Nuitamment, je sors mon matelas, le jette dans l’herbe et répète les roulades: elles sont obligatoires pour le passage de la ceinture orange de Krav Maga. Dire qu’il y deux ans je roulais sans crainte. Cela parce que je croyais me souvenir des cours de judo de ma douzième année! Je prenais mon élan, je roulais en toute liberté. Jusqu’au jour où j’ai tourné la tête dans la mauvais direction. Elle a failli se détacher du tronc et rouler à travers la salle. Depuis, je minaude. D’où le matelas. Et la nuit. Le ridicule augmente la difficulté. Voyons: je me mets en garde, je positionne mes mains, je bloque la respiration. Je me lance. Dimanche, mardi, et une dernière fois hier, l’examen ayant lieu ce soir. D’ailleurs, hier, je n’étais plus seul sur la colline : Bogdan m’a rejoint. Avec son mètre nonante et ses 110 kilos, il n’est pas fait pour les roulades. Mais le plus marrant, c’est son téléphone. Nous entraînons les parades contre coups de pied lorsque celui-ci sonne. Je l’entends nommer différents modèles de jets: “le Falcon, oui, je l’ai piloté. Le Cessna, non. Ah, celui-ci, oui, pendant plus de deux ans.” Il raccroche: “excuse-moi, c’était l’aéroport de Dubaï, il faut que je me décide avant ce soir. Mais si je pilote pour eux, je vais devoir aller habiter là-bas… Sinon, j’ai une proposition d’un groupe de Russes: ils ont racheté l’ancien jet du sultan du Brunei. Tu verrais ça, le tableau et les manettes sont en or!”
Attribution
Pour employer le langage militaire des régies, l ‘appartement du Guintzet est attribué à un couple suisse-allemand. Le jour de la visite, ils sont arrivés les premiers. J’attendais sur la terrasse. A l’angle de la rue, devant le collège Gambach, surgit une petite famille: lui à vélo, tirant sa fille dans une carriole; elle à vélo, tirant le bébé dans une carriole. Ils remuent dans les feuilles mortes, retirent leurs écharpes, rangent les bonnets des petites, ferment les cadenas, redressent les guidons, vérifient l’équipage. Ils se retournent et, chacun son enfant dans les bras, s’avancent jusqu’à l’escalier creusé dans le talus. En règle générale, le visiteur réapparaît aussitôt, il m’aperçoit sur le balcon, fait signe, presse le pas. Auraient-ils disparu? J’attends. Non, les voici: elle d’abord, lui ensuite. Débonnaires, ils empruntent l’allée de petits pavés. Gens agréables, aux cheveux piqués de brindilles de foin. Bref, suite à cette visite, ils ont obtenu de louer l’appartement. Aujourd’hui, ils m’appellent pour une seconde visite.
- Quand pouvons-nous venir? Après le travail? En soirée? Cela vous arrangerait?
- Quand vous voulez.
- Très bien, pour nous aussi c’est mieux la journée. Le matin?
- Oui, mais pas tro tôt.
- Pour nous de même, pas trop tôt.
Nous fixons un rendez-vous pour onze heures. A l’heure dite, ils sont devant la porte. Au moment de saluer, la dame fait un petite courbette. Ce geste qu’on apprenait aux jeunes filles dans les écoles de maintien, et qui, spontané, était à la campagne un signe d’humilité. Posé sur le ventre du père le bébé me fixe. Gala lui montre un ours de peluche. Effrayé, il fond en larmes. Tout le monde s’excuse, nous procédons. Gala a prévu de leur vendre des meubles. Articuler un prix pour des biens que je possède et tenir ferme est un exercice que je redoute entre tous. Mettez Monpère dans l’affaire et vous obtiendrez le double de votre meilleure estimation. J’en veux pour exemple cette scène, il y a vingt ans, à Gimbrède. Nous venions de Beaucaire en voiture. A Castelnaudary, nous déjeunons. Nous reprenons la route. Le propriétaire de la maison construite dans les muraille de la bastide de Gimbrède, un vieillard né au dix-neuvième siècle, nous attend devant son téléphone de bakélite. Monpère s’énerve, le rappelle: “nous avons pris du retard, ne bougez pas!” Il me sermonne: “pourquoi n’ais-je pas averti de la distance? Et ces départementales? Est-il possible de faire plus sinueux?” Une heure après l’heure fixée, nous voici rendus. La maison (que j’ai remarquée six mois plus tôt alors que je me rendais en Espagne à vélo) est vendue 38’000 francs français, soit Fr. 10’000 de nos franc suisses. Monpère jette une oeil.
- C’est très bien, me dit-il.
Il se tourne vers le viellard:
- C’est pas terrible! Il y a du travail!
Le viellard:
- Oh, ma foi, elel est pas neuve, n’est-ce pas? Je suis né dans la maison. Ici, vous voyez? Dans ce coin…
Monpère grommelle, la route l’a mis de méchante humeur. Soudain, il aperçoit un objet au sol.
- Qu’est-ce que c’est ça?
Le vieillard voyant que c’est une bouteille :
- Une bouteille.
Monpère la fait sauter dans sa main. Brusquement, il retrouve sa bonne humeur.
- Je la veux bien!
- Oh, ma foi, je veux bien vous la vendre.
- La vendre? Mais ça ne vaut rien. C’est une bouteille“Bon, vendez-la moi!
- Quatre francs.
Monpère considère la bouteille et, plein d’entrain, se met à négocier:
- Cinquante centimes!
Et ainsi de suite. Pour une bouteille qu’il jettera dans la semaine si ce n’est sur le chemin du retour.
Alors quand il s’agit de vendre ce qu’on possède! Gala qui craint que je ne donne pour les meubles pour me débarrasser du problème m’a averti: “laisse-moi faire!” Il est question d’une paroi de bibliothèque que j’ai taillée sur mesure. Le couple photographie les chambres, la salle de bains, le couloir, remercie, va partir… Gala désigne la bibliothèque, vante sa qualité. Je veux m’éclipser, elle me rattrape. Elle me pousse dans le dos. Moi, ce qui me fascine, c’est le couple. J’ai en main la carte du monsieur: professeur de sciences de la nature à l’Université. Des jeans troués, des chaussures molles, des cheveux coiffés en casque, pas de brindille de paille aujourd’hui, mais un sourire épanoui, comme s’ils visitait précédé d’une théorie d’anges. J’essaie de me figurer ce que pourront devenir cet homem et cette femme dans la société qui se prépare. Des produits d’une société hypertertiarisée confronté à un avenir catastrophique. Evidemment, il y a la qualification. Sciences de la terre: l’homme est capable de faire pousser de la nourriture, de dévier un cours d’eau et de fabriquer des engrais naturels. Mais tout de même, quel niveau de flottaison! Il plane. Je suis le petit groupe dans la salon, là où se trouve la paroi-bibliothèque, quand résonnent les premiers chiffres. “200?” puis “400! 400 les deux?” Le monsieur me semble aussi mal à l’aise que moi: incapable de se représenter ce que cela veut dire exactement. Je connais ce phénomène. Un blocage de l’activité cérébrale: d’un côté il y a une bibliothèque, de l’autre “200” et entre ces deux choses, aucun rapport. Pourtant, lorsqu’il s’agit de vendre du travail, je suis intransigeant. J’en suis toujours à ces réflexion quand le couple ressort, toujours précédé d’une théorie d’anges, l’air ravi. Gala ferme la porte et les mains en éventail:
- Tu vois! je t’avais bien dit!
Intenable
Discours politique et religieux sont de la même nature: ils consistent à promettre l’intenable. Ce qui est ardemment désiré, désiré au point d’envahir tout le champ de la conscience, se satisfait volontiers d’une promesse. Il y a ici une efficace du langage: l’annonce d’une solution soulage. Or, c’est bien de ce stratagème dont les hommes de pouvoir, religieux et politiques, font usage. Ils déclarent détenir une solution; il n’est que de leur faire confiance pour obtenir son application, bref, mutadis-mutandis, les croire. Croire en un homme d’un tel caractère revient à lui confier son destin. Le tour est joué. La paradigme de ce discours est la parabole ou (cette alternative est la clef du problème) le fait du “tombeau vide” tel que raconté par les disciples de Jésus. Le désir d’immortalité qui hante l’homme suffit à le jeter au pied de celui qui promet la résurrection.
Cinéma
Dans une salle de cinéma à l’ancienne, avec gradins et balcons, est projeté un film de cinémathèque. Un public d’amateurs suit les tribulations d’un jeune japonais. Soudain, rupture de la pellicule. Le propriétaire des lieux apparaît en scène, rassure: “donnez-nous une minute!” En effet, le film reprend. Cependant, j’ai quitté mon fauteuil, je me tiens à côté de l’écran. Conscient que je pourrais gêné les autres spectateurs, je me pousse contre le mur. Un homme occupe aussitôt la place. Je joue des coudes et me place devant l’écran, puis je pénètre dans l’image. L’un des acteurs du film me bouscule. Il se retourne, me dévisage, fais un pas en arrière, recommence sa tirade. “Ne vous inquiétez pas, me souffle le réalisateur, il fait toujours ça”.Je me concentre sur l’histoire. Le jeune japonais entre dans un restaurant japonais. Un cuisinier toqué hache des herbes aromatiques. Un soupir monte dans la salle: “c’était donc ça! Le jeune japonais, de retour du front, à marché des semaines pour arriver là, dans ce restaurant, devant ce plat et manger!” Fin du film. La foule se presse vers les sorties. J’attends Gala à l’extérieur. Elle ne vient pas. La foule se disperse. Il pleut. Quatre espagnols battent la semelle sur l’esplanade. Ils demandent du feu. Je dis quelques mots dans leur langue. L’un des garçons est argentin. Qu’il ne soit pas espagnol, me rend nerveux. Ces voyous expliquent qu’ils vont faire la fête. Qu’ils boiront, qu’ils dormiront. Je considère la ville qui nous entoure: déserte, pluvieuse, hostile. De plus, nous sommes lundi: tout est fermé. Je m’éclipse. Je rentre dans la salle de cinéma, content de m’en être tiré à si bon compte. Le réalisateur range les câbles. Pas trace de Gala. Elle a dû rentrer seule à la maison — cela lui ressemble. Je descends la Gran Via en glissant sur mes tongs. J’ai conscience que la semelle de droite n’est pas plane, mais avec la quantité d’eau qui dévale sur les trottoirs, je réussis un surf parfait. En revanche, je ne suis pas sûr de ma direction. Je biaise. Il faudrait suivre l’avenue principale pour déboucher en pleine lumière, sur la place d’Espagne. Or, je tire vers l’ouest, les petites rues, les quartiers interlopes. Me voici sur un sentier en corniche. A l’horizon, un bidonville. Il faut rebrousser chemin. Je ne glisse plus, je marche. Des concombres des mers jonchent le sol. Et de serpents. Puis des saucisses, de longues saucisses de porc rouge. Pour éviter de poser pied, je sautille.
Projet de guerre
L’importation massive d’analphabètes du tiers-monde annonce une prochaine dissolution des régimes parlementaires d’Europe au profit d’un Etat supranational. La méthode consiste à pourrir la situation sociale afin de déclencher des troubles. Lorsque les populations autochtones se retourneront contre les immigrés, l’Union Européenne suspendra les constitutions et renforcera les corps intermédiaires. Les multinationales et leurs représentants, ce personnel politique non-élu qui dirige par des oukases, sacrifient conformément au programme capitaliste la culture à l’argent. Par culture j’entends, celle qui donne leur identité aux peuples. Elle sera remplacée par une culture de divertissement contrôlée par les marchés. Double bénéfice pour les capitalistes: sortie de démocratie, création d’un marché culturel unique. Pour ce qui de la politicienne Angela Merkel qui en annonçant l’accueil des hordes de primitifs s’est délibérément mise hors-la-loi, nul doute: elle a subi des pressions et deviendra, une fois apaisées les hostilités de grande envergure, chef d’un Etat transnational à caractère totalitaire (qui dans la forme existe déjà à Bruxelles). Aujourd’hui, le seul espoir repose dans le déclenchement rapide d’une guerre civile sur le continent. Elle peut encore être gagnée par les démocrates.
Vie commune
Monpère arpente l’appartement une feuille de papier à la main. Il pointe sur une chaise:
- Et ça?
- Cette chaise? En cuir. J’en ai six, tu les veux?
- Budapest. Et cette commode?
- A jeter.
Il note:
- Commode à tiroirs, Budapest.
Puis, autoritaire:
- Quoiqu’il ne soit, tu ne jettes rien!
Nous arrivons dans la cuisine. Il vérifie sa liste, je mets de l’eau à bouillir pour le thé. Il désigne ma bibliothèque:
- Tu as un Aragon édition originale. Je le sais, j’ai le même. Voyons, où est-il? Il était pourtant bien là, à côté d’un Cervantès… Mon exemplaire est dédicacé. Là,regarde un peu: Les yeux d’Elsa! Le tien aussi est dédicacé. Mais pas par Aragon. C’est signé J. J. J. Qui peut bien être ce J. J. J?
- Tu sais qui était Elsa, papa?
- Une communiste.
- Oui, et sa soeur était mariée à Maiakovski.
Après quoi, nous descendons déjeuner à la Mensa, la cantine de l’université Miséricorde. Il est treize heures, les étudiants sont retournées à leur études, nous avons la salle pour nous. Lors du passage en caisse, je salue l’employée habituelle. Monpère la félicite et s’étonne: “ainsi vous facturez en même temps les clients de deux files, sur votre droite et sur votre gauche!” La caissière, une Italienne au visage plat, sourit tristement. Je pourrais dire à Monpère qu’elle déteste son emploi, ce dont elle s’est ouvert à moi un jour que je lui demandais son humeur. Nous avançons parmi les tables claires nos plateaux repas à la main. Monpère choisit une place au soleil, du côté des rails de train. Je mange ma salade, boit ma soupe, découpe la viande, pique les patates…
- Tu dois vraiment manger aussi vite?
- Non, j’ai le temps. C’est que je pensais à autre chose.
Monpère revient alors sur l’examen de colonoscopie que je passerai à la fin novembre.
- Tu as bien fait d’exiger cet examen.
- Comme je t’ai dit, si j’ai un problème aux Moluques, le premier hôpital outillé à 1000 kilomètres.
- Et puis grand-papa est mort d’un cancer du colon et j’ai eu un cancer du colon. Tu verras, ce n’est pas douloureux. La seule chose, quand tu quitteras l’hôpital après l’examen, ne signe aucun contrat.
- Quel contrat?
- Oui, certains petits malins s’étant aperçu que ce ce type d’examen affaiblit la volonté en profitaient pour faire signer des contrats.
De retour dans l’appartement du Guintzet, je trouve un colis de produits chimiques: des laits à boire en prévision de l’examen.
Monpère reprend sa liste, il y ajoute des objets et des destinations: Budapest, magasin de Lausanne, garde-meuble de Clarens.
- L’autre jour j’étais chez X, tu sais, le millionaire. Ses femmes jetaient des habits de haute couture, j’ai tout embarqué et les ai placés dans un magasin d’occasion à Budapest.
- Et ça a marché?
- C’était tellement luxueux que les clientes hongroises savaient à peine comment ça se portait. Et puis, me dit-il, pour la prostate, laisse-moi t’expliquer. D’abord, il faut savoir que 90% des hommes meurent de la prostate. Si tu en meurs à 30 ans, c’est ennuyeux. Mais à mon âge, il suffit d’un traitement et tu peux vivre des années. En résumé, il y a trois façons de procéder: autrefois, on allait à l’ablation. Seul problème, ça rend impuissant et incontinent; ou alors, on traite, mais c’est long et incertain. Le truc c’est d’opérer à l’ordinateur. Le médecin te couche sur le billard, il t’endort localement. C’est local, mais tu finis par partir. Il pratique alors deux fentes de la taille d’un sou de chaque côté du ventre et il travaille à distance, debout derrière une vitre. C’est ce qu’il a fait dans mon cas. Il nettoie à l’aide de pinces articulées. Là encore, pas de quoi s’inquiéter, tu ne sentiras rien.
Le soir, Gala rentre de Genève où elle est allée consulter son médecin.
- Qu’est-ce qu’il a dit? Tu demandes ce qu’il a dit? Il a demandé d’où t’était venu l’idée d’aller aux Moluques en pleine mousson? Il paraît qu’il y a des nuées de moustiques dans l’air et que tous sont porteurs de virus! Tu te rends compte?
Penché au-dessus de la poêle, je surveille des aubergines thaï cuites dans un curry rouge:
- Moi, je ne sors pas de ma moustiquaire
- Délicieux! quoi? Ah, oui, la moustiquaire… En tout cas, j’ai l’intention de marcher dans la montagne.
- Tu iras seul.
- Goûte moi ce curry! J’ouvre du vin?
- Qu’est-ce que c’est?
- Un Château-Neuf du Pape.
A deux heures du matin, nous sommes toujours en train de boire et la nuit s’annonce colorée.
Au perroquet vert.
Sous tente à Kreuzlingen, après un tour du lac de Constance à vélo, j’imagine écrire quelques lignes, mais il pleut, je me couche, j’écoute la pluie tambouriner sur la toile. C’est l’été. De retour sur le Guintzet, je trouve un point de départ pour le texte: ce gros adolescent à qui le vendeur chinois du magasin d’armes de Constance refusait de vendre une machette alors que lui et son collègue alignaient devant moi des bâtons techniques de toute taille et de tous poids. Au terme de quelques heures d’écriture inspirées, l’aventure du personnage principale de ce texte, un rédacteur de guides de voyages mandaté par la société d’éditions Panoramica, se termine sur les contreforts du lac, dans une resserre de la brasserie Ruppenau. J’imprime le texte, dont je suis content: content parce que je ne l’ai pas vu venir, que je doutais pouvoir écrire un texte aussi enlevé et doute pouvoir en écrire un autre. Par amitié mais également pour avoir son avis, après avoir ajouté un épigraphe tiré de Paludes (“-J’écris Paludes. André Gide, Paludes”), je mets le texte sous pli et l’expédie à un éditeur. Or, hier, me voici à Bienne, Au perroquet vert, en sa compagnie. Il y a longtemps que nous devions dîner. Je pensais être reçu à son domicile, j’avais donc annoncé Gala. J’arrive seul et en catastrophe. Selon mon habitude, j’ai peiné à travers ce Seeland dont la cartographie a tout du palimpseste (aux envions de Bellechasse et du Vully). Nous commandons une salade de carottes rouge, une entrecôte, de la Boxer et un vin, j’annonce à l’éditeur que je vais partir aux Moluques, il me donne sa vision des dangers qui guettent la société et après le plat de résistance tire de sa serviette le manuscrit qu’il traite déjà comme un livre.
Sainte-Croix des Neiges 3
A Châtel, j’indique le croisement sans hésiter. Monfrère engage la voiture sur la route d’Avoriaz. Il me semble que c’était hier: les week-end, nous quittions Genève pour le val d’Abondance, nous prenions pension Au Roitelet — en réalité, Aplo et Luv avait deux et trois ans, je venais de rencontrer Gala. Pourtant, je me souviens du supermarché. Je m’en souviens car il était construit à l’écart du bourg, le long d’une route étroite. Nous voici près de la rivière, entourés d’immeubles-chalets aux persiennes rabattues. Monfrère tourne sur route, nous remontons dans le centre de Châtel, prenons la direction de la douane et de Morgins. Hors des périodes de vacances, on sait à quoi ressemblent les stations de montagne: du papier brun masque les vitrines, les volets sont clos, les cafés éteints. Sur les trottoirs, des voitures bâchées. Enfin, nous apercevons un piéton. C’est une femme. Je l’appelle. Elle indique la direction d’où nous venons et précise: “il est tout en bas!” Monfrère tourne sur route. Nous repassons devant la boutique de bibelots, le pub fermé, le loueur de skis. A l’embranchement, même question qu’auparavant: “à gauche ou à droite?” Cette fois, nous partons dans la direction opposée à Avoriaz. Quelques maisons, un garage. Puis des champs. Un ouvrier communal inspecte une chenillette. Je saute de voiture, marche dans sa direction. Il monte à bord de la chenillette, je cours. Il démarre, je me place devant le véhicule. Il s’arrête. C’est un type amoché. Trente ans: le cheveu pauvre, les dents déchaussées. Il baisse la fenêtre, se penche dans le brouillard. Bajoues couperosées, nez en fraise, une trogne à gouttes.
- Qu’est-ce qu’il vous faut?
A croire qu’il va me vendre du rouge. Cependant, il confirme ce que disait la femme: au fond, tout au fond en suivant le rivière. Un , deux, trois kilomètres. Des bois, de l’eau, un hangar. Et soudain, sur un monticule, le supermarché. Même modèle dans tout l’hexagone: parois de métal blanc, enseigne peinte, ossature boulonnée à même le bitume. Sur le parking, le distributeur de caddies et deux voitures. Vers la sortie, la station- service. Au guichet, une femme dans son uniforme. Je lève les yeux sur les montagnes. Le brouillard roule sur les pentes. Avant dix minutes, tout sera englouti. Dans le supermarché, changement d’atmosphère: des monceaux de légumes, des mètres linéaires de produits laitiers, des terrines, des saucisses, des viandes, une boulangerie et une poissonnerie. Puis de l’électronique, des habits, des luges et les étagères offrant les produits régionaux: sirops de gentiane, miel de Haute-Savoie, cidre, compotes. je souffle: pas de chauffage. Je consulte ma montre. Nous devons être à la gare de Palézieux dans une heure pour récupérer Luv et Luc qui arrivent de Genève: nous sommes pressés. J’applique la méthode habituelle: Aplo pousse, j’attrape à l’étalage et jette dans le caddie. S’il s’attarde, je le presse; s’il bifurque, je le remets sur les rails. Nous passons par toutes les rangées. Dans l’ordre. Devant les viandes, longue halte. Une barquette de ceci, une, deux, trois barquettes de cela. Du canard, du boeuf, des filets mignons, un choix de côtelettes, des racks de porc, les viennes… bien, passons à la volaille. Puis aux fromages. Monfrère fait de même. Il nous précède aux caisses. Un couple dispose ses achats sur le deuxième tapis roulant . Derrière, une ménagère et son fils. Monfrère vide son caddie, paie et sort. Le couple et la ménagère échangent de propose étonnés. Le nombre de produits achetés par Monfère les stupéfait. Ils tombent d’accord: c’est extraordinaire! Il n’en faut pas plus pour relancer la conversation. Ils parlent de la situation du pays, du temps, de ce qu’il faut acheter en cette saison pour faire de la soupe, des promotions de la semaine . Et soudain, plus un mot. Tournés vers notre caisse, ébahis, le sourire gêné, l’air inquiet, ils regardent défiler la viande et les fromages. C’est alors qu’Aplo, chargé de déposer sur le tapis les produits que je récupère en bout de course et organise dans les sacs hisse deux paquets de chips:
- Je peux?
- Qu’est-ce que c’est? Je ne vois rien d’ici!
- Je sais pas! Pour l’apéritif.
- Oui, oui, prend!
Dégoûtés, les voisins se détournent.
Extra-terrestres
Levé dans la nuit tandis que Gala dort. Je cherche un portable mis à charger, seule explication plausible pour ce flash qui balaie le plafond de notre chambre. A force de fureter, je réveille Gala. “C’est dehors,”, dit-elle. “Mais non!”. “Le lampadaire, c’est lui…” insiste Gala. Comment juger: le store est baissé. Je vais dans mon bureau. D’abord, je ne remarque rien. Puis, levant les yeux vers le ciel dont les nuages s’éclairent alternativement, je localise le foyer de cette émission de lumière: le flash part du sommet de la tour d’hôtel NH. Une alarme-incendie? Endormi, je continue de percevoir le flash. La lumière passe dans les yeux et dans le cerveau avec la même intermittence, mais je n’ai plus de doute sur son origine. Apparaissent dans le ciel des soucoupes volantes de grande taille. Je réveille Gala, cours au premier étage, secoue Aplo qui dort les poings fermés: “les extra-terrestres! ils sont là! les extra-terrestres sont là!” De retour dans le salon, je vois que le combat est engagé. Sous le feu nourri des envahisseurs, Fribourg brûle. Pauvres de nous! me dis-je: nous nous préparons pendant des générations à la manipulation d’armes dont la puissance de feu est dérisoire! D’ailleurs, le combat est achevé et perdu. Un bulldozer avance sur notre position. Il avale le terrain, ébranle les murs. La maison s’écroule. “Il faut rassembler les hommes et prendre une décision”, dis-je à Monami. Je fixe les décombres de la maison. Mes manuscrits sont perdus. Deux sentiments me traversent: cela n’a aucune importance, la littérature est un projet voué à l’échec, et, c’est terrible, la perte est irrémédiable.
Voitures
De Budapest, Monpère m’adresse des messages empressés: “aucune décision irraisonnée!”, “nous en sommes à la case tant redoutée du garagiste!”, “l’automobilistique est une médecine opaque!”. Cependant, je suis sans voiture. Or, je dois rencontrer un éditeur à Bienne, parler à la radio à Lausanne, transporter des meubles et livrer des affiches. Au magasin, je convainc notre gérant de me céder l’Opel de service. Il marmonne dans sa barbe. Il minaude. Visiblement, je mets en péril son confort. J’insiste: après tout, la voiture appartient à l’entreprise et l’entreprise m’appartient, c’est donc ma voiture. Sur ce, je file à la Sallaz, dans les studios d’Espace 2, enregistrer en direct l’émission Entre les lignes, puis retrouve Claude Marthaler (un de mes héros) pour une interviewe. Dans l’après-midi, je retrouve le gérant au magasin. Il a trouvé la solution, il livrera mercredi: je dispose de l’Opel. J’appelle le garagiste de Oron.
- J’arrive!
- Alexandre, je partais pour la chasse.
- Trois quart d’heures.
Et je me trompe de route: je roule en direction de Vevey et de Fribourg. Je ratrappe le coup, je coupe par Forel. Le garagiste est penché au-dessus du moteur de la BMW. Il me présente son copain d’équipée.
- Belle voiture! remarque ce dernier.
De fait, c’est la plus luxueuse du village. Il y en a une autre, une série 6, modèle coupé, mais elle en vitrine. Le week-end dernier, alors que nous montions à la ferme avec les enfants pour l’anniversaire de Mamère, nous nous sommes arrêtés devant la halle d’exposition de Châtillens. Profil gracieux, cuir anthracite, options, toit décapotable, quatre mille cm3.
- Il faut déposer le moteur Alexandre.
Je hoche la tête: comment pratique-t-on une telle opération sur une limousine qui semble construite d’une seule pièce? Le garagiste a une idée. Il lève le doigt, me fait signe d’attendre, rentre dans son bureau. A son ami qui admire les pneus extra-larges, je dis:
- Il ne faut jamais prêter sa voiture à son père (d’après l’échange, il a compris que mes ennuis mécaniques sont dus au fait que le radiateur a chauffé alors que Monpère conduisait la BMW en direction de Budapest).
Puis, m’apercevant de l’âge de mon interlocuteur, j’ajoute:
- Remarquez, les pères disent pareil: il ne faut jamais prêter sa voiture à son fils!
Entre temps, le garagiste a fourré un doigt dans sa bouche et parle à haute voix “il y a ce gars… nom debleu … comment déjà… euh…”.
Il apostrophe son ami:
- Bendji, il s’appelle comment ?
“Bendji, songé-je à part moi, qu’est-ce que c’est que ce nom?“
L’autre, du tac au tac:
- Nicole! Tu parles de celui de Saint- Martin?
Et moi:
- La station service sur la droite de la route en direction de Crattavache?
- Non, en bas, dans le trou.
- Ah, oui, bien sûr, je lui ai cacheté ma deuxième BMW, il y a quinze ans.
Le garagiste compose le numéro et en attendant que ça décroche:
- C’est ennuyeux cette bielle coulée Alexandre…
La semaine dernière c’était un piston, puis un cyclindre. Aujourd’hui, c’est une bielle.
- A moins que ce soit un tuyau qui emmerde, fait encore le garagiste. Et soudain: Bendji? Oui, oui. Bien, merci.On va pas tarder, si tu veux savoir! Et comment! …sur tout ce qui bouge. Bon, c’est pas tout, écoute! J’ai Alexandre ici.
Il explique l’affaire, puis conclut : “moi je ne me risque pas à déposer le moteur, tu comprends?“
S’ensuit une longue tirade de Bendji et le garagiste place la main sur le haut-parleur:
” Il a viré tout son personnel”
“Il en pouvait plus”
“Il a sept voitures de retard et il est tout seul dans sa crémerie”.
Pourt dire quelque chose, je dis:
- Ne me parler pas du personnel!
L’ami approuve, puis se tourne vers la BMW:
- Quand même, c’est de la bagnole!
Puis le garagiste:
- Il va voir s’il peut vous la prendre…
J’en profite pour demander:
- Et la série 6 que vous avez en vitrine?
- Jolie.
- Oui.
- Neuve.
- Oui?
- Tout comme! 20’000 bornes.
Gardant le téléphone plaqué contre l’oreille, il ouvre un étui. Apparaît un permis de circulation et la photo d’une femme blonde.
- Une Américaine, partie aux Etats-unis. Faites une offre, Alexandre!
- Ce qui m’ennuie c’est la neige. Là où je vais, il neigera. La capote, c’est pas terrible pour la neige.
Mais Bendji est de retour. Mon garagiste écoute, remercie, raccroche.
- Bon, eh bien, vous me la laissez, je la fais voir à Bendji et puis… et puis rien, on avise.
Soulagé, je le remercie. J’éprouve la même sensation que le patient à qui le dentiste déclare: “ce sera tout pour aujourd’hui”. Pourtant, mon problème c’est pas résolu. Le 15 décembre, je pars pour Macassar dans le sud des Moluques. Au retour, il neigera èà Munich où je dois trouver un appartement et je serai à Lausanne. Et puis il y a Monpère. Tantôt, je lui disais: “je la fais réparer puis je te la donne. Mais alors, je ne veux plus en entendre parler¨” Or, il hésitait: “Oui, oui… je pourrai même te rembourser… ou la revendre… mais à l’usage, c’est tout de même une voiture chère.“
Pendant ce temps, le garagiste et son ami ont décroché leurs fusils et passé des vestes à gibecière.
- En tout cas, votre papa ne devrait pas la rouler comme ça jusqu’à Budapest, même à petite vitesse…
Le garagiste ferme le bureau, me tend la main. Je le remercie, je salue l’ami. Tous deux s’engagent dans la forêt, je monte à bord de l’Opel. A peine ai-je démarré, le portable sonne. C’est Monpère:
- Tu veux des duvets? J’ai un contact ici. De vrais plumes d’oies. On en profiterait pour les faire descendre avec les gars qui viennent pour ton déménagement.