Dans les parcs qui jouxtent l’aéroport de Sukhothai paissent trois cent buffles roses. Le plus malin monopolise la douche. L’eau des marais s’écoule à grand débit sur son dos, il rumine. Au bout de la route, devant un panneau de feutre où sont insérés des caractères de caoutchouc tels qu’on en distribue au jardin d’enfant pour apprendre la lecture, nous attend le personnel en uniforme bleu de la Bangkok Airways. Gala s’intéresse au tableau. Il donne la destination du seul vol de la journée, Bangkok, le créneau de vol, 17h00-18h10 et le numéro de vol. Comme je voyage avec un sac ouvert — je veux dire qu’il ne ferme plus — le préposé aux bagages le refuse en cabine pour l’accepter aussitôt en soute. Le voici qui se démène pour envelopper mon sac d’une feuille transparente et le saucissonner de gros scotch. Nous passons le contrôle des personnes aidé par un policier coiffé d’un casque de bambou, buvons de l’orangeade en plein air sous un toit pointu, recevons des pâtes, montons dans l’avion. A peine la porte fermée, il roule. Quelques secondes, il est aspiré dans le ciel par ses hélices. Avant que les nuages n’envahissent le hublot, j’ai le temps de voir sur le tarmac le personnel en rang d’oignon dire adieu.
Poisson-sabots
Tantôt, nous sommes allés au marché de Sukhothai. Depuis Kathamandu il y a vingt ans, où j’avais fait découpé un steak dans un morceau de viande visité des mouches avant de l’apporter dans un journal au cuisinier du restaurant, je n’avais rien vu d’aussi misérable. Juchées sur des tabourets et noyées dans des amoncellements de fleurs, les femmes composent tresses et couronnes destinées aux autels privés qu’entretiennent les Thäis dans leur salon, leur jardin, leurs voitures, à l’entrée des ponts, des restaurants, des chantiers, des maisons. Abrités sous des murs de chaux gris, veillant à demeurer immobiles pour se protéger de la chaleur de l’après-midi, les marchands de vêtements forment une ligne parfaite. Vous approchez, ils ne bougent pas un cil. Vous saisissez le coin d’un jean, ils tournent la tête. Il faut insister pour qu’ils se lèvent, et encore ne ‘éloignent-ils qu’avec précaution de leur chaise comme si celle-ci, emportée par la torpeur, allait disparaître, leurs enlevant tout recours. Je cherche des sabots. Cet objet de grande laideur, enveloppant, bleu ou rose, rouge ou vert, fait de pétrole coagulé, mais inodore à l’usage et qui permet de de marcher sur terre, de traverser les gouilles à l’heure de la mousson et de piétiner les fonds marins. Les Thaïs en possèdent tous une paire. En cette saison, et malgré la chaleur dont ils sont eux aussi victimes, ils portent des chaussettes. Il me faut une pointure 45. J’ai beau être habillé comme un clown, autrement dit, comme tous les touristes, au moment de miser sur une certaine forme (il y a des nuances) et une certaine couleur (les combinaisons ne manquent pas), je minaude. Premier magasin, couleur et forme, mais pas la pointure. Quelques minutes auparavant, je n’avais que l’idée vague de procéder à un achat. Voyant que trouver la paire convenable ne sera pas facile, mon intérêt se précise. Deuxième, puis troisième magasin. Même insuccès. Cependant, Gala trouve une couturière. Celle-ci entreprend de lui réparer à la main une chaussure à talon dont la courroie de fermeture est brisée. L’opération étant plus qu’improbable, Gala annonce vouloir rester à son côté. Je parcours la halle du marché, puis les rues adjacentes. Au sixième magasin, je constate que tous les marchands vendent les mêmes modèles, mais qu’il se sont répartis les pointures, les couleurs et les formes, de sorte que chaque magasin drainera théoriquement une quantité égale de clients. Encore faut-il savoir où se trouvent les magasins. Au bout d’une demi-heure, j’en ai repéré onze. Mais une question demeure ouverte: qui a bien voulu recevoir en partage les pointures 45. Cela revient à maximiser les risques. A ma grande surprise, je finis par trouver ce que je ne veux pas: des sabots laids comme ils sont tous, d’une couleur et d’une forme qui ne me plaisent pas, mais qui chaussent du 45, et c’est alors que je tombe sur la halle aux poissons. Les bêtes éventrées sèchent au soleil par centaines, pieds nus, en chien de fusil, les femmes dorment sur les caques, des eaux sanglantes s’écoulent sous les éventaires charriant des têtes que croquent les chats tandis que les restaurateurs embarquent à même les pont des voitures des brassées de poulpe, de coques et de tilapias de salaison, jetant de la glace au hasard sur ces achats.
Bienvenue 2
A la tombée du jour, je me rends dans ce préau d’école de Sukhothai fréquenté par des pétanquistes et des footballeurs. Les judokas courent devant les salles de classe. Sur le vélo statique, un modèle jaune et rouillé, le jardinier pédale. Même heure que lundi, même scène, mêmes personnages, mais les comportements, eux, ont changé. Le chien d’abord. Il émerge du fourré, avance dans la poussière, me reconnaît, se place à la limite de son territoire et se rendort. Le chat. Assis, il me regardait. Cette fois, il passe sous les gradins, se frotte contre ma jambe, poursuit. Le ballon file dans la cage aux boules. Tandis que l’un des équipiers le récupère, l’entraîneur me rejoint et répète l’exercice que je viens de faire. La partie reprend. Des gamines de cinq ans vêtues de l’uniforme bleu et blanc approchent des seaux sous le bras. Elles imitent un miracle de la nature: faire pousser des fleurs. Et donc, arrachent les fleurs par la tige pour les replanter plus loin. Cela, avec méthode. En commençant pas les violettes. En partie basse de la plante, il n’en reste bientôt plus. Elles s’entendent alors pour le dépouiller de ses fleurs blanches. Quand je les observe, elles me fixent, sourient, un peu inquiètes détalent en riant. Lorsqu’elles ont vidé leurs seaux, elles reviennent. Contre la rue, deux pagodes pourvues de bancs servent de lieu de rendez-vous aux adolescents dragueurs. Un homme balaie. La vendeuse de nouilles ferme le portail que rouvrent bientôt les joueurs de badminton. Au sol, à l’endroit où le dallage est défoncé, croupit une eau d’un jaune chimique. Plus loin, une carte de Pokémon retournée. Des fioles de boisson énergétique à l’emblème des deux taureaux sont abandonnées au pied d’un carrousel tordu. Surgit une jeune fille sur un vélomoteur: l’entraîneur de football, sans un mot a ses coéquipiers, saute en croupe, ils s’en vont. Pendant les deux heures que j’ai passé dans ce préau, je suis allé de découverte en découverte. A la fin, le monde s’était réduit. Il me semblait qu’il tiendrait tout entier entre ces quatre murs, ce qui m’a rappelé le préau dans lequel nous jouions à l’école, à Madrid, en 1977. L’ école était logée dans une villa. Nous avions le jardin à notre disposition et celui-ci offrait une terrain d’aventures parfait: bassin sans poissons, arbustes à épines, potager en berne, balançoires lépreuses, haute clôture séparant le préau de la parcelle voisine où était installé un bar (par une ouverture, nous achetions chips et bonbons), chaises sans dossiers, gravats. Parmi les jeux favoris, les billes, avec ou sans retour au pot, et les courses de capsules: il s’agissait alors, à l’aide d’une chiquenaude, de faire parcourir à la capsule un tour complet d’un circuit dessiné dans le sable.
Ouverture
Installés au premier étage d’une grande maison de teck au toit pointu bâtie à la fin du dix-neuvième, entourés de plantes et de lapins blancs. Et pour le sixième jour consécutif, seuls hôtes. Le luxe, c’est d’abord l’absence de promiscuité. Le bousculement des villes est dégradant. A se mêler sans cesse à la foule, l’homme est contraint à l’enfermement. Tout le vocabulaire moderne est à revoir: parler d’ “ouverture” est insensé.
Intervention
Nous mangions hier au marché de la ville, à même le trottoir, servi par une famille. La mère était aux fourneaux, les filles au service, la grand-mère dans sa chaise. Quelques cancrelats filent sur la dalle, un rat joue dans les épluchures. Accroché au barreaux de son parc de bois, sur une table aménagée, la petite dernière, à peine un an, observe. Soudain, l’une des gamines se précipite. Elle est au milieu de la rue et tape furieusement contre le sol. Les Thäis se lèvent, reculent. Un homme porte assistance à la gamine. Il l’écarte, tape à son tour. La mère joint ses mains et, atterrée, fixe le lieu du combat. La voisine, marchande ambulante de pâtés au porc, grimpe sur son tabouret. De quoi s’agit-il? D’un insecte. Celui-là même qui avait créé l’affolement dans le café où nous nous reposions, après l’ascension du Mont Batur, au nord de Bali, en 1991. Un mille-pattes long comme une main, rouge, tacheté, dont la piqûre provoque la mort en une poignée de secondes.
Lumière
Citation de Keynes à mettre en rapport avec le nuage de pollution qui noie les capitales chinoises réduisant la visibilité à quelques mètres: “Nous détruisons la beauté des campagnes parce que les splendeurs de la nature, n’étant la propriété de personne, n’ont aucune valeur économique. Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne rapportent aucun dividende”. Plus près de nous, je songe à Bulle, cette ville d’une rue logée dans l’un des plus beaux paysages du monde, la Gruyères. Voilà dix ans que politiciens et entrepreneurs s’acharnent et vilipendent, bâtissant tous azimuts des cubes aux fonctionnalités variées: usines, hangars, dépôts, centre commerciaux, immeubles de rapport, hôtels automatiques. Un cancer. La campagne est attaquée. Importée de France et du tiers-monde, livrée sur place, la population est rangée dans des appartements minables et mis à la corvée. Chaque fois que je traverse ce désastre par l’autoroute, je me demande dans quelle partie de la ville les responsables de l’opération comptent leurs rentes. Mais il y a pire: le drame social — il est en gestation. Lorsque la croissance faiblira, s’interrompra, cette spéculation aberrante débouchera sur la rupture (et puisqu’il est question de Keynes, l’Angleterre, de la réintroduction de l’étalon-or sous Churchill en 1925 à la politique néo-libérale de Tatcher, offre des exemples éminents d’oppression de la classe ouvrière suite à des ajustements économiques). Alors le niveau de violence explosera, juste écho du travail de sape des capitalistes.
Bienvenue
Tantôt dans une cours d’école de la nouvelle Sukhothai. Échauffement, Pilates, et ainsi de suite — les routines. Viennent successivement me voir et voir ce que je fais, les jeunes footballeurs, les pétanquistes, les amoureux, le concierge, trois pies, le chien, le chat. Chacun a son attitude. Les gosses, étonnés, sourient, puis dans leur coin répètent les exercices. Le concierge me souhaite la bienvenue. Le chien hésite. Il aboie. Redéfinit son territoire, aboie encore, se retire. S’assoit à distance. Le chat se frotte contre ma jambe, prend la pose, s’oriente, ne bouge plus un cil.
Et à l’aller, je vais à l’épicerie. A même la rue, la dame coud sur une Singer.
Au retour, autre épicerie. En garage. Une dame mange en position de lotus dans deux casseroles de fer blanc.
Le grand restaurant
Restaurant en plein air le long de la route municipale. Alentour, des arbres, des mares, la nuit. Le personnel est en livrée et en surnombre. La salle compte cinquante tables. A un bout, un couple à la retraite. Lui mange sa soupe. Pour se donner du courage, il garde sur la tête son chapeau mou modèle Crocodile Dundee. A l’autre bout, une famille de chinois sonores. A peine sommes nous servis que Gala propose de changer de table.
- Il fait froid.
Elle appelle. Un gamine accourt. Elle écoute Gala, s’en retourne. Elle reparaît avec sa supérieure hiérarchique.
- Too cold!
Toutes deux filent au comptoir — qui est situé à 50 mètres — reviennent avec un comité composé du gérant, du maître d’hôtel et des serveuses. Ils comprennent, rient, font la courbette.
Nous changeons de table.
Quelque minutes plus tard, je me rends aux toilettes. Il faut traverser la salle, traverser deux cours, emprunter un trottoir, bref, c’est une longue marche. Au bout de laquelle, je trouve dans le noir du lieu d’aisance, l’air extatique et gêné, un marmiton et le gérant. L’acte étant consommé, ce dernier se lave la verge dans l’urinoir.
Croque-monsieur
Sukhothai — deux routards au comptoir du supermarché de standard international, le 7/11. Ils suivent les manoeuvres de la vendeuse qui tire de son emballage les deux tranches de toast blanc d’un croque-monsieur, y glisse la tranche de fromage et la tranche de jambon.
- Attend, dit le garçon à son amie, ça ne ressemble pas à ce que nous avons eu hier!