Jet-set

Nuita­m­ment, je sors mon mate­las, le jette dans l’herbe et répète les roulades: elles sont oblig­a­toires pour le pas­sage de la cein­ture orange de Krav Maga. Dire qu’il y deux ans je roulais sans crainte. Cela parce que je croy­ais me sou­venir des cours de judo de ma douz­ième année! Je pre­nais mon élan, je roulais en toute lib­erté. Jusqu’au jour où j’ai tourné la tête dans la mau­vais direc­tion. Elle a fail­li se détach­er du tronc et rouler à tra­vers la salle. Depuis, je minaude. D’où le mate­las. Et la nuit. Le ridicule aug­mente la dif­fi­culté. Voyons:  je me mets en garde, je posi­tionne mes mains, je bloque la res­pi­ra­tion. Je me lance.  Dimanche, mar­di, et une dernière fois hier, l’ex­a­m­en ayant lieu ce soir. D’ailleurs, hier, je n’é­tais plus seul sur la colline : Bog­dan m’a rejoint. Avec son mètre nonante et ses 110 kilos, il n’est pas fait pour les roulades. Mais le plus mar­rant, c’est son télé­phone. Nous entraînons les parades con­tre coups de pied lorsque celui-ci sonne. Je l’en­tends nom­mer dif­férents mod­èles de jets: “le Fal­con, oui, je l’ai piloté. Le Cess­na, non. Ah, celui-ci, oui, pen­dant plus de deux ans.” Il rac­croche: “excuse-moi, c’é­tait l’aéro­port de Dubaï, il faut que je me décide avant ce soir. Mais si je pilote pour eux, je vais devoir aller habiter là-bas… Sinon, j’ai une propo­si­tion d’un groupe de Russ­es: ils ont racheté l’an­cien jet du sul­tan du Brunei. Tu ver­rais ça, le tableau et les manettes sont en or!”

Attribution

Pour employ­er le lan­gage mil­i­taire des régies, l ‘apparte­ment du Guintzet est attribué à un cou­ple suisse-alle­mand. Le jour de la vis­ite, ils sont arrivés les pre­miers. J’at­tendais sur la ter­rasse. A l’an­gle de la rue, devant le col­lège Gam­bach, sur­git une petite famille: lui à vélo, tirant sa fille dans une car­riole; elle à vélo, tirant le bébé dans une car­riole. Ils remuent dans les feuilles mortes, retirent leurs écharpes, rangent les bon­nets des petites, fer­ment les cade­nas, redressent les guidons, véri­fient l’équipage. Ils se retour­nent et, cha­cun son enfant dans les bras, s’a­van­cent jusqu’à l’escalier creusé dans le talus. En règle générale, le vis­i­teur réap­pa­raît aus­sitôt, il m’aperçoit sur le bal­con, fait signe, presse le pas. Auraient-ils dis­paru? J’at­tends. Non, les voici: elle d’abord, lui ensuite. Débon­naires, ils emprun­tent  l’al­lée de petits pavés. Gens agréables, aux cheveux piqués de brindilles de foin. Bref, suite à cette vis­ite, ils ont obtenu de louer l’ap­parte­ment. Aujour­d’hui, ils m’ap­pel­lent pour une sec­onde vis­ite.
- Quand pou­vons-nous venir? Après le tra­vail? En soirée? Cela vous arrangerait?
- Quand vous voulez.
- Très bien, pour nous aus­si c’est mieux la journée. Le matin?
- Oui, mais pas tro tôt.
- Pour nous de même, pas trop tôt.
Nous fixons un ren­dez-vous pour onze heures. A l’heure dite, ils sont devant la porte. Au moment de saluer, la dame fait un petite courbette. Ce geste qu’on appre­nait aux jeunes filles dans les écoles de main­tien, et qui, spon­tané, était à la cam­pagne un signe d’hu­mil­ité. Posé sur le ven­tre du père le bébé me fixe. Gala lui mon­tre un ours de peluche. Effrayé, il  fond en larmes. Tout le monde s’ex­cuse, nous procé­dons. Gala a prévu de leur ven­dre des meubles. Artic­uler un prix pour des biens que je pos­sède et tenir ferme est un exer­ci­ce que je red­oute entre tous. Met­tez Mon­père dans l’af­faire et vous obtien­drez le dou­ble de votre meilleure esti­ma­tion. J’en veux pour exem­ple cette scène, il y a vingt ans, à Gim­brède. Nous venions de Beau­caire en voiture. A Castel­naudary, nous déje­unons. Nous reprenons la route. Le pro­prié­taire de la mai­son con­stru­ite dans les muraille de la bastide de Gim­brède, un vieil­lard né au dix-neu­vième siè­cle, nous attend devant son télé­phone de bakélite. Mon­père s’én­erve, le rap­pelle: “nous avons pris du retard, ne bougez pas!” Il me ser­monne: “pourquoi n’ais-je pas aver­ti de la dis­tance? Et ces départe­men­tales? Est-il pos­si­ble de faire plus sin­ueux?” Une heure après l’heure fixée, nous voici ren­dus. La mai­son (que j’ai remar­quée six mois plus tôt alors que je me rendais en Espagne à vélo) est ven­due 38’000 francs français, soit Fr. 10’000 de nos franc suiss­es. Mon­père jette une oeil.
- C’est très bien, me dit-il.
Il se tourne vers le viel­lard:
- C’est pas ter­ri­ble! Il y a du tra­vail!
Le viel­lard:
- Oh, ma foi, elel est pas neuve, n’est-ce pas? Je suis né dans la mai­son. Ici, vous voyez? Dans ce coin…
Mon­père grom­melle, la route l’a mis de méchante humeur. Soudain, il aperçoit un objet au sol.
- Qu’est-ce que c’est ça?
Le vieil­lard voy­ant que c’est une bouteille :
- Une bouteille.
Mon­père la fait sauter dans sa main. Brusque­ment, il retrou­ve sa bonne humeur.
- Je la veux bien!
- Oh, ma foi, je veux bien vous la ven­dre.
- La ven­dre? Mais ça ne vaut rien. C’est une bouteille“Bon, vendez-la moi!
- Qua­tre francs.
Mon­père con­sid­ère la bouteille et, plein d’en­train, se met à négoci­er:
- Cinquante cen­times!
Et ain­si de suite. Pour une bouteille qu’il jet­tera dans la semaine si ce n’est sur le chemin du retour.
Alors quand il s’ag­it de ven­dre ce qu’on pos­sède! Gala qui craint que je ne donne pour les meubles pour me débar­rass­er du prob­lème m’a aver­ti: “laisse-moi faire!” Il est ques­tion d’une paroi de bib­lio­thèque que j’ai tail­lée sur mesure. Le cou­ple pho­togra­phie les cham­bres, la salle de bains, le couloir, remer­cie, va par­tir… Gala désigne la bib­lio­thèque, vante sa qual­ité. Je veux m’é­clipser, elle me rat­trape. Elle me pousse dans le dos. Moi, ce qui me fascine, c’est le cou­ple. J’ai en main la carte du mon­sieur: pro­fesseur de sci­ences de la nature à l’U­ni­ver­sité. Des jeans troués, des chaus­sures molles, des cheveux coif­fés en casque, pas de brindille de paille aujour­d’hui, mais un sourire épanoui, comme s’ils vis­i­tait précédé d’une théorie d’anges. J’es­saie de me fig­ur­er ce que pour­ront devenir cet homem et cette femme dans la société qui se pré­pare. Des pro­duits d’une société hyper­t­er­tiarisée con­fron­té à un avenir cat­a­strophique. Evidem­ment, il y a la qual­i­fi­ca­tion. Sci­ences de la terre: l’homme est capa­ble de faire pouss­er de la nour­ri­t­ure, de dévi­er un cours d’eau et de fab­ri­quer des engrais naturels. Mais tout de même, quel niveau de flot­tai­son! Il plane. Je suis le petit groupe dans la salon, là où se trou­ve la paroi-bib­lio­thèque, quand réson­nent les pre­miers chiffres. “200?” puis “400! 400 les deux?” Le mon­sieur me sem­ble aus­si mal à l’aise que moi: inca­pable de se représen­ter ce que cela veut dire exacte­ment. Je con­nais ce phénomène. Un blocage de l’ac­tiv­ité cérébrale: d’un côté il y a une bib­lio­thèque, de l’autre “200” et entre ces deux choses, aucun rap­port. Pour­tant, lorsqu’il s’ag­it de ven­dre du tra­vail, je suis intran­sigeant. J’en suis tou­jours à ces réflex­ion quand le cou­ple ressort, tou­jours précédé d’une théorie d’anges, l’air ravi. Gala ferme la porte et les mains en éven­tail:
- Tu vois! je t’avais bien dit!

Intenable

Dis­cours poli­tique et religieux sont de la même nature: ils con­sis­tent à promet­tre l’in­ten­able. Ce qui est ardem­ment désiré, désiré au point d’en­vahir tout le champ de la con­science, se  sat­is­fait volon­tiers d’une promesse. Il y a ici une effi­cace du lan­gage: l’an­nonce d’une solu­tion soulage. Or, c’est bien de ce strat­a­gème dont les hommes de pou­voir, religieux et poli­tiques, font usage. Ils déclar­ent détenir une solu­tion; il n’est que de leur faire con­fi­ance pour obtenir son appli­ca­tion, bref, mutadis-mutan­dis, les croire. Croire en un homme d’un tel car­ac­tère revient à lui con­fi­er son des­tin. Le tour est joué. La par­a­digme de ce dis­cours est la parabole ou (cette alter­na­tive est la clef du prob­lème) le fait du “tombeau vide” tel que racon­té par les dis­ci­ples de Jésus. Le désir d’im­mor­tal­ité qui hante l’homme suf­fit à le jeter au pied de celui qui promet la résurrection.

Cinéma

Dans une salle de ciné­ma à l’an­ci­enne, avec gradins et bal­cons, est pro­jeté un film de ciné­math­èque. Un pub­lic d’a­ma­teurs suit les tribu­la­tions d’un jeune japon­ais. Soudain, rup­ture de la pel­licule. Le pro­prié­taire des lieux appa­raît en scène, ras­sure: “don­nez-nous une minute!” En effet, le film reprend. Cepen­dant, j’ai quit­té mon fau­teuil, je me tiens à côté de l’écran. Con­scient que je pour­rais gêné les autres spec­ta­teurs, je me pousse con­tre le mur. Un homme occupe aus­sitôt la place. Je joue des coudes et me place devant l’écran, puis je pénètre dans l’im­age. L’un des acteurs du film me bous­cule. Il se retourne, me dévis­age, fais un pas en arrière, recom­mence sa tirade.  “Ne vous inquiétez pas, me souf­fle le réal­isa­teur, il fait tou­jours ça”.Je me con­cen­tre sur l’his­toire. Le jeune japon­ais entre dans un restau­rant japon­ais. Un cuisinier toqué hache des herbes aro­ma­tiques. Un soupir monte dans la salle: “c’é­tait donc ça! Le jeune japon­ais, de retour du front, à marché des semaines pour arriv­er là, dans ce restau­rant, devant ce plat et manger!” Fin du film. La foule se presse vers les sor­ties. J’at­tends Gala à l’ex­térieur. Elle ne vient pas. La foule se dis­perse. Il pleut. Qua­tre espag­nols bat­tent la semelle sur l’e­s­planade. Ils deman­dent du feu. Je dis quelques mots dans leur langue. L’un des garçons est argentin. Qu’il ne soit pas espag­nol, me rend nerveux. Ces voy­ous expliquent qu’ils vont faire la fête. Qu’ils boiront, qu’ils dormiront. Je con­sid­ère la ville qui nous entoure: déserte, plu­vieuse, hos­tile. De plus, nous sommes lun­di: tout est fer­mé.  Je m’é­clipse. Je ren­tre dans la salle de ciné­ma, con­tent de m’en être tiré à si bon compte. Le réal­isa­teur range les câbles. Pas trace de Gala. Elle a dû ren­tr­er seule à la mai­son — cela lui ressem­ble. Je descends la Gran Via en glis­sant sur mes tongs. J’ai con­science que la semelle de droite n’est pas plane, mais avec la quan­tité d’eau qui dévale sur les trot­toirs, je réus­sis un surf par­fait. En revanche, je ne suis pas sûr de ma direc­tion. Je biaise. Il faudrait suiv­re l’av­enue prin­ci­pale pour débouch­er en pleine lumière, sur la place d’Es­pagne. Or, je tire vers l’ouest, les petites rues, les quartiers inter­lopes. Me voici sur un sen­tier en cor­niche.  A l’hori­zon, un bidonville. Il faut rebrouss­er chemin. Je ne glisse plus, je marche. Des con­com­bres des mers jonchent le sol. Et de ser­pents. Puis des sauciss­es, de longues sauciss­es de porc rouge. Pour éviter de pos­er pied, je sautille.

Projet de guerre

L’im­por­ta­tion mas­sive d’anal­phabètes du tiers-monde annonce une prochaine dis­so­lu­tion des régimes par­lemen­taires d’Eu­rope au prof­it d’un Etat supra­na­tion­al. La méth­ode con­siste à pour­rir la sit­u­a­tion sociale afin de déclencher des trou­bles. Lorsque les pop­u­la­tions autochtones se retourneront con­tre les immi­grés, l’U­nion Européenne sus­pendra les con­sti­tu­tions et ren­forcera les corps inter­mé­di­aires. Les multi­na­tionales et leurs représen­tants, ce per­son­nel poli­tique non-élu qui dirige par des oukas­es, sac­ri­fient con­for­mé­ment au pro­gramme cap­i­tal­iste la cul­ture à l’ar­gent. Par cul­ture j’en­tends, celle qui donne leur iden­tité aux peu­ples. Elle sera rem­placée par une cul­ture de diver­tisse­ment con­trôlée par les marchés. Dou­ble béné­fice pour les cap­i­tal­istes: sor­tie de démoc­ra­tie, créa­tion d’un marché cul­turel unique. Pour ce qui de la politi­ci­enne Angela Merkel qui en annonçant l’ac­cueil des hordes de prim­i­tifs s’est délibéré­ment mise hors-la-loi, nul doute: elle a subi des pres­sions et devien­dra, une fois apaisées les hos­til­ités de grande enver­gure, chef d’un Etat transna­tion­al à car­ac­tère total­i­taire (qui dans la forme existe déjà à Brux­elles). Aujour­d’hui, le seul espoir repose dans le déclenche­ment rapi­de d’une guerre civile sur le con­ti­nent. Elle peut encore être gag­née par les démocrates.

Vie commune

Mon­père arpente l’ap­parte­ment une feuille de papi­er à la main. Il pointe sur une chaise:
- Et ça?
- Cette chaise? En cuir. J’en ai six, tu les veux?
- Budapest. Et cette com­mode?
- A jeter.
Il note:
- Com­mode à tiroirs, Budapest.
Puis, autori­taire:
- Quoiqu’il ne soit, tu ne jettes rien!
Nous arrivons dans la cui­sine. Il véri­fie sa liste, je mets de l’eau à bouil­lir pour le thé. Il désigne ma bib­lio­thèque:
- Tu as un Aragon édi­tion orig­i­nale. Je le sais, j’ai le même. Voyons, où est-il? Il était pour­tant bien là, à côté d’un Cer­van­tès… Mon exem­plaire est dédi­cacé. Là,regarde un peu: Les yeux d’El­sa! Le tien aus­si est dédi­cacé. Mais pas par Aragon. C’est signé J. J. J. Qui peut bien être ce J. J. J?
- Tu sais qui était Elsa, papa?
- Une com­mu­niste.
- Oui, et sa soeur était mar­iée à Maiakovs­ki.
Après quoi, nous descen­dons déje­uner à la Men­sa, la can­tine de l’u­ni­ver­sité Mis­éri­corde. Il est treize heures, les étu­di­ants sont retournées à leur études, nous avons la salle pour nous. Lors du pas­sage en caisse, je salue l’employée habituelle. Mon­père la félicite et s’é­tonne: “ain­si vous fac­turez en même temps les clients de deux files, sur votre droite et sur votre gauche!” La cais­sière, une Ital­i­enne au vis­age plat, sourit tris­te­ment. Je pour­rais dire à Mon­père qu’elle déteste son emploi, ce dont elle s’est ouvert à moi un jour que je lui demandais son humeur. Nous avançons par­mi les tables claires nos plateaux repas à la main. Mon­père choisit une place au soleil, du côté des rails de train. Je mange ma salade, boit ma soupe, découpe la viande, pique les patates…
-  Tu dois vrai­ment manger aus­si vite?
- Non, j’ai le temps. C’est que je pen­sais à autre chose.
Mon­père revient alors sur l’ex­a­m­en de colono­scopie que je passerai à la fin novem­bre.
- Tu as bien fait d’ex­iger cet exa­m­en.
- Comme je t’ai dit, si j’ai un prob­lème aux Moluques, le pre­mier hôpi­tal out­il­lé à 1000 kilo­mètres.
- Et puis grand-papa est mort d’un can­cer du colon et j’ai eu un can­cer du colon. Tu ver­ras, ce n’est pas douloureux. La seule chose, quand tu quit­teras l’hôpi­tal après l’ex­a­m­en, ne signe aucun con­trat.
- Quel con­trat?
- Oui, cer­tains petits malins s’é­tant aperçu que ce ce type d’ex­a­m­en affaib­lit la volon­té en prof­i­taient pour faire sign­er des con­trats.
De retour dans l’ap­parte­ment du Guintzet, je trou­ve un col­is de pro­duits chim­iques: des laits à boire en prévi­sion de l’ex­a­m­en.
Mon­père reprend sa liste, il y ajoute des objets et des des­ti­na­tions: Budapest, mag­a­sin de Lau­sanne, garde-meu­ble de Clarens.
- L’autre jour j’é­tais chez X, tu sais, le mil­lion­aire. Ses femmes jetaient des habits de haute cou­ture, j’ai tout embar­qué et les ai placés dans un mag­a­sin d’oc­ca­sion à Budapest.
- Et ça a marché?
- C’é­tait telle­ment lux­ueux que les clientes hon­grois­es savaient à peine com­ment ça se por­tait. Et puis, me dit-il, pour la prostate, laisse-moi t’ex­pli­quer. D’abord, il faut savoir que 90% des hommes meurent de la prostate. Si tu en meurs à 30 ans, c’est ennuyeux. Mais à mon âge, il suf­fit d’un traite­ment et tu peux vivre des années. En résumé, il y a trois façons de procéder: autre­fois, on allait à l’ab­la­tion. Seul prob­lème, ça rend impuis­sant et incon­ti­nent; ou alors, on traite, mais c’est long et incer­tain. Le truc c’est d’opér­er à l’or­di­na­teur. Le médecin te couche sur le bil­lard, il t’en­dort locale­ment. C’est local, mais tu finis par par­tir. Il pra­tique alors deux fentes de la taille d’un sou de chaque côté du ven­tre et il tra­vaille à dis­tance, debout der­rière une vit­re. C’est ce qu’il a fait dans mon cas. Il net­toie à l’aide de pinces artic­ulées. Là encore, pas de quoi s’in­quiéter, tu ne sen­ti­ras rien.
Le soir, Gala ren­tre de Genève où elle est allée con­sul­ter son médecin.
- Qu’est-ce qu’il a dit? Tu deman­des ce qu’il a dit? Il a demandé d’où t’é­tait venu l’idée d’aller aux Moluques en pleine mous­son? Il paraît qu’il y a des nuées de mous­tiques dans l’air et que tous sont por­teurs de virus! Tu te rends compte?
Penché au-dessus de la poêle, je sur­veille des aubergines thaï cuites dans un cur­ry rouge:
- Moi, je ne sors pas de ma mous­ti­quaire
- Déli­cieux! quoi? Ah, oui, la mous­ti­quaire… En tout cas, j’ai l’in­ten­tion de marcher dans la mon­tagne.
- Tu iras seul.
- Goûte moi ce cur­ry! J’ou­vre du vin?
- Qu’est-ce que c’est?
- Un Château-Neuf du Pape.
A deux heures du matin, nous sommes tou­jours en train de boire et la nuit s’an­nonce colorée.

Au perroquet vert.

Sous tente à Kreu­zlin­gen, après un tour du lac de Con­stance à vélo, j’imag­ine écrire quelques lignes, mais il pleut, je me couche, j’é­coute la pluie tam­bouriner sur la toile. C’est l’été. De retour sur le Guintzet, je trou­ve un point de départ pour le texte: ce gros ado­les­cent à qui le vendeur chi­nois du mag­a­sin d’armes de Con­stance refu­sait de ven­dre une machette alors que lui et son col­lègue alig­naient devant moi des bâtons tech­niques de toute taille et de tous poids. Au terme de quelques heures d’écri­t­ure inspirées, l’aven­ture du per­son­nage prin­ci­pale de ce texte, un rédac­teur de guides de voy­ages man­daté par la société d’édi­tions Panoram­i­ca, se ter­mine sur les con­tre­forts du lac, dans une resserre de la brasserie Rup­pe­nau. J’im­prime le texte, dont je suis con­tent: con­tent parce que je ne l’ai pas vu venir, que je doutais pou­voir écrire un texte aus­si enlevé et doute pou­voir en écrire un autre. Par ami­tié mais égale­ment pour avoir son avis, après avoir ajouté un épigraphe tiré de Paludes  (“-J’écris Paludes. André Gide, Paludes”), je mets le texte sous pli et l’ex­pédie à un édi­teur. Or, hier, me voici à Bienne, Au per­ro­quet vert, en sa com­pag­nie. Il y a longtemps que nous devions dîn­er. Je pen­sais être reçu à son domi­cile, j’avais donc annon­cé Gala. J’ar­rive seul et en cat­a­stro­phe. Selon mon habi­tude, j’ai peiné à tra­vers ce See­land dont la car­togra­phie a tout du palimpses­te (aux envions de Bel­le­chas­se et du Vul­ly). Nous com­man­dons une salade de carottes rouge, une entrecôte, de la Box­er et un vin, j’an­nonce à l’édi­teur que je vais par­tir aux Moluques, il me donne sa vision des dan­gers qui guet­tent la société et après le plat de résis­tance tire de sa servi­ette le man­u­scrit qu’il traite déjà comme un livre.

Sainte-Croix des Neiges 3

A Châ­tel, j’indique le croise­ment sans hésiter. Mon­frère engage la voiture sur la route d’A­vo­riaz. Il me sem­ble que c’é­tait hier: les week-end, nous quit­tions Genève pour le val d’Abon­dance, nous pre­nions pen­sion Au Roitelet — en réal­ité, Aplo et Luv avait deux et trois ans, je venais de ren­con­tr­er Gala. Pour­tant, je me sou­viens du super­marché. Je m’en sou­viens car il était con­stru­it à l’é­cart du bourg, le long d’une route étroite. Nous voici près de la riv­ière, entourés d’im­meubles-chalets aux per­si­ennes rabattues. Mon­frère tourne sur route, nous remon­tons dans le cen­tre de Châ­tel, prenons la direc­tion de la douane et de Mor­gins. Hors des péri­odes de vacances, on sait à quoi ressem­blent les sta­tions de mon­tagne: du papi­er brun masque les vit­rines, les volets sont clos, les cafés éteints. Sur les trot­toirs, des voitures bâchées. Enfin, nous apercevons un pié­ton. C’est une femme. Je l’ap­pelle. Elle indique la direc­tion d’où nous venons et pré­cise: “il est tout en bas!” Mon­frère tourne sur route. Nous repas­sons devant la bou­tique de bibelots, le pub fer­mé, le loueur de skis. A l’embranchement, même ques­tion qu’au­par­a­vant: “à gauche ou à droite?” Cette fois, nous par­tons dans la direc­tion opposée à Avo­riaz.  Quelques maisons, un garage. Puis des champs. Un ouvri­er com­mu­nal inspecte une che­nil­lette. Je saute de voiture, marche dans sa direc­tion. Il monte à bord de la che­nil­lette, je cours. Il démarre, je me place devant le véhicule. Il s’ar­rête. C’est un type amoché. Trente ans: le cheveu pau­vre, les dents déchaussées. Il baisse la fenêtre, se penche dans le brouil­lard. Bajoues couper­osées, nez en fraise, une trogne à gouttes.
- Qu’est-ce qu’il vous faut?
A croire qu’il va me ven­dre du rouge. Cepen­dant, il con­firme ce que dis­ait la femme: au fond, tout au fond en suiv­ant le riv­ière. Un , deux, trois kilo­mètres. Des bois, de l’eau, un hangar. Et soudain, sur un mon­tic­ule, le super­marché. Même mod­èle dans tout l’hexa­gone: parois de métal blanc, enseigne peinte, ossa­t­ure boulon­née à même le bitume. Sur le park­ing, le dis­trib­u­teur de cad­dies et deux voitures. Vers la sor­tie, la sta­tion- ser­vice. Au guichet, une femme dans son uni­forme. Je lève les yeux sur les mon­tagnes. Le brouil­lard roule sur les pentes. Avant dix min­utes, tout sera englouti. Dans le super­marché, change­ment d’at­mo­sphère: des mon­ceaux de légumes, des mètres linéaires de pro­duits laitiers, des ter­rines, des sauciss­es, des vian­des, une boulan­gerie et une pois­son­ner­ie. Puis de l’élec­tron­ique, des habits, des luges et les étagères offrant les pro­duits régionaux: sirops de gen­tiane, miel de Haute-Savoie, cidre, com­potes. je souf­fle: pas de chauffage. Je con­sulte ma mon­tre. Nous devons être à la gare de Palézieux dans une heure pour récupér­er Luv et Luc qui arrivent de Genève:  nous sommes pressés.  J’ap­plique la méth­ode habituelle: Aplo pousse, j’at­trape à l’é­ta­lage et jette dans le cad­die. S’il s’at­tarde, je le presse; s’il bifurque, je le remets sur les rails. Nous pas­sons par toutes les rangées. Dans l’or­dre. Devant les vian­des, longue halte. Une bar­quette de ceci, une, deux, trois bar­quettes de cela. Du canard, du boeuf, des filets mignons, un choix de côtelettes, des racks de porc, les viennes… bien, pas­sons à la volaille. Puis aux fro­mages. Mon­frère fait de même. Il nous précède aux caiss­es. Un cou­ple dis­pose ses achats sur le deux­ième tapis roulant . Der­rière, une ménagère et son fils. Mon­frère vide son cad­die, paie et sort. Le cou­ple et la ménagère échangent de pro­pose éton­nés. Le nom­bre de pro­duits achetés par Mon­fère les stupé­fait. Ils tombent d’ac­cord: c’est extra­or­di­naire! Il n’en faut pas plus pour relancer la con­ver­sa­tion. Ils par­lent de la sit­u­a­tion du pays, du temps, de ce qu’il faut acheter en cette sai­son pour faire de la soupe, des pro­mo­tions de la semaine . Et soudain, plus un mot. Tournés vers notre caisse, ébahis, le sourire gêné, l’air inqui­et, ils regar­dent défil­er la viande et les fro­mages. C’est alors qu’Ap­lo, chargé de dépos­er sur le tapis les pro­duits que je récupère en bout de course et organ­ise dans les sacs hisse deux paque­ts de chips:
- Je peux?
- Qu’est-ce que c’est? Je ne vois rien d’i­ci!
- Je sais pas! Pour l’apéri­tif.
- Oui, oui, prend! 
Dégoûtés, les voisins se détournent. 

Extra-terrestres

Levé dans la nuit tan­dis que Gala dort. Je cherche un portable mis à charg­er, seule expli­ca­tion plau­si­ble pour ce flash qui bal­aie le pla­fond de notre cham­bre. A force de fureter, je réveille Gala. “C’est dehors,”, dit-elle. “Mais non!”. “Le lam­padaire, c’est lui…” insiste Gala. Com­ment juger: le store est bais­sé. Je vais dans mon bureau. D’abord, je ne remar­que rien. Puis, lev­ant les yeux vers le ciel dont les nuages s’é­clairent alter­na­tive­ment, je localise le foy­er de cette émis­sion de lumière: le flash part du som­met de la tour d’hô­tel NH. Une alarme-incendie? Endor­mi, je con­tin­ue de percevoir le flash. La lumière passe dans les yeux et dans le cerveau avec la même inter­mit­tence, mais je n’ai plus de doute sur son orig­ine. Appa­rais­sent dans le ciel des soucoupes volantes de grande taille. Je réveille Gala, cours au pre­mier étage, sec­oue Aplo qui dort les poings fer­més: “les extra-ter­restres! ils sont là! les extra-ter­restres sont là!” De retour dans le salon, je vois que le com­bat est engagé. Sous le feu nour­ri des envahisseurs, Fri­bourg brûle. Pau­vres de nous! me dis-je: nous nous pré­parons pen­dant des généra­tions à la manip­u­la­tion d’armes dont la puis­sance de feu est dérisoire! D’ailleurs, le com­bat  est achevé et per­du. Un bull­doz­er avance sur notre posi­tion. Il avale le ter­rain, ébran­le les murs. La mai­son s’écroule. “Il faut rassem­bler les hommes et pren­dre une déci­sion”, dis-je à Mon­a­mi. Je fixe les décom­bres de la mai­son. Mes man­u­scrits sont per­dus. Deux sen­ti­ments me tra­versent: cela n’a aucune impor­tance, la lit­téra­ture est un pro­jet voué à l’échec, et, c’est ter­ri­ble, la perte est irrémédiable.

Voitures

De Budapest, Mon­père m’adresse des mes­sages empressés: “aucune déci­sion irraison­née!”, “nous en sommes à la case tant red­outée du garag­iste!”, “l’au­to­mo­bilis­tique est une médecine opaque!”. Cepen­dant, je suis sans voiture. Or, je dois ren­con­tr­er un édi­teur à Bienne, par­ler à la radio à Lau­sanne, trans­porter des meubles et livr­er des affich­es. Au mag­a­sin, je con­va­inc notre gérant de me céder l’Opel de ser­vice. Il mar­monne dans sa barbe. Il minaude. Vis­i­ble­ment, je mets en péril son con­fort. J’in­siste: après tout, la voiture appar­tient à l’en­tre­prise et l’en­tre­prise m’ap­par­tient, c’est donc ma voiture. Sur ce, je file à la Sal­laz, dans les stu­dios d’E­space 2, enreg­istr­er en direct l’émis­sion Entre les lignes, puis retrou­ve Claude Marthaler (un de mes héros) pour une inter­viewe. Dans l’après-midi, je retrou­ve le gérant au mag­a­sin.  Il a trou­vé la solu­tion, il livr­era mer­cre­di: je dis­pose de l’Opel. J’ap­pelle le garag­iste de Oron.
- J’ar­rive!
- Alexan­dre, je par­tais pour la chas­se.
- Trois quart d’heures.
Et je me trompe de route: je roule en direc­tion de Vevey et de Fri­bourg. Je ratrappe le coup, je coupe par Forel. Le garag­iste est penché au-dessus du moteur de la BMW. Il me présente son copain d’équipée.
- Belle voiture! remar­que ce dernier.
De fait, c’est la plus lux­ueuse du vil­lage. Il y en a une autre, une série 6, mod­èle coupé, mais elle en vit­rine. Le week-end dernier, alors que nous mon­tions à la ferme avec les enfants pour l’an­niver­saire de Mamère, nous nous sommes arrêtés devant la halle d’ex­po­si­tion de Châtil­lens. Pro­fil gra­cieux, cuir anthracite, options, toit décapotable, qua­tre mille cm3.
- Il faut dépos­er le moteur Alexan­dre.
Je hoche la tête: com­ment pra­tique-t-on une telle opéra­tion sur une lim­ou­sine qui sem­ble con­stru­ite d’une seule pièce? Le garag­iste a une idée. Il lève le doigt, me fait signe d’at­ten­dre, ren­tre dans son bureau. A son ami qui admire les pneus extra-larges, je dis:
- Il ne faut jamais prêter sa voiture à son père (d’après l’échange, il a com­pris que mes ennuis mécaniques sont dus au fait que le radi­a­teur a chauf­fé alors que Mon­père con­dui­sait la BMW en direc­tion de Budapest).
Puis, m’aperce­vant de l’âge de mon inter­locu­teur, j’a­joute:
- Remar­quez, les pères dis­ent pareil: il ne faut jamais prêter sa voiture à son fils!
Entre temps, le garag­iste a four­ré un doigt dans sa bouche et par­le à haute voix “il y a ce gars… nom debleu … com­ment déjà… euh…”.
Il apos­tro­phe son ami:
- Bend­ji, il s’ap­pelle com­ment ?
“Bend­ji, songé-je à part moi, qu’est-ce que c’est que ce nom?“
L’autre, du tac au tac:
- Nicole! Tu par­les de celui de Saint- Mar­tin?
Et moi:
- La sta­tion ser­vice sur la droite de la route en direc­tion de Crat­tavache?
- Non, en bas, dans le trou.
- Ah, oui, bien sûr, je lui ai cacheté ma deux­ième BMW, il y a quinze ans.
Le garag­iste com­pose le numéro et en atten­dant que ça décroche:
- C’est ennuyeux cette bielle coulée Alexan­dre…
La semaine dernière c’é­tait un pis­ton, puis un cyclin­dre. Aujour­d’hui, c’est une bielle.
- A moins que ce soit un tuyau qui emmerde, fait encore le garag­iste. Et soudain: Bend­ji? Oui, oui. Bien, merci.On va pas tarder, si tu veux savoir!  Et com­ment! …sur tout ce qui bouge. Bon, c’est pas tout, écoute! J’ai Alexan­dre ici.
Il explique l’af­faire, puis con­clut : “moi je ne me risque pas à dépos­er le moteur, tu com­prends?“
S’en­suit une longue tirade de Bend­ji et le garag­iste place la main sur le haut-par­leur:
” Il a viré tout son per­son­nel”
“Il en pou­vait plus”
“Il a sept voitures de retard et il est tout seul dans sa crémerie”.
Pourt dire quelque chose, je dis:
- Ne me par­ler pas du per­son­nel!
L’a­mi approu­ve, puis se tourne vers la BMW:
- Quand même, c’est de la bag­nole!
Puis le garag­iste:
- Il va voir s’il peut vous la pren­dre…
J’en prof­ite pour deman­der:
- Et la série 6 que vous avez en vit­rine?
- Jolie.
- Oui.
- Neuve.
- Oui?
- Tout comme! 20’000 bornes.
Gar­dant le télé­phone plaqué con­tre l’or­eille, il ouvre un étui. Appa­raît un per­mis de cir­cu­la­tion et la pho­to d’une femme blonde.
- Une Améri­caine, par­tie aux Etats-unis. Faites une offre, Alexan­dre!
- Ce qui m’en­nuie c’est la neige. Là où je vais, il neig­era. La capote, c’est pas ter­ri­ble pour la neige.
Mais Bend­ji est de retour. Mon garag­iste écoute, remer­cie, rac­croche.
- Bon, eh bien, vous me la lais­sez, je la fais voir à Bend­ji  et puis… et puis rien, on avise.
Soulagé, je le remer­cie. J’éprou­ve la même sen­sa­tion que le patient à qui le den­tiste déclare: “ce sera tout pour aujour­d’hui”. Pour­tant, mon prob­lème c’est pas résolu. Le 15 décem­bre, je pars pour Macas­sar dans le sud des Moluques. Au retour, il neig­era èà Munich où je dois trou­ver un apparte­ment et je serai à Lau­sanne. Et puis il y a Mon­père. Tan­tôt, je lui dis­ais: “je la fais répar­er puis je te la donne. Mais alors, je ne veux plus en enten­dre par­ler¨” Or, il hési­tait: “Oui, oui… je pour­rai même te rem­bours­er… ou la reven­dre… mais à l’usage, c’est tout de même une voiture chère.“
Pen­dant ce temps, le garag­iste et son ami ont décroché leurs fusils et passé des vestes à gibecière.
- En tout cas, votre papa ne devrait pas la rouler comme ça jusqu’à Budapest, même à petite vitesse…
Le garag­iste ferme le bureau, me tend la main. Je le remer­cie, je salue l’a­mi. Tous deux s’en­ga­gent dans la forêt, je monte à bord de l’Opel. A peine ai-je démar­ré, le portable sonne. C’est Mon­père:
- Tu veux des duvets? J’ai un con­tact ici. De vrais plumes d’oies. On en prof­it­erait pour les faire descen­dre avec les gars qui vien­nent pour ton déménagement.