Fête du feu

Passé le col de Phu Ruea, les ver­sants de la mon­tagne se gar­nissent de pots de fleurs. Les hor­tic­ul­teurs émon­dent, gref­fent, rem­po­tent. Arbustes et fleurs sont livrés aux munic­i­pal­ités, aux écoles, aux casernes. Par mil­liers, ils déva­lent en plaine. Tressés, com­posés, agencés par les jar­diniers munic­i­paux, ils servi­ront la gloire du roi. Nous roulons en direc­tion de Phit­san­u­lok. Indus­trieuse, con­cen­trée, la pop­u­la­tion qui tra­vaille aux abor­ds de la route n’a pas un regard pour notre bus. Une cas­quette tirée sur le nez, le tour de cou au-dessus des oreilles pour me pré­mu­nir de l’air froid qui cir­cule sous le pla­fon­nier et, par la même occa­sion, des odeurs nauséabon­des qui s’échap­pent des toi­lettes embar­quées, j’ad­mire la rigueur des hameaux: tenus par les hor­tic­ul­teurs, ils ont la rec­ti­tude, la mesure, la tax­i­nomie des parter­res de végé­taux. Soudain la nuit tombe (à 17h30), aus­sitôt de longues flammes embrasent la mon­tagne. A Gala, je fais remar­quer ce  feu. Il roule sur les sols, dévore la forêt. Je crois à un acci­dent. Mais, ce ne sont pas une ou deux mon­tagnes qui flam­bent, c’est le paysage entier. Et le chauf­feur qui lam­bi­nait dans l’as­cen­sion met plein gaz. Nous nav­iguons dans une fumée grise. Les reliefs s’estom­pent, s’an­nu­lent. Ce feu est d’une tech­nique de défriche­ment sauvage. Les aplats lais­sé en jachère finis­sent par recevoir des pouss­es de palmes des­tinés à la pro­duc­tion d’huile, m’a-t-on expliqué l’an dernier, aux abor­ds de Mae Hong Son. Des décrets de police pénalisent ces pra­tiques; elles per­durent. Mais ici, le phénomène prend une ampleur sacrée. Tan­dis que nous  avançons vers la ville, je me perds en hypothès­es: le feu est partout. Au pied des maisons, les familles allu­ment des foy­ers, croisent les bras, ouvrent grand les yeux. Plus loin, un gosse s’a­muse devant le flammes, des ado­les­cents courent dans des fos­s­es embrasées. Si je jette un œil au som­met des collines, je retrou­ve le feu. Il ser­pente, se love, bon­dit, couche les arbres, crache con­tre le ciel. Le bus crève l’écran des fumées. Il ne ressor­ti­ra de cet enfer gris que dans les faubourg de Phit­san­u­lok, lorsque la végé­ta­tion le cède au béton. 

Intermédiaires

Les stat­ues de boud­dhas ne représen­tent pas un homme mais une atti­tude, pas Sid­dhartha mais la Voie. On conçoit dès lors la dif­fi­culté, l’im­pos­si­bil­ité peut-être, hormis dans les reli­gions abstraites donc icon­o­clastes (j’ex­clus ici l’Is­lam qui dans son approche exotérique manque des réquisits de la reli­gion) d’éviter l’i­dolâtrie, laque­lle impli­quant des rit­uels réin­tro­duit les inter­mé­di­aires, et la hiérar­chie, et le pouvoir. 

Sentiers

En Thaï­lande, les rit­uels quo­ti­di­ens des moines dif­fèrent selon les monastères. Dans les villes et vil­lages de plaine pré­vaut le tra­vail des textes et la répéti­tion du céré­mo­ni­al. En mon­tagne, je lis que les moines se lèvent à l’aube, autour des 3 heures. Ils par­courent alors les cam­pagnes et men­di­ent leur unique repas qu’ils pren­dront au point du jour, puis ils chantent et médi­tent. L’après-midi, ils tra­vail­lent une à deux heures. Ce tra­vail con­siste à entretenir les bâti­ments monas­tiques et les sen­tiers de forêt.

Couple maudit

Le peu­ple se détour­nant des politi­ciens, les politi­ciens déci­dent de chang­er de peu­ple. Le tra­vail est en cours. La presse par­ticipe à l’opéra­tion. Ne pou­vant la jus­ti­fi­er dans ces ter­mes — si elle veut qu’on l’é­coute, elle doit jus­ti­fi­er de son indépen­dance — elle mise sur le fond de morale chré­ti­enne du peu­ple et four­gue à grands ren­forts de pro­pa­gande l’idéolo­gie des droits de l’homme. Politi­ciens et presse, au nom de la défense de leurs intérêts pri­vat­ifs, agis­sent de con­cert pour saper le moral des citoyens, musel­er la cri­tique, anéan­tir le bon sens. Les mêmes se poseront bien­tôt en recours con­tre la bêtise et la vio­lence. N’est-ce pas leur seul rai­son d’être, que le peu­ple croie à leur utilité?

Loei 2

Nos habi­tudes sont pris­es. Le petit-déje­uner dans la salle aux cent tables. A choix, omelette, œufs frits ou brouil­lés. Le café âpre, velu, qui coule dans la gorge comme une encre chaude. Les tranch­es de focac­cia que l’on glisse dans le toast­er à mou­ve­ment per­pétuel, puis le buf­fet thaï, riz frit, ver­mi­celles, poulet au gin­gem­bre; évi­tons les phô chi­nois­es. Ensuite, les toi­lettes. Elles sont si loin de la récep­tion, que le per­son­nel oublie de les éclair­er. Action­nant l’in­ter­rup­teur, je tire du néant douze cab­ines de mar­bre, sept pis­soirs et autant de lava­bos, puis je reprends l’as­censeur de verre où joue une musique de piano, et m’élève. De la cham­bre, nous voyons le parc aro­ma­tique. Munis de bal­ais courts, des ouvri­ers à cha­peaux coniques chas­sent les feuilles. Vers la riv­ière, des métal­los encagoulés soudent un par­al­lélépipède de la taille d’un bâti­ment. A quoi servi­ra-t-il? Un sup­port de ter­rasse à installer sur les berges? De fait, en aval, un grue niv­elle la terre meu­ble .
Il est dix heures, je me rends à la piscine.
Dimanche, un gar­di­en s’est tenu sur sa chaise, devant le bassin, du matin jusqu’au soir. “Pas de touristes!”, ai-je fait remar­quer. Il m’a répon­du que les enfants étaient peut-être à l’é­cole. Et comme désor­mais c’est la semaine, que les enfants y sont, à l’é­cole, le gar­di­en a con­gé.  J’or­gan­ise mes tables, mes bois­sons, mes pris­es élec­triques, mes livres et des servi­ettes de bain. Trois étages plus bas, j’aperçois Gala qui saute sur un vélo et va manger un riz. A quinze heures trente, j’es­saie de nou­velles fig­ures dans un coin ombragé: coup de pied direct extérieur couteau, libéra­tion con­tre saisie arrière mains tenues ou parade avec revers poing tourné. Puis, fraîche­ment douchés, nous sor­tons, pas­sons le pont, gagnons le plan d’eau munic­i­pal. Deux cygnes de plâtre mêlent leurs becs, un jet d’eau déco­ratif propulse une gerbe de dix mètres. Dès cet instant, la séquence a tout du filage théâ­tral: sur le quai inférieur le vieil­lard qui fait son jog­ging, en haut les marchan­des de chaus­settes, sur le quai inférieur les amoureux de vingt ans qui promè­nent leur pre­mier enfant, en haut le pré­posé au char­bon. Nous prenons place autour de la table de bar­be­cue. Venus dès la sor­tie des class­es, quelques écol­iers en uni­forme attisent leur baseros, se ser­vent au buf­fet. La serveuse apporte la Léo et demande “com­bi­en de bouteilles dois-je enfon­cer dans la glace ce soir?” Dans le parc, sur la quai opposé, la gym­nas­tique col­lec­tive com­mence. Trente femmes dansent sur un rythme tech­no. Dans le ciel sur­git le petit por­teur d’Air Asia. Sur la passerelle, les familles jet­tent des toasts aux pois­sons. Le soleil se couche. Quand la musique s’ar­rête, en face, dans le parc, il est six heures. L’avion d’Air Asia repart pour Bangkok. L’homme qui porte le T‑shirt Mil­i­tary passe devant les braseros et salue. Nous cédons la place aux écol­iers qui atten­dent les tables, nous regagnons l’hôtel.

Effacement

Pen­dant l’ex­er­ci­ce de tir au pis­to­let, je recon­nais Car­rel. Je le recon­nais à sa mous­tache duveteuse, ado­les­cente. Aus­sitôt, nous échangeons une poignée de main. Une mitrailleuse fait vol­er en éclat une série de cou­verts. Son feu nour­ri éven­tre les sols, dans les fumées zigzaguent des sol­dats. Ter­rés, silen­cieux, je regarde Car­rel qui me regarde: com­ment avons-nous pu rester si longtemps sans penser l’un à l’autre? Mais surtout: com­ment est-il pos­si­ble qu’ayant fait à l’époque un voy­age d’une semaine ensem­ble ne nous reste aucune image de cette équipée?
Or, réveil­lé, je vois que cette énigme recoupe une expéri­ence réelle. Il y a quelques années en effet, je me suis sou­venu, à l’oc­ca­sion d’une ren­con­tre inopinée en ville de Lau­sanne, avoir fait avec tel cama­rade un voy­age en Espagne de dix jours, peut-être plus. Comme je le salu­ais, je con­statais qu’il n’en restait rien, ni sou­venir plaisant ni sou­venir déplaisant, pas la moin­dre trace et que j’é­tais inca­pable de me per­suad­er que nous avions bien entre­pris cette équipée.
Il se peut qu’un tel efface­ment ressor­tisse au car­ac­tère d’autrui, à son absence de car­ac­tère devrais-je dire, ou, plus exacte­ment, à l’ab­sence de car­ac­tère que nous lui prê­tons, n’en­reg­is­trant de sa per­son­nal­ité aucun trait sail­lant qui l’an­cr­erait dans une représen­ta­tion pérenne sus­cep­ti­ble de lester la mémoire.

Preuve

La preuve esthéti­co-théologique de l’ex­is­tence de Dieu est d’essence mag­ique. Intu­itive ou factuelle, liée à l’il­lu­mi­na­tion, elle n’est pas stric­to sen­su une preuve. La moins syn­thé­tique des preuves du cor­pus tra­di­tion­nel, c’est aus­si la plus per­sua­sive. L’ar­gu­ment ontologique qu’af­fec­tion­nent les méta­physi­ciens est du côté de la rai­son pure — la sagesse et son expéri­ence momen­tanée d’une dimen­sion pos­si­ble du monde sem­ble préférable.

Mutation

De la sci­ence-fic­tion, m’écri­ai-je, quel sci­ence-fic­tion? Observe! Les machines imi­tent les hommes, les hommes devi­en­nent des machines!

Lor 3

A l’oc­ca­sion du tour­nage, l’an dernier, d’un film hol­ly­woo­d­i­en rela­tant une ami­tié entre une Améri­caine et une Lao­ti­enne, Lis emmène l’équipe de réal­i­sa­tion dans la grotte de Ban­fai. Selon ce qu’il m’ex­plique, la dif­férence prin­ci­pale avec le fleuve souter­rain de Lor est qu’on ne peut débouch­er à l’autre extrémité de la grotte. Le site est plus dan­gereux, le cours d’eau pus long, les pirogu­iers, à rai­son, plus méfi­ants. Et pour con­jur­er le mau­vais sort, avant de s’en­gager, ils sac­ri­fient un porc. Ce qui fut fait avant d’embarquer le réal­isa­teur et son équipe. Or le tour­nage prend du retard, la nuit tombe, les pirogu­iers s’in­quiè­tent. Il reste une scène à finir, les Améri­cains promet­tent de l’ar­gent. Les Laos cèdent, puis gag­nés par la peur ren­dent l’ar­gent. Qua­tre d’en­tre eux s’en vont. Restent deux pirogues. Pour ramen­er les mem­bres de l’équipe, Lis devra faire deux voy­ages et ramer lui-même sur un cours d’eau qu’il n’a jamais nav­igué — un film dans le film. 

Barbare 2

Ce matin, la presse nous apprend que des agres­sions sex­uelles en bande por­tant sur plusieurs dizaines de femmes blanch­es et qui sont le fait des immi­grés ont eut lieu aux abor­ds des gares dans au moins qua­tre villes alle­man­des la nuit du nou­v­el an.
Européens, con­tin­uez sur la voie sacrificielle!