Radio

A l’in­stant, entre­tien en direct sur la sta­tion de Radio France, Le Mouv. Juste image de l’en­tropie que subisse les ensem­bles, dans ce cas les mots de l’écrivain amené à par­ler de son livre. A la sor­tie d’Easy­jet en févri­er il me fal­lait réfléchir et j’hési­tais; ou encore, faute de bien saisir la ques­tion, j’é­tais péremp­toire. Désor­mais je n’ai plus qu’à choisir par­mi des répons­es rodées que je com­bine et adapte. Le résul­tat n’est pas plus mau­vais, mais le tra­vail de la pen­sée cesse d’être réel pour devenir appar­ent. L’écrivain par­le à la manière du jour­nal­iste, ani­mé d’une pas­sion feinte et sur un ton d’en­t­hou­si­asme , mais sans rela­tion vitale au savoir. De fait, seuls les entre­tiens longs con­duits par une per­son­ne de car­ac­tère per­me­t­tent à l’artiste d’ap­porter des éclairages neufs sur son tra­vail. Le reste, quelque puisse être sa qual­ité, relève de la pub­lic­ité et de l’exhibitionniste.

Déni

Le déni de réal­ité est le fonde­ment de toutes les reli­gions. Aujour­d’hui, il se passe de reli­gion. Il est donc plus répan­du que jamais. Il per­met d’en­tretenir cette illu­sion que le monde est durable. Et j’en­tends par monde, la société et les rela­tions qu’elle impose, mais aus­si l’ensem­ble des valeurs sym­bol­iques que cha­cun organ­ise afin de se pro­jeter au présent et de vivre heureux. Ce qui explique assez que j’ap­pa­raisse comme un homme peu sym­pa­thique. Ou plutôt, dur. Je ne conçois pas qu’on priv­ilégie son con­fort per­son­nel (affec­tif, sex­uel, financier, moral) au détri­ment de ses con­sid­éra­tions d’analyse; que l’on mette sous le bois­seau des con­clu­sions évi­dentes pour n’avoir pas à chang­er un com­porte­ment auquel nous avons prof­it; que l’on pra­tique l’au­to­cen­sure pour n’avoir pas à s’af­fron­ter à des obsta­cles; que l’on refoule con­sciem­ment; que l’on imag­ine qu’un vouloir croire puisse sauve­g­arder à moyen terme notre qual­ité de vie. Ou alors — et c’est le pro­gramme min­i­mum pour un être moral — il faut avouer que c’est là notre pra­tique. La psy­ch­analyse avait, dans son com­mence­ment, une fonc­tion: éviter la guerre des instances psy­chologiques. Réduite à des appli­ca­tions thérapeu­tiques, elle réor­gan­ise l’in­di­vidu, passe au tamis des sym­bol­es ses luttes intestines. Or, le déni de réal­ité est aujour­d’hui une mal­adie col­lec­tive. Qui de plus entretenue à des­sein par une élite dont le cynisme est le trait de car­ac­tère dom­i­nant. Il est sen­sé de dire qu’elle et con­duit à une guerre des instances collectives.

Singes

Intéres­sant cette expéri­ence du cen­tième singe pour illus­tr­er par une métaphore le bas­cule­ment d’un par­a­digme civil­i­sa­tion­nel dans un autre. En 1948 les Améri­cains con­duisent une recherche sur le nucléaire. Déci­sion est prise d’atomiser un atoll dans le Paci­fique. Un avion largue la bombe. Les biol­o­gistes étu­di­ent alors le retour à la vie des espèces ani­males insu­laires. Les singes ne sem­blent pas affec­tés, mais les noix de cocos dont ils se nour­ris­sent sont irradiées. Les sci­en­tifiques cap­turent 12 singes et leurs mon­trent com­ment laver les noix de cocos dans la riv­ière. Ils les réin­tro­duisent dans l’île. La pop­u­la­tion totale est de 1000 singes. Au fil des semaines, ce sont vint singes, puis quar­ante, puis quar­ante-cinq qui appren­nent à laver les noix de cocos. Mais lorsque le cen­tième singe a appris, les neuf cent autres lavent aus­sitôt leurs noix de cocos.

Boxe

Entraîne­ment de boxe à l’ex­térieur, sur la colline du Guintzet. Alors que les instal­la­tions du stade sont disponibles, Mochi nous dis­pose der­rière les cibles de tir à l’arc. Un des archers inter­rompt nos com­bats: qu’il rate la cible et il y aura mort d’homme fait-il val­oir. Nous voici sur le  talus. Dix fois de suite nous l’escal­adons, tapons dans les gants de l’ad­ver­saire, redescen­dons. Puis sur le ter­rain de foot­ball où l’en­traîneur a repéré une bar­rière de cinquante mètres. Dans une direc­tion nous sau­tons de gauche de droite, sur le retour nous mar­chons à qua­tre pattes entre les poteaux, exer­ci­ce haras­sant qui pousse la moitié de la troupe à l’a­ban­don. Essouf­flé, se ten­ant les côtes, Simon qui a dix-sept ans me regarde pour­suiv­re jusqu’au bout:
- Grand-père!  

Pilates

Un peu­ple sans com­plex­es, les Espag­nols. Il est vrai qu’ils ont des cou­tumes, une langue, un vaste pays et qu’ils ne vivent pas comme les nou­veaux Suiss­es dans l’ar­rière-cour d’of­ficines inter­na­tionales trans­for­mées en zoo. Et puis, ils n’ont jamais bril­lé par l’imag­i­na­tion. Mais tout de même, quelle agréable famil­iar­ité, quelle gen­til­lesse et cet aplomb! Tout à l’heure je fais des exer­ci­ces Pilates. Les pos­tures sont par­fois gênantes, je me mets donc à l’é­cart, vers le ter­rain de foot­ball, loin des regards des gens qui pren­nent le soleil au bord des bassins de piscine. Deux grands-mères passent. Elles s’ar­rê­tent, deman­dent ce que je fais.
- Vous êtes pro­fesseur de gym­nas­tique?
- Aucune­ment.
Nous par­lons un peu, elles repar­tent bras dessus-dessous marcher autour de la piscine, revi­en­nent. S’ar­rê­tent encore. A ce moment-là, je suis sur le coude, les jambes super­posées et ten­dues et je lève vingt fois pour dur­cir les cuiss­es. Les voici qui se met­tent au sol, dans leur mail­lot de bain, avec leur qua­tre-vingt ans et ten­tent l’exercice.

Anniversaire

Anniver­saire d’Ap­lo. Quinze ans. Le matin nous voulons vis­iter des grottes, mais nous les trou­vons fer­mées. Sur une ter­rasse Aplo boit un chupi­to de hier­bas. Les serveurs les plus con­scien­cieux refusent. Trop jeune. Les autres appor­tent le verre, cer­tains la bouteille. Avec Luv nous com­man­dons à la pâtis­sière de Vil­lafran­ca un mille feuilles sur lequel elle écrira l’âge et le nom d’Ap­lo, puis nous allu­mons un feu sur les berges de l’E­bre et gril­lons des entrecôtes dans la nuit.

Abstrait

Anniver­saire de Gala. J’en­voie une mes­sage. Ne vois pas la réponse. Je red­oute le pire. Si elle ne répond même plus quand on lui souhaite le meilleur… Plus tard dans la journée, je m’aperçois qu’elle avait répon­du. Quand à savoir où elle est…

Desierto de Bardenas

Course dans le désert des Bar­de­nas. Nous prenons le départ à portée du Poly­gono, nom que porte la base mil­i­taire instal­lée au milieu du désert. Deux heures trente, vingt-cinq kilo­mètres, trente-qua­tre degrés. La fin est pénible: je n’ai emporté qu’un demi-litre d’eau. Comme une averse est tombée en début de semaine, une flaque d’eau s’est for­mée sur la terre craque­lée. Une grenouille se baigne là.

Arguedas

Encier­ro d’Ar­guedas. A dix-huit heures, nous sommes assis sur une des bar­rières qui ferme la rue. L’arène où aboutit la course est en vue. Dix min­utes déjà que le coup de pétard qui annonce le début du lâch­er a reten­ti dans la cam­pagne. La plu­part des vil­la­geois se tien­nent sur la petite colline qui sur­plombe le cen­tre du vil­lage. De ce promon­toire, on voit les enc­los à la périphérie, la rue prin­ci­pale et l’arène. Le pied de la colline fait rem­part naturel. Les bêtes don­nent quelques coups de cornes dans la terre puis descen­dent la rue pavée en direc­tion de l’arène. Or, un jeune tau­reau fonce et parvient à grimper sur la colline. Le pub­lic crie, tombe, s’en­fuit. Une femme jette son bébé par dessus la bête, le mari le rat­trape et le met à l’abri. Aucun blessé. Le calme revenu, aux comp­toirs des bars, sur les ter­rass­es, dans la rue, tout le monde y va de son commentaire.

Bruxelles

Vil­lafran­ca — Piscine munic­i­pale grande et belle, mais chère, du moins pour les vis­i­teurs, les vil­la­geois ont droit eux à un abon­nement. Afin de se ren­seign­er sur les pos­si­bil­ités d’al­ter­na­tive, sachant que nous auri­ons à pay­er chaque jour vingt Euros pour nous cinq, nous allons à la mairie. Hôtel de ville somptueuse­ment rénové. A l’é­tage, qua­tre dames assis­es devant des écrans. Nous sommes là, devant le comp­toir, elles n’ont pas encore lavé la tête. Celle qui téléphonait, rac­croche. Au lieu de venir à nous, elle com­pile un classeur. Arrivent des femmes Arabes. Laides, gross­es, emmi­tou­flées. Elles vien­nent chercher les sub­ven­tions, les tick­ets repas, les four­ni­tures sco­laires. Image par­faite du tan­dem que l’Eu­rope tech­nocra­tique a mis en place: jus­ti­fi­er un fonc­tion­nar­i­at impro­duc­tif et coû­teux en ramenant des mis­éreux sur le con­ti­nent. Ce que me con­firmera quelques jours plus tard le bar­man de la piscine avec qui je sym­pa­thise: ces secré­taires sont les per­son­nes les mieux payées du vil­lage, elles gag­nent trois fois plus que la moyenne salar­i­ale. Il me faut ajouter qu’après ce moment de flot­te­ment, elles se sont mon­trées tout-à-fait sym­pa­thiques. En revanche, non, pas de solu­tion, nous aurons bien à pay­er vingt euros par jour pen­dant dix-sept jours pour accéder à cette piscine con­stru­ite avec l’ar­gent de Bruxelles.