Rien de ce que j’ai atteint du point de vue social ne m’intéresse. Seule compte la conquête du temps. Les puissances coalisées, de l’école à l’Etat et des maîtres de la fausse morale aux pourvoyeurs de solutions industrielles, sont des fabricants d’obstacles. Une fois franchis ces obstacles, vous en êtes là où vous auriez voulu commencé. Alors apparaît le drame dans toute sa cruauté: la plupart des vivants, le temps qu’ils vivent, ne peuvent que prétendre à la vie. Et ce thème du zombie politique — celui qui mord les hommes de bonne volonté pour répandre son sang infecte — acquiert aujourd’hui une nouvelle actualité: les soldats du déplaisir et de la réglementation sont partout en position d’autorité.
Exfiltration
Entraînement hier en petit comité de techniques d’exfiltration. Chacun adopte à tour de rôle une fonction dans le dispositif de sécurité. Devant vont les combattants, à côté de la personne à protéger le garde du corps, à l’arrière les tireurs. Dès que les coups commencent à pleuvoir, les combattants ouvrent une voie au milieu des attaquants que le garde du corps faire franchir au protégé avant de l’engouffrer dans la voiture.
- Recommençons, dit l’instructeur. Si le patron est riche, nous avons deux combattants à l’avant, un garde rapproché. S’il est très riche, nous aurons quatre combattants, deux gardes du corps, un tireur. Ensuite, on entre dans les schémas militaires.
Nous répétons l’action. Je joue un combattant, puis le tireur. L’instructeur évalue les erreurs, les pertes, les blessés.
- Là, tu dois couvrir le patron de ton corps! Si quelqu’un prend une balle, c’est toi! Tu es payé pour ça!
A quoi mon copain, le colosse Russe, répond:
- Tout dépend ce qu’il paie!
Quant à moi, après avoir essayé plusieurs combinaisons et accumuler les erreurs, je conclus que le mieux est encore d’être celui qui paie pour avoir la vie sauve.
Bricolage
Longtemps j’ai pris plaisir à feuilleter es catalogues de supermarché. Je passais vite sur les aliments pour m’attarder sur l’électroménager, la hi-fi et le jardin, mais ce que préférais, c’était les offres des centre de bricolage: d’abord parce que les catalogues avec l’épaisseur des livres, ensuite parce que l’on pouvait les consulter dans un esprit de jeu, chercher si tel tableau électrique était compatible avec tel salle de bains, tel mélange de plâtre avec tel carrelage. Pour augmenter le plaisir, je disposais devant moi les catalogues de plusieurs enseignes et un stylo à la main je comparais les produits. Savoir que l’ensemble du marché visait à fourguer de la camelote chinoise à la classe moyenne inférieure ne m’arrêtait pas. Construire ou entasser permettait en théorie de garantir la vie contre les offenses du temps. Aujourd’hui, j’ai complétement renoncé à ce plaisir. Ou plutôt, j’en ai trouvé un qui est plus pervers: feuilleter les mêmes catalogues pour retrouver la sensation d’autrefois tout en sachant que je n’achèterais pas le plus petit boulon.
Mangue
- Donnez-moi trois mangues bien mûres, dis-je au gitan, et il me toise scandalisé. Lui aurais-je dit que j’avais couché avec sa sœur derrière les cageots qu’il n’aurait pas réagi plus vivement.
- Comment, s’exclame-t-il, que vous voulez-vous dire? Je vais vous expliquer… Et pour ménager son effet, il attend que les autres acheteurs, intrigués par ses vociférations, se retournent et prêtent oreille. Je vous explique: j’ai ici des piments, là des avocats et devant vous des mangues. Je ne vends rien que ces trois choses et je connais parfaitement les mangues, les avocats et les piments! Il n’y a rien de tel que des “mangues bien mûres” parce que toutes les mangues qui sont ici sont parfaites. Il ne saurait donc y avoir sur ce tas une mangue plus mûre et une mangue moins mûre! Tenez, j’en prends une au hasard, je la découpe, la voici! Regardez-moi cette chair! Prenez! prenez! Je vous la donne pour que vous la goûtiez! Si elle ne convient pas, dîtes-le toute de suite! Alors, comment est-elle?
Et aussitôt qu’il a ensacheté mes trois mangues, il recommence avec les avocats:
- Les avocats, c’est une autre affaire. Je vais vous montrer comment on vérifie leur perfection. Il attrape un fruit d’une main, de la pointe du pouce dégoupille la queue comme on ferait d’une grenade. Là, si c’est pas noir dehors, sous la queue, c’est pas noir dedans! Alors, quoi, c’est noir? Est-ce que c’est noir?
Imprécations
Le livre des plaisirs de Raoul Vaneigem — style superbe, anathèmes, force, grandiloquence, mais texte d’imprécation plutôt que pamphlet. Le professeur génial règle con compte à un ennemi imaginaire (“ennemi philosophique” comme Deleuze dit dans Qu’est-ce que la philosophie “personnage philosophique”) dont on peine à identifier la nature derrière les déguisements. Concevable à l’époque des situationnistes historiques, ce misérable héros de la marchandise n’est quarante ans plus tard qu’une caricature nécessaire à la prise de parole.
Aéroport du sud
Les portes coulissantes du hall des arrivées s’ouvrent par intermittence. De l’extérieur, j’aperçois les chauffeurs, les guides, les loueurs espagnols qui attendent leurs clients une pancarte à la main. Tout en guettant, ils bavardent et plaisantent. Ils ont des physique de la région, teint hâlé, cheveux de jais et font leur âge: épaules carrées et mèches au gel pour les jeunes, embonpoint et calvitie pour les pères de famille. Les voyageurs surgissent en fonction de la provenance des avions, ils sont hollandais, anglais et suédois. La période n’étant pas aux vacances, il s’agit de retraités ou de jeunes, la plupart en groupes ou en voyages organisés. J’attends devant ces portes pendant une demi-heure. J’observe les expressions, l’allure, le désemparement, la nervosité, mais surtout le bonheur de se trouver là dans la lumière et dans la chaleur comme si le Nord était d’abord un lieu de travail et de privation. Puis quelque chose me frappe qui n’existe pas en Espagne: la tentative d’échapper à la vieillesse. Les femmes sont refaites, et les hommes. Quand ce n’est pas la chirurgie, c’est le sport en salle ou le vêtement rajeunissant: mères habillées comme leur filles, pères qui portent des costumes de louveteaux ou de footballeur. Une angoisse diffuse règne jusque dans leur joie qui est inconnue des Espagnols qui les accompagnent le panneau serré sous le bras.
Fatigue
Dans le métro pour l’aéroport, une adolescente au crâne rasé. Ce n’est pas un choix, elle est malade. Le galbe de la tête est superbe. Front délicatement incurvé, haut arrondi marqué par l’occiput, belle tombée de nuque. Ayant perdu ses sourcils, elle les a dessiné au crayon noir un peu plus haut que l’orbite. Aussitôt assise au fond du wagon, elle croise les mains sur ses genoux et s’endort: attendre sur le quai l’a épuisée.
Camaron
Ce gitan qui chante aux terrasses des bistrots. Recuit de soleil, jeune, mal en point. Il s’avance, se devant une table de buveurs et entonne un flamenco inspiré. Le public le prend pour une ivrogne et se détourne. Le verre qu’il tient à la main contient quelques sous. Je donne une grosse pièce. Il réfléchit et se met à chanter. A la fin du premier couplet, il hésite, cherche ses mots.
- Tu vois, me dit-il, j’improvise et quelque fois, ça ne marche pas. Je m’entraîne dans les bus.
Il sourit l’air navré. Il lui manque deux dents. Comme il ne trouve pas la suite, il propose:
- Je vais te faire un petit Camaron de la Isla.
Billet d’excuse
Assommé, je dors six, sept, huit heures. La lumière éclaire le marbre du sol, chauffe le lit, illumine les parois; sans me réveiller, je cherche comment dormir encore et suis embêté: et si j’écrivais une excuse pour le professeur? si je manquais les cours du matin? si je manquais ceux du matin et ceux de l’après-midi? ce serait plus crédible? un refroidissement? ou une indigestion? Alors, je m’aperçois que c’est Aplo qui a l’école, pas moi, que je suis libre, que je n’ai rien à faire de la journée. Puis, me réveillant, que personne ne doit aller à l’école, que j’ai cinquante ans, que Aplo ne vit pas ici, en Espagne, mais en Suisse.