Dans un carton revenu de Budapest, à l’intérieur d’un livre de J.D. Salinger, je trouve hier la carte de visite de l’ancien président du Mexique, Felipe Calderon Hinojosa, alors qu’il n’était que secrétaire de parti.
Rock
Arrivant hier de l’aéroport Barajas en métro autour de 22 heures, nous descendons à Alonso Martinez et gagnons la Gran Via à pied. Deux punks de soixante ans, cheveux longs et crânes dégarnis, bras et poitrine bariolés de tatouages, les oreilles et le nez percés viennent en sens inverse. Je les désigne à Monfrère.
- Ils ont fini leur journée, ils rentrent.
- Tu les connais?
- Oui.
- Et que font-ils?
- Depuis qu’ils ont arrêté de boire, plus rien.
Tout à l’heure, comme nous cherchons une salle de concert près de la Plaza del sol, nous faisons un détour par la Gran Via. Monfrère me désigne une barrière à la hauteur du passage piéton. Les punks sont là. “Un couple”, dit Monfrère. Costume gris, chemise blanche et mocassins, il s’avance et leur tend la main. Nous parlons de Judas Priest et d’AC/DC qui joue ce soir à guichets fermés au stade Santiago Bernabéu. Après nous avoir indiqué l’adresse de La Boîte, la salle où a lieu notre concert , celui qui porte le collier de chien et dix bagues aux mains nous sermonne:
- Vous verrez, tout va mieux quand on arrête de boire! Nous, avant, on s’entretuait!
Mais la porte de La Boîte est fermée. Pas d’avis d’annulation. Il s’agit d’un concert de Today is the day, le groupe de hardcore texan. Nous allons saluer un ami dans un bar puis achetons une carabine et des jumelles. A 23 heures, la salle est toujours fermée. Nous quittons le quartier lorsqu’un attroupement de jeunes portant des T‑shirt rock attire notre attention. Monfrère se renseigne. Ceux-ci croient qu’il les provoquent et en effet, à en juger par notre habillement, comment se douteraient-ils que nous connaissons les membres du groupe? Ils finissent par désigner un bar: le concert a été déplacé.
- Et comment le sait-on?
- On ne peut pas savoir.
A l’entrée, nous apprenons que Today is the day a annulé. A la place, le groupe de première partie, assurant seul la tournée. Groupe bruyant et médiocre que les Espagnols jugent excellent. Du doom cacophonique. Lorsqu’il joue à domicile dans une maison de quartier ce groupe ne doit pas rameuter plus de dix gosses .
Madrid
Et que fait-on à Madrid? Boire de la bière, commander le menu du jour, visiter des magasins de matériel militaire, des magasins de drapeaux, des magasins de chasse, tenus par des gens que Monfrère appelle par leurs prénoms et à qui il fait cadeau de boîtes de chocolat, rester aussi longtemps que possible sur une terrasse de la rue Marqués de Urquijo à deviser sur les maux de l’Occident, cela, dans un ordre précis comparable à la routine du travailleur, mais une routine choisie, faite uniquement de loisirs, donc en opposition, qui apporte son lot de satisfactions: se réveiller dans une chambre de 32 mètres au cinquième étage de l’hôtel Husa Princesa, prendre un petit-déjeuner composé d’un jus d’orange, d’un café et de pain frotté de tomate et d’huile d’olive dans un bar de la rue Andres Mellado, puis descendre au club de sport Fitness Paradise pour un séance de Pilates suivie d’une séance de vélo statique animée par un professeur, avant de boire l’apéritif, manger, faire la sieste, boire un second apéritif et chercher un restaurant pour le repas du soir.
Décor
Assez de cette ville de Fribourg. Les Préalpes bernoises, la tour du Bourguillon et les toits pointus du Guintzet évoquent un décor à l’abandon. Les passants arpentent le premier tiers du boulevard de Pérolles et la rue de Romont qui sont les artères commerçantes. Ailleurs, règne une pénible immobilité. Les personnes que l’on croise dans les quartiers secondaires vaquent à des occupations contrôlées, l’air gentil mais distant. Tempérament curieux du Fribourgeois: il ne se mélange pas — comme si l’énergie manquait. Une routine puissante impose ses rythmes. Pas de débordement. Mais peut-être cela n’a-t-il rien à voir avec Fribourg? Peut-être s’agit-il d’une nouvelle donne, propre à toutes les villes, universelle : chaque citadin étant désormais condamné à vivre dans l’ordre des jours et des heures, et pour mener à bien cette tâche harassante, vivant concentré. D’où cette sensation d’abandon, de décor. De ma table de travail, je regarde les bâtiments. Ils se remplissent le matin, ils se vident le soir. Bâtiments de fonction. Et les rues: elles se chargent de voitures dans une direction le matin, dans la direction opposée le soir. Les flux passants sont réglés par l’horloge. Entre temps, c’est tout juste si le plus audacieux, resté dehors, ose s’exprimer à voix haute. Considérant cet état, une envie de prendre les jambes à mon cou. Le lendemain, je suis dans l’avion pour Madrid avec Monfrère.
Examen
A Bümpliz-Nord pour assister à l’examen de C., le terme examen étant inapproprié car il s’agit en fait — de quoi s’agit-il en fait? A ma descente de train, C. est sur le quai. Elle me guide vers un ancien bâtiment industriel transformé en école d’art. Salles hautes de plafond, couloirs où circuleraient des camions. Les élèves n’en sont que plus fragiles. A la cafétéria, l’équipe de service se lève pour nous servir. Je mange ce que contiennent les bacs de cuisine: fenouil aux cèpes et gâteau de polenta. C. commande un hamburger que le chef lui confectionne derrière de grands paravents d’aluminium. Il l’apporte ensuite sur la terrasse où dînent au soleil élèves et professeurs, déguisés en artistes, en tout une dizaine de personnes. Puis nous passons sous la gare pour rejoindre un autre bâtiment, lui aussi industriel, posé sur l’herbe. Un ponton de bois permet de rejoindre la porte principale depuis le trottoir. Le sol est-il mouvant? Le gazon dangereux? A moins que ce ponton ne soit une œuvre d’art? Au rez, un personnage à barbe, un anneau vissé dans les narines et vêtu d’un kilt gothique expose des instruments de torture en bois. Aucun visiteur. Nous prenons place à l’étage dans une salle de trente mètres de côté. Arrivent les experts. On me tend des mains, je tends la mienne. C. annonce qu’elle va lire un passage de son texte, puisque ces experts ont pour rôle d’évaluer le progrès de son travail de recherche lequel consiste à écrie un roman (celui-là même que je lis à mesure, prodiguant, dans la mesure du possible, des conseils). Puis elle change d’avis, renonce à lire et à tour de rôle, chacun des experts (dont l’écrivain Odile Cornuz que j’ai rencontrée à l’époque où je fréquentais les théâtres) donne son opinion, pose ses questions. Dialogue qui ne ressemble ni à une conversation de bistrot ni à un échange entre amis. Une vingtaine de minutes plus tard, chacun s’accorde pour dire qu’il faut attendre la suite et l’un des experts de préciser:
- Oui, il faut attendre pour savoir ce qu’il va arriver.
Beck
Rencontre à Lausanne avec D. qui me raconte un spectacle de Julian Beck et Judith Malina au casino de Montbenon dans les années 1980.
- Nous leur avons annoncé qu’à la fin de la pièce était prévue une occupation du bâtiment et cela leur rappelait les grands moments du mouvement autour de Paradise Now.
Je lui dis mon enthousiasme pour ce recueil de poèmes de Beck, Les chants de la révolution, resté à mon chevet pendant toute l’année 1989 au squat de Saint-Pierre, à Genève, puis ma rencontre l’année suivante à Katmandou avec des hippies de la génération du Living Theater, compagnons de route de l’Américain, que mes questions agaçaient, surtout en soirée, quand ils étaient trop ivres pour ne pas s’avouer qu’ils avaient lamentablement échoués en restant au Népal à griffonner des poèmes sous opium dans des turnes minables alors que le couple royal que formaient Julian et Judith, reprenant le flambeau des mains des Beats, participait à la révolution théâtrale aux Etats-Unis et en Europe.
Couverture
Mamère apprend à Monsieur Jean que son ami Rodolphe l’a invité à participer à l’une des soirées de leur groupe d’hommes. Non que Monsieur Jean n’aime pas Ma mère, mais, étant d’un naturel craintif, il a l’habitude de raser les murs, de baisser les yeux, de fuir, et avec l’âge ces traits de caractère vont en s’accentuant, de sorte que toute modification des rapports qu’entretiennent les gens dans son entourage lui apparaissent comme déraisonnables et potentiellement risqués. De plus, Mamère connaît l’épouse de Monsieur Jean avec qui elle est en relation d’affaires. Ainsi, lorsque Mamère annonce à Monsieur Jean qu’elle à été conviée par son ami d’enfance Rodolphe, membre de leur groupe d’hommes, pour l’apéritif, Monsieur jean minaude, sort son agenda et pointe sur une première date:
- En tout cas, jeudi c’est impossible.
- Eh, bien c’est justement jeudi…
- Non, non…
- Et mardi prochain?
- Mardi? Non, car Rodolphe ne sera pas là.
Alors Mamère:
- Ecoutez Monsieur Jean, je sais bien ce qu’il se passe! Le jeudi, Rodolphe vous sert de couverture, et le mardi c’est lui qui vous sert de couverture, mais alors, si vous n’avez pas de troisième jour à me proposer, comment espériez-vous vous tirer d’affaire?
Et Mamère de préciser :
- Tu te rends compte, ils ont plus de 70 ans!
Cinéma
A bord du train bondé et silencieux qui me ramène de Lausanne, je songe à trois images de cinéma. Dans 2001 Odyssée de l’espace, le long plan qui montre les ingénieurs assis face à face dans la navette qui les conduit vers le site où a été exhumé le monolithe. Intériorité de concentration. Dans le film de Wenders, Les Ailes du désirs, le premier plan, en survol, où les phrases de Handke sont lues en voix-off tandis que la caméra s’accroche à des personnages silencieux choisis au hasard dans la ville. Intériorité dialoguée. Enfin, à cette scène de Tarkovski — est-ce dans Nostalghia? — où l’on voit des individus enfermés entre trois murs (il a donc fallu qu’ils entrent dans cet espace, mais il apparaît vite qu’ils ne savent comment en ressortir), se heurter comme des pantins. Intériorité détruite.