Gala, hier, au téléphone et à l’écran, dit:
- Non… finalement, non. Il va faire trop chaud en Andalousie… Et puis, c’est comme ça… J’ai promis à mon fils… Pour mon anniversaire… D’ailleurs, c’est de ta faute. Il suffit que tu te relises… relis ton mail du… Attends, je l’ai là…
Et un autre billet d’avion perdu.
Évidemment, là n’est pas le problème.
Plus tard, Tatlin en ligne:
“Je me demande ce que je vais pouvoir faire de ma vie lorsque je vais rentrer en Allemagne.“
A quoi je réponds:
“Je me posais la même question: que faire?“
Puis je l’avertis que j’ai reçu la veille un courrier de l’Etat (elle est domiciliée chez moi):
“Tu veux que je te l’envoie?”
“Oh non, j’ai tellement peur de ces courriers, envoie directement à mon avocat!”.
“Tu ne veux pas venir en Andalousie la semaine prochaine?”
” Je suis à Amsterdam. Je me suis remis à la *****”
“Moi, j’ai un stage commando”.
“Guerre et poésie! Fantastique!“
La conversation finie, comme je descends relever la boîte à lettres, je trouve un envoi de Christian Désagulier. Un colis. Deux exemplaires de la revue Toute la lire. Page 39, la publication in extenso de mon livre écrit à La Chartreuse de Villeneuve-les Avignon en 2002, Cassations.
Terracol
Chaleurs
Gazon sec, jauni. Le vent lève dans les arbres. Le thermomètre du bureau indique 32 degrés. Les Andalous ont quitté l’appartement mercredi. Depuis ce matin, j’ai rempli huit fois le tambour de la machine à laver. Au téléphone ma mère me dit: “tu n’es pas tombé sur des gens communs. Pour leur reprendre les clefs, je leur ai donné rendez-vous à la sortie d’autoroute de Vaulruz. J’ai prononcé “vo-ru”, puis j’ai épelé. Ils étaient à l’heure. Figure-toi que l’un d’entre eux est professeur de philosophie! Il a admiré ta bibliothèque…“
J’étends le linge et surveille le ciel. L’orage menace.
Hier, j’ai dû sortir. J’ai mis des lunettes sur le nez, je me suis faufilé entre les haies, j’ai emprunté le sentier du Guintzet qui mène aux terrain de sport, j’ai gagné la rue du Jura par les escaliers de l’Ecole de conduite, je suis descendu dans le souterrain, je suis entré dans la Migros, j’ai rempli mon sac à dos avec le sentiment de me servir au rayon d’une pharmacie. Cela devrait permettre de tenir une semaine sans quitter l’appartement. A la caisse, un client disait:
- Et Manuel?
- Manuel? Répondait la caissière en glissant les articles sur le scanner.
- Manuel.
- Quel Manuel? Manuel?
- Oui, Manuel.
- Il est en vacances.
- Au Portugal?
- Au Portugal.
- En vacances.
- Oui, en vacances… Et toi?
- Oui.
- Tu es rentré?
- Je viens de rentrer.
- Du Portugal?
- Du Portugal.
J’ai pensé: “au fond, parler, c’est assez simple”. J’ai acheté un Coca-Cola et j’ai fait ce que je ne fais jamais: je l’ai bu dans la rue. Maintenant, assis à ma table de travail, je regarde le ciel. Le ciel puis le gazon jauni et sec. Des corbeaux noirs volent dans le ciel noir. Une neuvième machine tourne en bas. Des draps et des housses. S’il pleut, je ne saurai pas où les mettre à sécher. J’ai occupé tous les meubles de l’appartement. J’ai étendu les draps précédents sur la table du salon, les armoires, les chaises, le vélo d’intérieur… Si quelqu’un entre, il se croira dans un garde-meuble. S’il demande “tu déménages?’ ”, je lui répondrai :
- En novembre.
Et toujours sans mentir:
- Je ne sais pas où je vais aller.
Diego
Dans la camionnette qui nous ramène à Madrid, Javier raconte que Diego, avant la traversée des Pyrénées, a participé au début de ce mois à la traversée des Dolomites.
- Dans les mêmes conditions?
- A peu près. Il a tant exaspéré son camarade de chambre que celui-ci a sorti sa valise sur le palier. Ensuite, il a fallu les séparer! D’ailleurs, je ne vous ai pas dit: à Viella, il a dû quitter la soirée privée, les hôtes menaçaient de lui casser la gueule!
- Et il est où?
- Il devait venir avec nous à Madrid, mais ce matin il a commandé un taxi. Tu as vu le taxi, devant l’hôtel de San Sebastian? Il l’a demandé, puis il est remonté dans sa chambre et il a prétendu qu’il n’en voulait plus. J’ai dû le payer. Ensuite, il devait de l’argent à Teresa. Pour les massages. Il est parti à la banque en chercher. Il n’est pas revenu…
Jours tranquilles à Madrid.
Petit-déjeuner au Gran Jamonal avec pain frotté à la tomate et à l’huile d’olive, café noir et jus d’orange frais; salon de coiffure franquiste d’Argüelles où mon père m’a assis pour la première fois alors que j’avais onze ans, ce que j’évoque avec “le fou”, le coiffeur que Monfrère désigne ainsi car aucune des questions qu’il pose quant à la coupe n’est compréhensible de sorte qu’il faut répondre au hasard “si” ou “no”; passage chez Soldiers où Jorge nous montre les photographies de son expédition de juin au Mont Cervin avec l’équipement et les cordages des alpinistes de la dernière guerre; apéritif au Cráter (le jeune serveur apporte une “tapa” avec chaque demi-litre de bière, ce qui donne dans l’ordre, fromage Manchego, grains de maïs frits, tranches de Serrano, tortilla, puis demande: “je fais quoi? je recommence dans le même ordre ou vous avez une préférence?” Après quoi nous dînons rue Marqués de Urquijo, au restaurant Punto Básico, chez Maria, la maître-d’hôtel qui commande son personnel et ses cuisiniers un micro devant les lèvres (même si je ne la vois jamais parler). Enfin, tandis que je retourne à l’hôtel pour la sieste, Monfrère fait un aller-retour en téléphérique au-dessus de la Casa de Campo.
Dernière
Étape épuisante. Parce que c’est la dernière, mais aussi parce qu’elle aligne six cols. Au sommet du cinquième, l’Alto de Aritxulegi, je bois dans l’ordre: une boîte Coca-cola, un boîte de Fanta, une deuxième, une troisième et une quatrième boîte de Fanta. Et aussitôt en selle, attrape mon bidon pour compléter par de l’eau. Sur les cinquante derniers kilomètres, nous filons tous en ligne en direction de San Sebastian, plaisantant et chantant. Quand Javier nous arrête et demande que l’on attende Diego, chacun se récrie. Miracle de la camionnette, le voici pourtant en tête, paradant et ridicule, lorsque nous entrons dans la ville à quarante à l’heure. Nous buvons du cidre dans le quartier de Pasaia, au pied de la falaise puis embarquons les vélos sur un bateau, traversons le bras de mer qui nous sépare de la ville et roulons les derniers huit kilomètres sur la piste cyclable qui longe la baie de San Sebastian.
Sixième
Gravi le col de Marie-Blanque en cadence, laissant derrière moi et le Majorquin génial et l’opiniâtre banquier chilien Sebastian. Nous formons désormais à quatre, avec Monfrère, le groupe de tête, consultant à tour de rôle les indications portées par Javier sur la feuille d’étape afin de négocier les croisements de route et s’acheminer à bon port le long des 115 km que compte l’étape du jour entre Laruns et Ochagavia en Espagne. Nous atteignons le col de La Pierre Saint-Martin deux heures avant le passage du tour de France. Les autres (et d’abord les Colombiens, en véritables aficionados) restent et se joignent aux badauds qui occupent la route depuis deux ou trois jours pour certains. Nous redescendons et suivons les prouesse des champions à la télévision, l’effort terminé.
Cinquième
Ascension du Tourmalet, puis du col de l’Aubisque puis du col de Soulor, un dénivelé de 3141 mètres sur 111 kms. Nous aboutissons à Laruns, premiers arrivés dans ce village que je reconnais pour y avoir garé la vielle Renault 21 que m’avait donnée l’écrivain O.T. en 2003, alors que je prenais la route pour me rendre en Navarre à vélo, passant ensuite par Jaca et Sabinanigo, dormant dans des hôtels dont j’étais l’unique client, faisant des détours pour visiter les villages fantômes, envoyant sur mon téléphone des messages à Gunella, dont je venais de tomber amoureux, comme il est fréquent, juste avant de partir en voyage (et qui au retour, chose toute aussi fréquente, me dirait “j’ai bien réfléchi…”, avant de se marier dans les trois mois à un autre). Nous sommes sur la terrasse lorsque survient Diego ivre. Il est en tenue cycliste mais personne ne l’a vue sur la route. Provocateur, il parle avec force gestes, fait du plat à la serveuse, fille magnifique qui n’en a que faire, molestant Teresa qui termine ses séances de massage et par divers excès se met définitivement au banc du groupe qui, joyeux d’avoir vaincu l’étape la plus exigeante du périple, rit et plaisante.
Quatrième
En fin de compte, ce chilien bedonnant est un rigolo. Mais, loi du groupe oblige, il ne fait rire personne. A à la mi-étape, debout dans nos cuissards, nous prenons le repas au bord d’un lac, buvons abondamment, mangeons des salades de pâtes et chacun commente le passage du col de Peyresourde, inquiet à l’idée d’avoir encore à gravir l’Aspin qui cumule 12 kilomètres de montée. Cependant, le chilien Diego dort dans un champ de l’autre côté de la route. Javier nous dit qu’il est rentré à cinq heures du matin.
- Qu’a-t-il bien pu faire à Viella?
J’ai déjà dit le peu d’attrait apparent de ce village de montagne catalan.
- Il a réussi à se faire inviter à une fête privée!
Arrivé en camionette, il repart en camionnette tandis que nous abordons à dix la traversée des grands cols. C’est alors que je m’avise que nous sommes en France. Où je n’ai pas le droit d’aller. Je prie la masseuse, Teresa, qui est aussi la responsable de l’intendance et s’occupe de préparer les chambres où nous dormirons, de ne pas mentionner mon nom à la réception de l’hôtel. Elle fait remarquer que si les hôteliers espagnoles photocopient les papiers d’identité des clients et les transmettent aussitôt à la garde civile, il n’en va pas de même en France. Et en effet, dans cet hôtel en plastique que l’ancien champion du tour de France Laurent Fignon a fait construire à la périphérie de Bagnères-de-Bigorre, il n’en sera jamais question. Après la douche, Monfrère et moi allons en ville. Il y a trois ans que je n’ai pas remis les pieds dans ce pays. Images connues de ces périphéries de petites villes: façades borgnes, immeubles tristes, vitrines crasseuses et une boulangerie. A l’enseigne du café Mac-Mahon un couple de retraités sourd et charmant nous sert de la Stella Artois en bouteille. Nous poussons un peu plus loin et tombons sur un marché folklorique qu’arpentent des Hollandais voyageant en caravane. Monfrère veut acheter des pétards du 14 juillet. Le bureau-tabac lui répond que, désormais, c’est interdit. Au supermarché, où nous prenons des bières, le gérant nous aprend que Laurent Fignon était un con.
- Surtout avec les femmes!
Derrière l’autre caisse, sa femme, une blonde fatiguée approuve.
Et pendant tout ce temps, un chien errant, de ceux qu’on imagine abandonné par une famille partant en vacances, nous suit, traversant et retraversant la nationale devant les voitures.
Troisième
Port de la Bonaigua au départ de la Seu d’Urgell. Plus de mille mètres de montée, après un premier col, le Puertó de Canto, pour un total de 125 km et 2580 mètres de dénivelé. Les Colombiens plaisantent et souffrent, nous souffrons et plaisantons. J’admire Adriana, l’épouse du garagiste: les épaules en avant, les mains dans le retour de guidon, elle pédale les yeux rivés sur le bitume et ne décroche pas. Le chilien bedonnant, lui, a lâché. L’organisateur envoie la voiture-balai. L’étape est à Viella, ville de montagne, ville en pierre grises, nouvelle et catalane, avec cette humeur désagréable, toute de morgue, des indigènes, pris au piège de la rhétorique indépendantiste de leur élite politicienne, humeur qui n’est pas sans rappeler celle des Suisses, notamment en ce qui concerne les services: horaires contraignants, fausse identité, favoritisme local, cupidité. Pour le reste, forme physique exceptionnelle et fatigue générale. Quelque peu rassurés, nous avons repris la consommation habituelle de bière et avalons dès l’arrivée trois à cinq canettes.