Je me croyais optimiste. Maintenant que ma gagne la misanthropie (je me méfie des caractères, des comportements, des vues), je vois que je n’étais qu’idéaliste (la meilleure partie de cet idéalisme étant et demeurant de nature religieuse, hors toute église, cela va sans dire).
Maîtres
Les maîtres meurent, les maîtres sont morts. Lemmy, Tournier, Bowie, Scola. Maîtres ceux qui montrent la voie ou, pour éviter l’équivoque du vocabulaire religieux, incarnent une possibilité. Maîtres en audace, parfois sans raison. Si les figures universelles nous forment, les contemporains majeurs nous influencent et nous marquent. Choisis dans la génération des aînés, celle qui se mesure à des conditions qui sont aussi les nôtres, ils meurent de notre vivant.
De soi à soi-même
Ce qu’on apprend la nuit et que l’on se répète pour se le remémorer de jour, quelle que soit la mnémotechnique, est en partie perdu. Ce qui peut-être sauvé ne l’est pas en fonction de la nature, du contenu, mais en fonction de la quantité. Mettons que j’exprime une idée en deux phrases. Je me les redis. Un peu plus tard, je me les dis encore, dans la même forme. Entre temps, j’ai pensé à autre chose et procédé de même avec cette autre chose. Puis, j’ai une autre pensée. Au mieux, je retrouverai en situation diurne deux de ces trois pensées (qui elles même font partie d’un nombre très grand de pensées obtenues dans ces conditions). D’où le sens de ce “en partie” mémorisable. Comme si la mémoire, dans les phases du demi-sommeil, perdait largement de sa puissance de captation. Ce qui veut aussi dire que nous avons là, dans la nuit, une pensée qui fonctionne sur un autre registre, une pensée qui fonctionne librement mais ne peut-être transmise, pas même de soi à soi-même.
Napalm
De retour en pleine nuit, à travers l’île, par la forêt, à moto. Tout dort. Nous allons à la plage, nageons dans une eau claire jusqu’aux rochers brun lave qui supportent le petit temple. Sur la colline, notre terrasse de bois et du vent dans les cocotiers, au loin des bateaux pêchent au projecteur. Toutes beautés confondues qui devraient me garantir un sommeil paisible. Paisible, il l’est, mais je consacre malgré moi une partie de la nuit à rejouer les riffs de guitare de How the years condemn, l’un des titres sauvages du dernier Napalm Death. Ce faisant, je me représente les trente années de carrière des Anglais, depuis l’époque de Scum et dresse des statistiques sur le nombre de concerts qu’ils ont donnés dans leur carrière sachant que Napalm Death tourne jusqu’à six mois par an. Me voici dans la peau de Barney sautant et boxant le vide, cherchant à imaginer ce que peut produire sur le cerveau la vue de centaines de têtes de punks qui s’agitent deux heures d’affilée, cent fois par année, pendant trente ans.
Digitales
Le président des Allemands, pour prendre part au débat sur l’importation des étrangers, déclare que le phénomène est imputable à la digitalisation du monde. Désormais, explique-t-il, les peuples du tiers-monde savent combien nous sommes riches. Ils ne savent pas comment le devenir, devrait-il ajouter.
Violence
Que fait un mâle dans la société? Il domine et son pouvoir régularise la violence dans l’entourage. Donc, tout mâle qui prône la faiblesse contribue à la concentration du pouvoir. Or, plus le pouvoir est concentré, plus il est dommageable. La connaissance accumulée dans nos sociétés occidentales et le relativisme qui en découle (et d’abord le féminisme), est paradoxalement un facteur du retour de la violence.
Saluts
L’Américain salue d’un signe de tête ou du bout des doigts. Ce faisant, il n’a pas à interrompre son activité. Il demeure en mouvement. L’Européen s’arrête pour tendre la main. L’autre main reste fonctionnelle. Le Thaï cesse toute activité, baise la tête, joint les deux mains, incline le front, se redresse lentement. Un bon signe.
Veira da Silva
Mangé ce soir dans une rue adjacente de l’hôtel où la nouvelle génération de Sukhothai tient des bars et des restaurants. Les plus légers évoquent le bar de squat monté de bric et de broc, les mieux bâtis, le restoroute américain dans un film policier de série B. Sur le bitume sont garées des voitures rouges tunées. Avec le repas est compris le lavage de pare-brise. Notre plateau de table est fait d’une planche d’aggloméré. A mesure que la lumière du jour baisse ressortent les copeaux de bois qui composent la planche. Leur vision en perspective évoque ces tableaux de Veira da Silva que j’aimais pour leur dimension métaphysique, et qui, en l’occurrence, relevaient plutôt de l’architecture paradoxale.