra, si la loi était adoptée, gagner plus de douze fois le salaire minimum.
Paraît D., écrivain et animateur radio. Il est accompagné d’un poète qui m’a déjà été présenté deux fois, avec qui j’ai collaboré à l’écriture d’un ouvrage collectif, qui m’ignore ou veut m’ignorer. Un homme profond, à n’en pas douter; il ne parle pas, salue à peine.
Me voici donc à palabrer avec D, pour qui j’ai de l’estime et de l’amitié, garçon volubile et amateur de bons mots qui, avisant le stand par-dessus mon épaule, me félicite sur le mode ironique de travailler avec la droite contre cette initiative de va-nu-pieds. Je renchéris et comble de chance, atterrit à mes pieds un papillon qui semble avoir glissé de ma poche — il s’est envolé de la pile posée du la table des militants — ce qui donne tout loisir à D. de relancer ses accusations, lesquelles, jouent sur la prétendue connaissance qu’il a — drôle d’attitude — de la nature de mes convictions. Je cesse alors de jouer.
- 50’000 francs deviendrait le plus haut salaire de Suisse, lui dis-je, c’est ridicule? As-tu déjà pensé au travail qu’exige la direction d’une grande banque ou d’une entreprise de plusieurs milliers d’employés? Ces patrons-là s’énervent, se déplacent sans cesse, dorment à peine !
Le poète, qui est au-dessus de ces bavardages, ou chez les Muses, fait:
- Hum, hum!
Plus combattif, D, se récrie:
- C’est les ouvriers qu’il faut augmenter!
Ce que j’admets, sans voir en quoi la revendication disqualifie mon propos.
D. propose de se battre. Je suggère de se brouiller, puis, si nécessaire, d’en venir aux mains. Le rire l’emporte. D. fait alors état de ses prochains voyages subventionnés: Le Transsibérien, le Cambodge…
- Et rendez-vous compte, nous dit-il, j’ai obtenu de l’argent pour me rendre à Canton, mais l’Etat n’a pas voulu payer mon billet d’avion. Le service m’a informé qu’il n’y avait pas de base légale.
- Hum, hum, fait le poète.
- Pas de base légale!, insiste D.
Le poète réfléchit.
- C’est scandaleux, juge-t-il, et il touche sa barbe.
Dimensions
Le cinéma en 3D réintroduit, du moins pour le regard habitué au déchiffrement traditionnel de l’image, cette perspective sémantique à laquelle obéissait la peinture médiévale: personnages et objets qui doivent attirer notre attention sont grossis et placés au premier plans, objets et personnages secondaires sont fluidifiés à l’arrière-plan. Exemple typique qui deviendra j’imagine moins notoire à mesure que la technique s’affinera, les larmes qui se détachent du visage de l’héroïne pour envahir notre œil. Nous pensons alors “pleurs” plutôt que “elle pleure”.
Zone commerciale
A Sion, où j’ai un rendez-vous lié au marché de l’affichage. Gala attend dans la zone commerciale de Villeneuve depuis 11 heures. Il est 14h30. J’ai déjeuné avec la représentant des éditions Zoé et la libraire de La Liseuse. Une lecture d’easyJet est prévue. Le scepticisme est général: il n’y aura personne. Cela donne envie de rire. Ou de pleurer. Mieux vaut se retrancher derrière sa conviction d’écrivain: seul importe l’écriture.
- Vous savez, me dit la libraire, Arditi est venu…
Je ne suis pas sûr de savoir de qui elle parle — Metin Arditi ?- mais à en juger par la suite de l’anecdote, l’écrivain est connu ou devrait l’être.
- Eh bien j’ai acheté de la publicité, fais des envois, invité des amis, et le soir venu, rien, presque personne.
Je me garde de lui dire combien elle a raison. Je devrais. D’ailleurs, on la sent un peu lasse. Trente ans de librairie. Le paysage, à n’en pas douter, n’est plus le même; et la nuit est devant nous.
Par inertie peut-être, c’est le but de ce repas, nous tombons d’accord sur un projet de présentation du texte à paraître chez Allia, mais suggère la libraire, il vaut mieux faire venir deux ou trois sauteurs à la fois, cela permet d’élargir le public. Formidable règne de la quantité.
Sur ces entrefaites, je me précipite et rejoins le bureau où a lieu mon rendez-vous lié à l’affichage. D’emblée, je commets l’erreur de m’intéresser aux activités de mon interlocuteur ce qui, entre explications et annonces de projets, nous retient pendant trois quart d’heure. Lorsque je me libère enfin, il est trois heures et j’ai trois francs en poche.
- Peut-on payer le parking avec une carte de crédit?
Mon hôte ne sait pas, Il appelle l’Office du Tourisme. C’est impossible. Je cours à la gare, trouve la Poste, pianote sur le distributeur de billets, choisis l’option “coupures mélangées”, reçois une billet de Fr. 100.- Nouvelle opération de retrait. Cette fois l’option “coupures mélangées” n’apparaît plus. Je tape Fr. 300.- et reçois trois billets de Fr. 100.- J’entre dans un kiosque, achète un chocolat, ouvre mon portefeuille, y trouve une enveloppe remplie de Livres Sterling, des Euros et des billets de Fr. 100.- au nombre de sept. Le portefeuille contenait donc déjà des francs suisses. Je paie le chocolat, cours au parking: la machine me demande trois francs, ceux ‑là même que j’avais en poche avant de me rendre à la gare. Pour ne plus perdre de temps, je renonce à prendre de l’essence. Lorsque j’atteins la zone commerciale de Villeneuve, le réservoir indique une autonomie de 1 kilomètre. Gala dort sur un banc au milieu du centre commercial. Les boutiques affichent des Prix fabuleux. Au-dessus et sur le côté des cartons fluorescents annoncent: Prochaine fermeture.
- J’ai essayer de manger un pizza, à l’étage, mais c’est trop affreux.
En effet, il n’y a personne. Je passe la tête à l’intérieur d’une bijouterie. Aucune vendeuse. Il suffirait de se servir. Les municipalités qui ont autorisé la construction de ces hangars devraient être tenues, après faillite, de restituer les surface aux vaches et aux promeneurs. Nous visitons un magasin de meuble. Pas un seul que l’on souhaiterait mettre chez soi. Je propose d’en visiter un second. Il est à dix mètres. Gala est trop fatiguée. Je demande s’il est plus intéressant que le premier.
- Je n’en sais rien, il est trop loin, je n’y suis pas allée.
Poussière
Installation des bibliothèques dans le bureau de la rue Jean-Gambach. Il y a urgence à faire disparaître derrière des livres les montants de ces meubles en panneaux de particules, seulement les livres qui ont quitté Gimbrède il y a quatre ans sont toujours dans leurs cartons, à Lhôpital. Je me contente donc d’occulter au mieux mes meubles de poussière en distribuant les volumes acquis depuis mon arrivée à Fribourg, ce qui m’oblige à conserver des textes qui, après lecture, mériteraient de finir au dévaloir; je les regarde, les pose, épuise le stock majeur, reprend en main les recalés, me décide à les placer derrière les rangées exposées, puis, mal à l’aise, me surprend à penser qu’ils vont contaminer les autres, à la traître, par derrière. Alors je les jette.
Marché
Au marché, où Gala m’envoie chercher de la salade, j’ai le malheur de tomber sur Tarbe. Maigre, quelque peu aérien, mais on pourrait aussi dire, un manche à balai dans le cul, il avance à la même hauteur que sa femme, en silence, tandis que de part et d’autre, ses deux enfants jouent. Et je ne peux m’empêcher de songer à la frustration rentrée qui lui tient lieu de personnalité et qui n’est que la rançon d’une confusion, faite dès l’adolescence, entre l’ambition et la prétention. Sans doute croyons-nous tous, à cet âge naïf, être porteur d’une énergie sans pareil, ce qui nous fait annoncer dans l’entourage, avec outrecuidance, des réalisations prochaines et entre toutes estimables. Et puis le temps amende les espoirs, corrige la donne, situe les capacités. Sauf à être dans l’échec patent — et ce n’est aucunement le cas de Tarbe — il me semble alors médiocre et même rédhibitoire de cacher ces échecs, somme toute naturels, derrière des idéologies, ici le communisme (je m’en voudrais de me distinguer du commun), qui permettent en toute mauvaise foi, de les présenter comme des choix étudiés.
Moyens
Inquiet à l’idée de reprendre l’écriture d’Acablar. Sentiment de creuser à la cuillère un tunnel à travers les Alpes. Je tente d’expliquer à Etan mes complications. Pour y parvenir, il faudrait lui faire voir la multiplicité des pistes qui se proposent à chaque détour de phrase. Ne serait-ce que les avoir en tête dans le cours du travail est déjà une gageure. Etan suggère alors une forme à plusieurs dimensions, où des mots passerelles, sur le principe de l’hypertexte, baladeraient le lecteur selon des cheminements aléatoires. Inutile de dire que tout l’intérêt de l’entreprise réside dans le recours aux moyens limités de l’écriture de fiction et cela, sans compromis aucun. C’est, transposé, le problème du Grand verre de Duchamp, et de toute la peinture occidentale: la représentation des trois dimensions sur un plan à deux dimensions.
Krav Maga II
Je ne sais plus l’heure. D’ailleurs je ne trouve pas mes montres. Toutes se ressemblent. Ce sont des Casio. Elles sont noires. Il fait nuit. Je cherche l’interrupteur. Pas d’électricité. J’oubliais, c’est le nouvel appartement. Je vais manquer le cours de Krav Maga. Enfin je me réveille. Je suis assis sur une couverture, la tête lourde, le corps entouré de nourriture: tranches de jambon, fromages, pains, carottes. Surtout des fromages. Des écoliers, suisse-allemands et désargentés, attendaient mon signal pour se précipiter sur le pique-nique. Ils mangent, puis se reposent. Ensemble nous regardons une vidéo. Elle porte le sceau de l’Etat. Celui-ci met en garde les jeunes: ne communiquez jamais les codes d’accès de vos cartes de crédit à un inconnu, donnez-les à l’Etat, il vous protégera. Ce qu’ils font aussitôt. Leur naïveté me laisse perplexe. Ainsi vont les choses: les imbéciles obtempèrent aux ordres les plus absurdes. J’ajoute à part moi: c’est fou ce que peut une modeste séquence de dessin animé! Quand bien même on parlerait à ces jeunes de mécanique des fluides ou de statistiques, ils regarderaient sans perdre une miette du discours tant les fascine le dessin animé! Un peu dégoûté, je les abandonne et me rend dans une librairie d’ancien. J’entre. Un homme est assis dans la boutique. Je me penche sur un rayonnage à mi-hauteur, lis la tranche des livres. Kerouac. Bien. Kerouac. Encore? Et ceci? Manuel… Je me penche. Mais une petite lampe s’allume, m’éblouit, m’empêche de lire. Je protège mes yeux. Manuel d’érotisme ésotérique. Ah! Je m’empare du livre couvert de poussière, mais ne peut l’amener jusqu’à moi: la toile d’araignée qui l’enserre le retient. Je tire, la toile remue et me le reprend des mains. Et le Manuel retrouve sa place, sur le rayonnage.