C. dans la cuisine pour mettre au point son embauche entant que gérant afficheur. A son habitude, fatigué par un travail excessif.
- Je suis allé chez le médecin.
- Tout va bien?
- Comme ça.
- Le foie?
- Gras. Pour être exact, le médecin a dit “exagérément gras”.
- Zut!
- Oui.
- Donc pas de bière?
- Juste une.
Il semble que nous buvions nos première cannettes hier, au Plaza, à la sortie de Saint-Michel. C’était il y a 34 ans.
Foie
Lecture
A la lecture toujours, Luv assise au dernier rang, parmi vingt-cinq adultes et qui écoute, ne sachant si sourire ou baisser de la tête quand je la fixe. Puis à la fin de la séance des question du public survient Aplo, débarqué du train qui le ramène à l’instant de son internat d’Abondance. Il me saute au cou et me serre dans ses bras avec tendresse puis revêt son uniforme, cravate à écusson sur chemise blanche, veste marine à écusson, et reculant de deux mètres devant lalibrairie, debout sur le trottoir, fier:
- Alors, qu’en dis-tu?
Olofso
Lecture dans les sous-sols de la librairie le Rameau d’Or à Genève. Le journaliste Pascal Schouwey interroge Fordetroit, nous interroge Berréby et moi. Longues questions tortueuses qui ouvrent des perspectives. Tentatives de réponse et considération générales, esthétiques, morales. Une discussion en mouvement, qui je l’espère, donne à réfléchir. Le lendemain, Olofso m’appelle:
- J’ai été émue de t’entendre dire que la conversation désertait nos vies. Tu n’imagines pas comme cela me manque!
Fonctionnalisme
Mercredi dernier, Gérard Berréby introduit la journaliste de France-Culture dans son bureau des éditions Allia à Paris. Celle-ci lui passe sous le nez sans saluer, me dit bonjour sans tendre la main. Gérard se présente et s’efface.
- Je vous laisse.
La journaliste, bronzée, agitée, mince, plus que cela, maigre, sort de son sac une enregistreur miniature qu’elle manipule puis pose sur la table.
- Voilà, vous lisez quelques pages de votre livre, la fin sera suspendue.
- Suspendue?
- Comment? Ah, oui: on coupera.
- Je pourrais lire ce passage…
- Non, le principe, c’est que l’auteur lit les première pages. Lisez du début à la page quatorze.
- Avec les titres?
- Sans.
- Allez‑y!
Je commence.
- Voilà, c’est bon. On peut y aller.
- Je recommence?
- Oui, allez‑y!
Quatre pages plus loin:
- C’est bon, arrêtez!
Elle rembobine, retire un casque d’écoute de son sac à main, le coiffe, écoute.
- Très bien. Merci.
Elle se lève, va sortir.
- Au revoir!
Elle se retourne.
- Oh, je pensais que vous veniez avec moi.
Et part pour de bon. Quatre minutes de lecture, le double entre l’apparition de la journaliste et sa disparition.
Bar des fous
Il y a une dizaine d’années, dans le bar des fous de Seyssel, Gala et moi buvions en compagnie d’ivrognes et d’une fille qui cajolait un rat. L’un des types, maigre, flottant à l’intérieur de son bleu de travail, les cheveux en petites boucles, sans âge, n’avait que cette activité: boire. De sorte que la semaine suivante, lorsque je passe devant le bar, je le trouve à la même place et le salue.
- On se connaît? demande-t-il.
Je lui explique que nous avons passé la soirée ensemble au zinc.
- … le soir?
- Oui.
- C’est bien possible, mais à partir d’une certaine heure, je ne vois plus rien.
Et pourtant, pendant les quinze mois que j’ai passé à Seyssel, chaque matin, à l’aube, lorsque j’emmenais les enfants en voiture à l’école, je l’apercevais marchant sur le bord de la nationale, à un endroit de trafic intense, pour rentrer chez lui après avoir passé la nuit au bar.
Filigrane
J’ai sur mon bureau une photographie de Gala et de Luv. Elles sont assises dans un fauteuil rouge, C’est l’hiver, Luv à huit ans, la photo a été prise à Hauteluce, en Savoie. Or, hier, comme un grand soleil était sur Fribourg, voici que les rayons traversent le cadre de plastique transparent dans lequel est insérée cette photo et, en filigrane, sur le côté supérieur gauche, apparaît Arto, et Luv, bras dessus-dessous, puis Gala et moi-même, à une période plus récente.
Pillage
Par l’usage des techniques, par la dilapidation des ressources, par notre appétit excessif, vicieux, fou, qui s’apparente à une lutte morbide contre la mort, nous volons ceux qui ne sont pas nés. Ils naîtront mais les conditions qui leur permettraient d’atteindre à la vie pleine ne seront plus réunies comme elles le furent dans les temps anciens.
Chaos social
Une société est au bord du chaos lorsque les rapports entre les personnes s’établissent sur la base de l’instinct et de la recherche égoïste. Aux antipodes de cette organisation raisonnable qui aura prévalu pendant des siècles en Occident et que la bourgeoisie a maintenu à travers un système de valeurs, voici, avec l’importation massive d’individus nés dans le tiers-monde, le retour à un état primitif des relations que ne régit aucun tiers-principe, qui n’a nul égard pour le contractuel et qui est dépourvu de visée transcendante. Et qui dit au bord du chaos, envisage la chute. Dans l’intervalle qui sépare l’un de l’autre s’engouffre cyniquement les amateurs d’argent facile qui prospèrent sur la contre-valeur qu’est l’individualisme.