Tantôt dans une cours d’école de la nouvelle Sukhothai. Échauffement, Pilates, et ainsi de suite — les routines. Viennent successivement me voir et voir ce que je fais, les jeunes footballeurs, les pétanquistes, les amoureux, le concierge, trois pies, le chien, le chat. Chacun a son attitude. Les gosses, étonnés, sourient, puis dans leur coin répètent les exercices. Le concierge me souhaite la bienvenue. Le chien hésite. Il aboie. Redéfinit son territoire, aboie encore, se retire. S’assoit à distance. Le chat se frotte contre ma jambe, prend la pose, s’oriente, ne bouge plus un cil.
Et à l’aller, je vais à l’épicerie. A même la rue, la dame coud sur une Singer.
Au retour, autre épicerie. En garage. Une dame mange en position de lotus dans deux casseroles de fer blanc.
Bienvenue
Le grand restaurant
Restaurant en plein air le long de la route municipale. Alentour, des arbres, des mares, la nuit. Le personnel est en livrée et en surnombre. La salle compte cinquante tables. A un bout, un couple à la retraite. Lui mange sa soupe. Pour se donner du courage, il garde sur la tête son chapeau mou modèle Crocodile Dundee. A l’autre bout, une famille de chinois sonores. A peine sommes nous servis que Gala propose de changer de table.
- Il fait froid.
Elle appelle. Un gamine accourt. Elle écoute Gala, s’en retourne. Elle reparaît avec sa supérieure hiérarchique.
- Too cold!
Toutes deux filent au comptoir — qui est situé à 50 mètres — reviennent avec un comité composé du gérant, du maître d’hôtel et des serveuses. Ils comprennent, rient, font la courbette.
Nous changeons de table.
Quelque minutes plus tard, je me rends aux toilettes. Il faut traverser la salle, traverser deux cours, emprunter un trottoir, bref, c’est une longue marche. Au bout de laquelle, je trouve dans le noir du lieu d’aisance, l’air extatique et gêné, un marmiton et le gérant. L’acte étant consommé, ce dernier se lave la verge dans l’urinoir.
Croque-monsieur
Sukhothai — deux routards au comptoir du supermarché de standard international, le 7/11. Ils suivent les manoeuvres de la vendeuse qui tire de son emballage les deux tranches de toast blanc d’un croque-monsieur, y glisse la tranche de fromage et la tranche de jambon.
- Attend, dit le garçon à son amie, ça ne ressemble pas à ce que nous avons eu hier!
Corps
Le bouddhisme ne condamne pas le corps. Ni dans ses expériences onanistes, homosexuelles ni dans ses extases chimiques ou productives. La vie avec et dans le corps est parallèle et nécessaire. La possibilité d’y surseoir par la méditation reste le projet constant de la voie de sagesse, mais la société n’est pas diabolisée. Non seulement elle existe, mais il s’agit d’y participer dans le respect de la morale, moyennant des attitudes adaptées. Cette pragmatique inclut le sport et l’hygiène. Approche agréable, rassurante. J’en ai fait l’heureux constat hier, alors que je suis retourné dans le parc historique de Sukhothai pour boxer avec des jardiniers. Tandis que nous alignons les pompes, les coups, les sauts, deux couples jouent au badminton au pied des stupas. Comme je repars à vélo après le coucher du soleil, le faisceau de ma torche tire de la pénombre un canapé de baobab. En attente de transport, il porte le dossard du cycliste qui a remporté ce prix lors de la course du matin.
Alerte
A l’acmé de son pouvoir, le fort aide et respecte le faible. Cette attitude contre-nature relève de l’auto-intoxication. Au terme d’une longue période de règne, le pouvoir oublie sa genèse: il est fondé sur l’usurpation et l’entretien des possibilités de riposte, moyens qui doivent être réels et actuels.
Le faible respecte la force. Position de survie, position factuelle. Mais secrètement, il cherche à la détruire, à s’emparer du pouvoir (dialectique hégélienne).
Dans l’immédiat, le problème vient de ce que le faible ne respecte que la force.
Dans un état ultérieur, le fort bradera sa position faute de se sentir en mesure de l’exercer moralement.
Nul doute que ce processus délétère qui travaille la classe intellectuelle (c’est-à-dire ceux qui pratiquent officiellement des métiers de parole sans posséder ni la clairvoyance ni originalité — au premier titre les corps de fonctionnaires) n’emporte l’Europe. Nul doute qu’une fatigue authentique, congénitale, ne démobilise les énergies des meilleurs établissant une forme de loi de l’histoire.
Mais il est tout aussi vrai que les courants mortifères qui traversent ces jours l’Europe sont orchestrés avec intention et au prix de techniques coûteuses par les maîtres de demain, ceux qui, minoritaires aux États-Unis comme sur le vieux continent, mettent en place un scénario de dépassement de la démocratie (les entités qui promeuvent ce projet sont repérées).
Ce que retiendront les manuels d’histoire de cette époque charnière, je l’ignore (sauf à dire bien sûr: cela dépendra de leur période de rédaction et du service demandé par les commanditaires.) Un chose est certaine: nous assistons à la liquidation des modèles politiques de cens et à l’installation de modèles de pouvoirs systématiques dont le projet est de généraliser un capitalisme machinique. Freud, dont la plupart des théories relèvent l’hystérie quand ce n’est du jeu, avait peut-être raison de considérer que l’histoire occidentale n’est que la série des ajustements de l’humanité dans sa quête d’un fonctionnement social indexé sur la modèle productif de la termitière. Cette réplique courante, qui agace tant les individus de bonne volonté en demande de service, “ce n’est pas mois qui m’occupe de ça”, préfigure la génération d’une société ultra-rationaliste. Dès aujourd’hui, avec la prudence qu’exige l’extension du monopole de la violence au niveau de l’Etat, tous les moyens sont bons pour défendre la culture, la morale et la connaissance élaborées dans le sein des démocraties depuis la fin de la seconde guerre.
Canne
En gare de Loei, ce moine coiffé d’un bonnet de laine triangulaire. Il entre dans le parc réservé, un carré au centre de la salle d’attente que j’ai pris pour un espace réservé aux bambins. L’arrivée d’autres moines, débarqués des bus, le confirme: l’endroit est un lieu d’attente spécial. Au-dessus de ce parc, une téléviseur diffuse en boucle des matchs de boxe muay thaï. Mais le plus étonnant est la canne du monsieur à bonnet. Verte, elle figure un serpent dressé. Sur le retour, le moine à peint une gueule ouverte crachant le feu. La chevelure hérissée est figurée à l’aide d’une série de clous qui, paradoxalement, rendent la canne inutile.
Histoire
A Sukhothai se trouvent les seules ruines que possède la Thäilande, les vestiges d’une cité du XIIIème siècle liée à la seconde fondation du bouddhisme, en réalité une série d’allées, des temples, de plateformes et de bassins aux formes syncrétiques circonscrits dans un jardin. Les monuments sont essentiellement de briques rouge et il faut, entre ces parties reconstruites, chercher à la loupe les morceaux authentiques. Gala qui s’enthousiasmait, n’en demande pas plus. J’avais gardé un meilleur souvenir de ma première visite (je songe à Teotihuacán ou à Angkor). Heureusement, une compétition se déroule au milieu de l’ensemble monumental. Du cross-country. Lorsque nous arrivons sur nos vélos gris platine, propriétés de la police, les concurrents reprennent leur souffle, démontent les roues, charge les montures sur les jeeps. Et quelles montures! Les meilleurs marques mondiales, du titane, du carbone, des fourches et de l’hydraulique. Je déambule, épaté. Par la même occasion, je fais l’achat de manches de protection en lycra, ce qui n’est pas un luxe, en été, sur les cols. Et cependant, je fais parent pauvre. Les thaï ont tout: cuissard, gants gélifiés, haut versicolore, lunettes aérodynamiques… A une vendeuse qui me vante l’impression sur commande des ensembles, je demande quelle était la distance à parcourir:
- 10 kilomètres.
Vérité banales
Doit-on admettre que, dans le cours de l’histoire de la pensée, certaines banalités deviennent des vérités éminentes parce que la majorité des hommes, s’apercevant de leur banalité, ont renoncé à les exprimer, mais qu’il suffit que l’un d’entre eux, moins regardant, les exprime, pour que tous, en raison même de ce refus et partant de l’audace de celui qui passe outre, en admettent soudain la valeur?
Grâce
La beauté de la Thaïlande vient des gens, de leur comportement, de sa bonté. Bien sûr les îles! Ajoutons‑y quelques forêts, une cascade, un temple. C’est peu. Huitante millions de Thaïs qui se meuvent avec grâce, sans heurts, voilà la richesse de ce pays. A l’opposé de la Suisse, et désormais de la France: ensemble géographiques exceptionnels où l’on ne rencontre que des visages fermés, de la prétention froide et, depuis peu, de l’agressivité. Les rares thaïlandais qui voyagent en Europe ne s’y trompent pas:
- C’est joli! Confient-ils.
Milieu
Sur les berges de la rivière Nan à Phitsanulok sont amarrés des barges qui font restaurant, dancings ou pension. Fatigués par des heures de bus, nous empruntons le premier ponton qui se présente. La terrasse sur pilotis comporte deux parties, l’une fermée, l’autre ouverte. La cuisine est reliée par une passerelle. Un groupe pop joue. S’avance un homme. Faciès au cirage, jovial, ivre. Le son des hauts-parleurs est assourdissant. Nous choisissons une table éloignée. Il nous assied, tourne les pages des menus. La serveuse se précipite. Robe moulante offerte par les bières Chang, excitée, ivre. L’homme la renvoie d’une tape sur les fesses. Derrière Gala, dix mangeurs. Mâles d’un côté, femmes de l’autre. Au whisky, tous. Notre serveuse revient dans sa robe verte. Elle verse la bière sur la glace, inonde la table, s’excuse, part en vrille. Une dame se lève. Sobre, celle-là. Que voulons-nous? Elle nous renseigne en anglais, salue, prend place à une autre table. En raison des accidents de la berge, la cuisine est en léger surplomb. Logée dans une cabane de bois, elle fume par toutes ses ouvertures. A travers les volets, j’aperçois une bande de tapettes gesticulant parmi les woks, les auto-cuiseurs et les hachoirs.
- C’est le milieu.
- Le milieu?
- Le milieu! La maffia, quoi!
A Gala, je désigne la main d’un gars. Elle est baladeuse. D’ailleurs, la fille a laissé tomber sa chaussure et relevé la jambe. Un autre, le physique important, les bras durs, passe sans cesse des appels entouré de seconds couteaux. Il y a un motard. Bandana sur le front, les pattes frisées, il porte un gilet de jeans façon Hell’s angels et se goinfre de pâtes au riz. Là-bas, sur les tréteaux, une chanteuse rejoint les garçons qui grattent leurs guitares et entonne la mélopée.
- Elle chante faux sur la dernière note, indique Gala.
Au même moment, des rires fusent en cuisine. Embrassés, les tapettes prennent une voix de gorge et imitent la vedette. Le chef-cuisinier, personnage obèse et roboratif, les reprend. Ils s’activent. Les plats quittent la cuisine. Tom-Yun-Goon, Satay, poulet Thom Kha. Entrent de jeunes frappes. Le patron du gang, plus âgé, en costume, les fait venir à sa table, les écoute, les renvoie; à leur mine, on jurerait qu’ils viennent de commettre une basse besogne.
- Tous doivent être armés, dis-je à Gala.
- Mieux vaut ne pas s’énerver, lui dis-je.
- S’il y a le moindre problème, part en courant, lui dis-je.
- J’espère qu’ils ne vont pas maquiller la facture, dis-je à Gala.
Qui répond:
- Mange!
Elle n’a pas tort. La nourriture est délicieuse. De plus, l’homme au faciès a pris ses distances. L’un des chefs à du le sermonner. Il laisse les filles s’occuper de notre service, boit du whyskie avec d’autres clients. Quand Gala me parle de cette femme, assise près de la rambarde, au-dessus des eaux brunes…
- Ne te retourne pas!
- Pas la peine, je l’ai déjà remarquée.
- Elle n’est pas comme eux.
- Non. C’est une pute qui rachète sa faute. Regarde le vieillard. Tu as vu comme il la traite?
- J’ai vu.
- Elle paie.
Puis il y a cette autre scène, que Gala ne peut voir, derrière elle. L’une des filles est avec son mec, un mec épais, brutal. Pas une fois il ne l’a regardée. Il parlemente avec les autres hommes. A l’occasion, il allonge la main pour vérifier qu’il la tient sous sa coupe. Elle jouait sur son téléphone. Or, depuis que l’un des jeunes voyous s’est assis à son côté, elle ne se tient plus. Elle pivote, sourit, tenterait quelque chose, puis, effrayée, reprend une position décente, donne quelques gages à son mec. Elle va dérouiller. Lorsque nous rejoignons la berge, nous voyons les voitures: des Mercedes blanches aux vitres occultées, des pick-up surhaussés et une grosse cyclindrée américaine, des véhicules que l’on voit dans les vitrines du World Trade Center de Bangkok.