Gstaad

Mon ami Finkel­stein, reclus dans sa splen­dide vil­la de Gstaad, dépe­nail­lé, allant du bar au salon et du salon à la cui­sine, rejoignant son bureau où il passe le plus clair de son temps à écrire et faire des cal­culs. Quant il sort, il va au jardin. Par­fois il décroche un club de golf et tasse la terre autour des rhodo­den­drons. Quand je lui pro­pose de sor­tir, il regarde les crêtes des mon­tagnes et affiche un sourire énig­ma­tique. Il retourne dans son bureau. La bonne mex­i­caine s’oc­cupe de la vil­la. Son dernier livre est peut-être une réus­site, mais com­ment le savoir de façon cer­taine? De même pour ses cal­culs. L’or­di­na­teur de banque qu’il a conçu lui rap­porte beau­coup d’ar­gent, mais cet argent, il ne le voit pas; d’ailleurs, s’il m’ar­rive de lui en par­ler pour le ras­sur­er, il affiche son sourire et en tout sincérité déclare:
- Si tu savais comme je m’en fous! 

Folie

Que tout cela manque de folie! Et sans folie, com­ment être sérieux?

Bungalow 4

Tri­bunal de la Sarine, neuf heures ce lun­di. Couloirs blancs, sièges moutardes, portes vit­rées. Arrivé le pre­mier j’en­tre dans la salle. Le directeur du club entre à son tour, me con­tourne et s’as­soit à dis­tance. En hau­teur devant un bureau de bois, le juge. De plain-pied, le greffi­er.
- Mon­sieur Friederich, j’ai pris con­nais­sance de votre plainte. Est-ce que vous la main­tenez?
- Oui.
- Il manque cepen­dant les con­clu­sions. Que deman­dez-vous?
J’énumère mes exi­gences et j’a­joute:
- Je souhaite que ce Mon­sieur explique la rai­son de mon exclu­sion du club.
- Il a le droit de se taire et même s’il répondait, nous n’en pren­dri­ons pas note. Mon­sieur Frey, voulez-vous répon­dre?
- Non.
Le juge dicte alors l’une après l’autre les exi­gences que j’ai for­mulées au greffi­er, celui-ci les imprime en qua­tre exem­plaires et nous les apporte pour sig­na­ture.
- Voilà, la séance est lev­ée. Mon­sieur Friederich, vous avez désor­mais la pos­si­bil­ité de pren­dre un avo­cat.
J’ai donc payé Fr. 400.- pour cette mas­ca­rade de huit min­utes, je n’ai obtenu aucune réponse et il m’in­combe, en tant que par­tie lésée, d’obtenir répa­ra­tion en embauchant à mes frais un pro­fes­sion­nel. Autrement dit, pour ce qui est d’op­pos­er ma con­clu­sion à celle de ces deux tartuffes du bar­reau: inter­dic­tion de se faire jus­tice sous peine de pour­suites pénales, oblig­a­tion de recourir à la jus­tice sans que celle-ci rende le droit.

Bien-mal

Nous lais­sons prospér­er le mal en sup­putant qu’il con­tient quelque bien; c’est l’idée béate du pro­grès et de son mir­a­cle con­voité, l’ef­fet de retourne­ment. Le pro­grès ne fait ici que laï­cis­er la notion chré­ti­enne de grâce. En réal­ité, s’il y a quelque bien dans le mal, c’est qu’il n’ex­iste con­crète­ment aucune pureté: pour que le mal opère, il faut qu’il soit ori­en­té par l’il­lu­sion du bien. Sans cela, il se détruirait.

Ennui

Aus­sitôt levé, je me représente la fin du jour, puis son début, ses dif­férentes heures et leur emploi, et encore la fin du jour, comme si dans un ray­on de bib­lio­thèque il s’agis­sait de gliss­er des vol­umes entre deux serre-livres, le pre­mier décrivant l’ac­tiv­ité du matin, le dernier l’ac­tiv­ité précé­dant le som­meil, cela avant que de ne pas dormir, car, aus­si fatigué puis­sé-je être, une fois au lit, le som­meil me quitte, je l’at­tends trois ou qua­tre heures, médi­tant ce que je ferai le lende­main, du début à la fin, en pas­sant par le milieu, prenant con­science de la fin du jour avant qu’il n’ait com­mencé, con­science qu’il con­vient d’ap­pel­er ennui, ennui que je dois au fait d’avoir depuis quelques semaines con­sid­éré comme achevé ce séjour de deux ans à Fri­bourg, tout se trans­for­mant, de ce fait, en attente.

Profilage 2

Le pro­fi­lage algo­rith­mique n’est que la suite logique de la sous­trac­tion et de l’ad­min­is­tra­tion des prérog­a­tives de l’in­di­vidu réal­isée par l’E­tat au nom de la jus­tice sociale. Mais l’in­stru­ment numérique per­me­t­tant ce pro­fi­lage étant le fait d’ini­tia­tives privées, il servi­ra deux fois: à l’E­tat pour par­faire sa machiner­ie, aux entre­pris­es pour écouler leur offre. 

Montée

Tout à l’heure, de Crans-Mon­tana, je suis mon­té à Cry d’Er à vélo.  La piste de ski est si pentue par endroits qu’il est impos­si­ble de tenir sur la selle, même en réglant le plus petit rap­port: on bas­culerait dans le vide. Je porte, pose sur le replat, enfourche et reprend. Mais l’ef­fort est trop grand pour que l’on puisse prof­iter de la vue sur la plaine du Rhône et les Alpes. Ce n’est qu’une fois au som­met, sur la plate­forme qui sert d’ar­rivée aux télé­cab­ines, que je peux me retourn­er. Vient alors le moment de la descente, que je tente de faire le long de la piste amé­nagée. Mal m’en prend. Elle n’est pas seule­ment façon­née pour guider le cycliste, mais amé­nagée d’ob­sta­cles effrayants,  trous, pier­ri­ers,  goulets, ravines, sauts qui exi­gent une cara­pace de pro­tec­tion, un vélo spé­cial et une forte dose de témérité.
Le soir, je demande à un habi­tant de la sta­tion :
-  Il y a des blessés?
- … bien enten­du. Et peut-être des morts.

Profilage

Cette affaire de pro­fi­lage algo­rith­mique qui, en tant que fac­teur de para­noïa, est l’équiv­a­lent pour les années 1950 de la bombe atom­ique est peut-être une tarte à la crème. Ayant passé mon après.midi à réfléchir aux pos­si­bles con­séquences à moyen terme de l’usage général­isé de ces tech­niques de réduc­tion de la per­son­nal­ité, je le dis sans y croire. De fait, ce ne sont pas tant les analy­ses savantes sur le fonc­tion­nement de ces tech­niques qui me por­tent à anticiper sur leur prég­nance que l’at­ti­tude des jeunes que je fréquente, atti­tude où l’i­den­tité s’en­tend comme une vari­a­tion de l’i­den­tique, où la per­son­nal­ité et le car­ac­tère sont des com­posantes con­struc­tivistes de l’individu.

Femmes et voitures

Deux femmes, l’une dénudée et lan­guis­sante, ficelle entre les fess­es, au sol, fine et douce comme Gala, l’autre con­tre moi, jouant du corps, la fille au pair qui nous gar­dait enfant, Her­ta. Sit­u­a­tion de jouis­sance priv­ilégiée dont je goûte chaque instant, mais qui est bien­tôt inter­rompue par l’idée d’un procès: le mari de Gala sait tout et j’au­rai à répon­dre dès le lende­main matin de mes actes devant un tri­bunal. D’ailleurs, le mari est là, assis sur une chaise de paille, chétif, jaunâtre, bin­ocleux. Qu’il me toise, s’il l’ose, me dis-je. Et de con­clure: il n’y a plus d’hommes. Mais le procès est main­tenu. Il se tien­dra en ville à 11h00. Mon­père et Mon­frère me ras­surent: il y a le temps. Je proteste qu’il est déjà 10h50. Affolé, je vis­ite le park­ing pour trou­ver la voiture de Mamère, mais les breaks sont nom­breux et je ne sais plus sa couleur. Nous trou­vons une autre voiture, dans un garage de sur­face. Je mets le con­tact. La clef tourne à vide. J’ou­vre la capot: il n’y a pas de moteur. Avoir rai­son ou tort dans un procès n’est donc qu’une affaire tech­nique, me dis-je.

Parti de la liberté

Con­tre l’ad­ver­saire, les par­tis font val­oir au débat leur défense de la lib­erté. Or, existe-t-il un par­ti qui promeuve la lib­erté? Un par­ti, quel que soit son posi­tion­nement, aliène la lib­erté de ses mem­bres pour la faire remon­ter au chef. Celui-ci étant in fine celui qui détient le plus grand pou­voir est aus­si, entre tous, le moins libre.