Chez Henri Roorda, cette détestation du travail et de sa logique de répétition. Activité qui démolit l’être. Exceptionnel que d’avoir échappé à ce piège, mais aussi, il faut l’avoir deviné et dénoncé d’emblée, à part soi, pour espérer y échapper.
Promenade
A Paris, la semaine dernière, j’ai marché de rue en rue, traversant les quartiers et les époques; Saint-Eustache d’abord, en venant de la rue des Halles. Les pavillons que je voyais en 2004 de ma chambre située au dernier étage de la maison de paroisse de l’église ont été démolis. Cette année-là, les projets du nouveau forum étaient en concours, les candidats architectes exposaient dans l’agora du centre commercial. Ce matin, debout sur une plateforme qui domine la rue Berger, j’ai devant les yeux un gigantesque chantier. Le toit vitré de l’édifice nommé la Canopée est en partie assemblé tandis que des engins s’engouffrent dans des passages qui évoquent une termitière. Les flancs du forum sont palissadés. Je les contourne par la rue Pierre Lescot, reviens par la rue Rambutteau sur Saint-Eustache. J’entre côté choeur. Le gardien se tient là, dans une cabine de verre. C’est un Africain longiligne. Je demande les prêtres.
- Ils ne sont pas rentrés de vacances.
- Qui est là?
L’Africain hésite, ne retrouve pas les noms.
- J’aimerais voir le père Carpentier.
- Oh, non, lui a déménagé.
L’ayant remercié, je me place sous les grandes orgues. De là, le bedeau aux baskets puantes m’avait emmené un soir dans les toits. Cheminant sur les poutres, nous avions toute l’église sous nos corps. Du côté de la porte du jour, on voyait une chiotte turque suspendue entre deux poutres d’entrait. Dessous, un vide sacré.
- Les ouvriers pouvaient pas chaque fois redescendre.
Après les orgues, je vais à la chapelle des Bouchers. Comme autrefois, elle est occupée par cette sculpture ridicule et naïve, de type haïtien, qui montre les marchands gagnant les halles avec leurs choux-fleurs, leurs viandes, leur colliers de saucisses. Puis je cherche le passage dérobé qui amène à la paroisse par l’impasse Saint-Eustache, tire le mauvais rideau et me retrouve dans une enfilade de pièces interdites au public. Je sors côté Rambuteau. La mendiante roumaine est assise sur la marche de pierre. Même visage, même dos rond, même demande d’aumône, mais ce n’est peut-être plus la même mendiante. Au moment où je double le grillage fermant l’impasse Saint-Eustache, je trouve sur une armoire électrique un livre, Ermont à l’époque révolutionnaire. Par la rue Montmartre, je gagne le faubourg Poissonière. Au lieu d’aller au Passages des Panoramas (qui me fait penser aux cheveux courts et à la coupe au bol d’Anne Cunéo, à un repas pris avec les enfants dans un bistrot du passage, à l’hôtel irréel du fond d’allée ), je rejoins la porte Saint-Martin et passe devant le magasin Burton où j’achetais mes manteaux: Gala avait si bien séduite la vendeuse vietnamienne que six mois plus tard, lors d’un voyage ultérieur, celle-ci lui avait fait cadeau d’un pyjama de soie commandé à sa famille. De là j’arpente plusieurs fois la rue du Faubourg-Saint-Martin et entre dans la rue de l’Echiquier où nous occupions une chambre de bonne en soupente l’été 2006. Tandis que je mange un menu en terrasse, un homme s’effondre. Les voisins de table, de jeunes pompiers en civil, le secourent. Je consulte le livre récupéré sur l’armoire électrique: premier inventaire du mobilier de la mairie (22 nivôse an II — 11 janvier 1794), Brûlement des titres féodaux, etc. Plus tard, contournant République, je vais à Oberkampf, où nous avons pris pour la première fois une chambre d’hôtel avec Gala. C’était au mois d’août, elle s’était évanouie dans le jardin des Tuileries. De là, je remonte le Boulevard du temple, sans aller dans la rue Amelot où nous avons longtemps dormi à quelques centaines de mètres de la librairie anarchiste et du cirque d’hiver. Près du Bar à huîtres où j’ai fêté l’un des mes anniversaires, un légionnaire vend des bottes. Il me conseille un modèle américain, rembourré, bas et ferré; j’insiste pour un modèle français, parachutiste, pur cuir, à tige haute: Je repars avec le modèle qu’il a conseillé, puis je fais un message à Gala pour lui demander ses mensurations et parcours deux fois la rue de Rivoli de la hauteur de la place des Vosges au Bazar de l’Hôtel de ville sans être capable de retrouver la boutique de lingerie entrevue dans la matinée. En fin d’après-midi, rue Affre, dans le quartier de la Goutte d’Or, je pense “mais c’est par là que nous logeait Anne il y a dix ans!” et une seconde plus tard, j’aperçois une grande fille à vélo portant un plastron orange roulant un vélo couvert de fleurs. Je crie:
— Anne!
C’est elle.
Sanglier
Dans ce petit marché aux puces de quelques tables, des horloges, de vieux outils, des bibelots de brocanteur. Je flâne, je remue des fonds de cartons. Soudain, sur un stand nappé de velours, je trouve une cuisse de sanglier. La propriétaire s’approche, saisit une couteau et coupe une tranche d’une épaisseur de dictionnaire.
- Je vous l’emballe.
Et avant que j’aie le temps de répondre, elle s’exécute. Je suppute le prix que j’aurai à payer, me demande si la viande est encore bonne, si même elle est consommable. Penché sur la cuisse poilue et grise, je trouve alors un documents plastifié, composé de textes et de photographies, c’est un explicatif. On y voit le mari de la propriétaire en tenue de chasseur avec à ses pieds le sanglier abattu, puis une carte indiquant la région de provenance, les mensurations et le poids de la bête, le fusil utilisé, la maison du chasseur. Et je lis: tué en 2000. La tranche de viande que je viens d’acheter a quinze ans.
L’écrivain
De loin, j’aperçois l’écrivain J. B. Assis face à une journaliste pour un entretien, il glisse sur le canapé, se rapproche, touche ses mains et cligne des yeux: on croirait une demande en mariage. Il parle à la journaliste mais s’adresse à la femme. Plus tard, face à une libraire, de même: il s’intéresse à la femme. Lors de la lecture que nous donnons ensemble, il cherche encore et toujours la femme, fidèle à ses textes, opportunistes et orientés, une écriture de la tactique, de la drague. Du reste, il est possible qu’il n’en soit pas conscient. Il joue un personnage. Cela m’avait frappé il y a dix ans, lors de notre première rencontre, au point de juger qu’il s’amusait comme font parfois les comédiens qui pour épater les naïfs font étalage de leurs talents de comédiens. Aujourd’hui, J.B.est condamné à honorer ce rôle bas de gamme. Je me détourne: voir ces femmes confrontées à pareil bonimenteur, me gêne. Or, tout à l’heure, une de mes amies me dit: j’ai connu J.B. ce garçon est formidable! Nous nous sommes tout de suite entendus! Voilà un homme, voilà un écrivain!
Trophée
Ce samedi, nous courons aux Paccots le trophée des entreprises, un triathlon. Première épreuve avec Monfrère, dix kilomètres trail. De la pente et de la descente, le circuit est tracé sur les pistes de ski. Une heure plus tard, nous sommes de retour sur le parking où se font les relais, Monfrère rejoint Liph, tous deux s’élancent à VTT. A la fin du premier tour — il y en a trois — Monfrère lance au passage: “plus jamais!” Je patiente dans le box. La dernière épreuve est pour moi, une course d’orientation. Aussitôt descendu de vélo, Liph part au trot, l’organisateur nous tend la carte des postes, nous l’orientons et grimpons en direction de la forêt. Il s’agit de repérer huit cônes de chantier disséminées à travers la station . Voici le premier! Nous poinçonnons. Nous peinons à trouver le second, tournons autour du lac des Joncs, repérons une maison, une autre, toujours rien. Parti essoufflé, Liph est essoufflé, mais cela ne semble aucunement le gêner alors que j’ai le cœur qui saute dans le caisson et le cerveau dans les talons. Nous avons déjà grimpé deux fois la pente, nous y retournons et cette fois jusqu’au sommet. Pendant l’ascension, je me fais secouer par un fil à vaches. Liph vient de poinçonner l’avant-dernier poste lorsque je le rejoins en haut d’un téléski.
- Par là!
Ce qui veut dire que nous dévalerons sous le téléski, plus d’un kilomètre d’une une terre gorgée d’eau et martelée des sabots des vaches. Je manque basculer à chaque pas, glisse, me rattrappe, me demande combien il reste de cônes, ne veut pas le savoir, garde un œil sur Liph. Et soudain, je suis sauvé:
- On a tout, crie Liph, on fonce!
Lui devant, moi à la traîne, nous coupons à travers champ sur un sol de mottes et de trous.
Subilus
Après dix jours d’un mal de ventre lancinant, je me décide à appeler le médecin. Il ne peut me recevoir. Son assistante me renvoie aux médecins de garde. J’explique les douleurs par téléphone. Le cabinet est à Villars-sur-Glâne.
- Comment ça, vous venez à vélo? Vous pouvez donc marcher?
Rue du Bugnon, les cloches sonnent 11heures lorsque je trouve l’adresse: c’est l’heure du rendez-vous. J’ai forcé pour être ponctuel et trouve la salle d’attente pleine. Conversation habituelles, en sourdine: “… j’ai cru revivre”, “si elle continue comme ça”, “le pauvre n’a pas de chance”. Je lis Mon suicide de Henri Roorda. Pamphlet pour la vie et contre la fausse morale qui s’achève par le suicide réel de l’auteur — un testament littéraire. Une doctoresse vietnamienne me prie de la suivre. Je lui dis mon régime:
- Café le matin, bière le soir.
- Il faut arrêter ça. Depuis quinze ans dites-vous?
- Non, depuis l’âge de quinze ans.
- Mais c’est terrible! Et trop tard.
- Pour quoi faire?
- Tout. Vous êtes dépendant. Désormais ce n’est plus une affaire de volonté.
Elle me fait coucher et me tâte le ventre.
- Vous avez chaud.
- J’ai toujours chaud.
- Vous buvez de l’eau?
- L’après-midi. Trois litres.
- Non?
- Si.
Elle m’envoie faire une prise de sang puis une radiographie.
De retour dans la salle d’attente, je finis le livre de Roorda qui se termine par cette phrase: “Il faudra que je prenne des précautions pour que la détonation ne retentisse pas trop fort dans le cœur d’un être sensible”.
La porte s’ouvre. La doctoresse me fait signe. Moment inquiétant ente tous. Elle va peut-être m’annoncer qu’à la fin de la semaine je serai mort.
- Vous avez un subilus.
- Un?
- Un subilus.
- C’est grave?
- Ce n’est pas grave. Vous êtes en pleine forme.
- Et que faut-il faire?
- Rien, ne faites rien.
Mémoire-machine
Dans une conversation, je remarquais hier qu’à tour de rôle, chacun des interlocuteurs, souhaitant exemplifier son propos, butais au moment de citer de mémoire un nom, un titre ou un passage de texte. Et aussitôt, l’un d’entre nous de saisir son téléphone, pour retrouver l’information, désignant dans le même mouvement la cause de ces lacunes.
Rotten
Interview de Johnny Lyndon à l’occasion de la sortie du dernier album de PIL. En 1977, il débitait des inepties. C’était une posture. Fidèle à l’esprit punk, il disait une chose et son contraire, niait tout et finissait par une bordée de jurons. Aujourd’hui, pathétique, il fait de même: des virevoltes. Il s’écoute parler et rit de ses bons gags. Il joue le rôle dans lequel l’ont cantonné ses fans. Quelle idée se fait-on de soi-même lorsqu’on incarne un personnage depuis longtemps disparu. Quel plaisir y a‑t-il a refuser le changement? Il y a une forme de paresse intellectuelle qui confine au désespoir.