Habits

Gala dit que je m’ha­bille jeune parce que je suis vieux. Elle a rai­son. Si ce n’est que je ne m’ha­bille plus. Je porte un uni­forme com­posé d’un Bermudes mil­i­taire thaï­landais, d’un T‑shirt et de sabots de caoutchouc. Si je dois sor­tir, je me chausse. Pour le reste, l’u­ni­forme demeure inchangé. Lorsque les cir­con­stances l’ex­i­gent, je m’ha­bille, mais alors il est plus juste de par­ler de déguise­ment. Cha­cun répond à une fonc­tion. J’ai un déguise­ment pour aller négoci­er les con­trats, un autre pour faire l’écrivain qui ressem­ble à un écrivain et un troisième pour sor­tir dans les bons restau­rants (c’est Gala qui s’en occupe). Et puis il y en a un dernier, le seul qui compte pour moi, un déguise­ment pra­tique dont cha­cune des com­posantes est pen­sée. Celui-là est en attente.

Nouvelle dialectique

Un faux acci­dent a eu lieu. De nom­breux morts sont à déplorer.

Distance

Con­cevoir la société comme une machine — ce que je fais dans Stab­u­la­tions — ne laisse pas indemne. La con­ser­va­tion de soi passe par la dis­tance. Quand cette dis­tance est acquise, c’est la société qui appa­raît comme un objet monstrueux.

Chaises

Le pro­prié­taire pos­sède des chais­es et une table. Elles sont à ma dis­po­si­tion. Cela veut dire qu’elles font par­tie de l’ap­parte­ment. Qu’elles soient laquées, laides, chi­nois­es, n’y fait rien. Le con­trat établi que l’ap­parte­ment est meublé. Si j’en fais du petit bois, il me fau­dra racheter les mêmes chais­es. Autant dire que l’af­faire est périlleuse. Depuis que l’une d’elle s’est effon­drée sous mon poids et que j’ai man­qué y per­dre la vie, je les regarde avec méfi­ance. D’ailleurs, je ne m’as­sois plus que je n’aie aupar­a­vant ren­vers­er la chaise et assené un bon coup de pied sur le siège pour l’emboîter au plus près. Gala se bouche ls oreilles, j’assène. Hélas, cela ne suf­fit pas. Au cours d’une con­ver­sa­tion, si j’en viens à me bal­ancer sur les pieds arrière, la chaise se désosse. Si j’in­siste, je m’énuque. Et on par­le ici d’un homme aver­ti. Qu’on imag­ine mon angoisse quand je prête l’ap­parte­ment! Bref, j’ai jugé qu’il fal­lait inter­venir.
Le pro­prié­taire vient et con­firme le prob­lème: il est ancien.
- Je vais t’en­voy­er un ébéniste.
Que je sache, un ébéniste est un arti­san qui tra­vaille le bois. Comme j’ai dit, que ces chais­es soient chi­nois­es, espag­noles ou sué­dois­es, elles ne sont pas en bois. Quant à savoir ce qu’il peut bien y avoir sous la laque… Mais le pro­prié­taire n’est pas un homme qui doute. Au cours de sa car­rière pro­fes­sion­nelle, il a occupé un poste à respon­s­abil­ités. En Espagne, cela veut dire que l’on com­mande. Dans un pays de tra­di­tion, la par­tie la plus impor­tante du tra­vail réside dans la com­mande plutôt que dans le tra­vail.
Hier matin, l’ébéniste sonne à la porte. En fait d’ébéniste, il s’ag­it d’un fac­to­tum répon­dant au nom de Diego. La dernière fois qu’il a son­né à la porte, il était instal­la­teur de stores. Il saisit une chaise, la ren­verse. Je tire sur le pied. Le siège me reste dans les mains.
- Le pro­prié­taire pense qu’il faut rec­oller, dis-je navré.
Si je dis cela à Diego c’est parce que je ne peux pas lui dire le fond de ma pen­sée: brûlez-moi ces chais­es!
Diego me mon­tre alors les traces de colle sur les join­tures. Elles ont déjà été col­lées plusieurs fois. Il hausse les épaules. Je fais de même. Il annonce qu’il va faire son rap­port au pro­prié­taire et s’en va. Le pro­prié­taire m’ap­pelle. “Je te donne des nou­velles avant ce soir”, me dit-il.
Ce matin, avant de par­tir pour l’aéro­port, j’at­trappe les chais­es une après l’autre, je les désosse et range les pièces par caté­gories: sièges, pieds, dossiers, coussins, sup­ports. Puis j’écris au pro­prié­taire: “tu jugeras par toi-même, mais, à mon avis, il faut les remplacer.”

Vaudeville

Le théâtre de l’ab­surde me fait rire. J’aime le min­i­mal­isme des sit­u­a­tions et l’an­goisse méta­physique. Par rap­port au théâtre engagé, sa force de dénon­ci­a­tion à en out­re l’a­van­tage d’être indi­recte. Mais ces derniers jours, c’est en regar­dant à la télévi­sion des vaude­villes que j’ai ri. L’ab­surde est d’un reg­istre plus immé­di­at, mais le mécan­isme est du même ressort. Les dia­logues de Fey­deau par exem­ple. L’hu­mour est con­stant, mais lorsque la sit­u­a­tion est nouée, l’au­teur se lance un défi: repouss­er les lim­ites du genre. Alors, avec jubi­la­tion, il donne dans la surenchère. A con­di­tion de le suiv­re, on s’esclaffe! Puis il y a la part d’in­ter­pré­ta­tion des acteurs. Les meilleurs y vont de leur refrain. Ils arrangent les tirades, ils impro­visent. Quand ils excel­lent, la pièce est hila­rante. Voy­ant ensuite des vaude­villes écrits par de jeunes auteurs, je me suis demandé si leur tâche n’est pas ren­due plus dif­fi­cile part le fait que les comé­di­ens ne sai­sis­sent plus comme leurs aînés l’e­sprit du vaude­ville et n’ont donc pas la pos­si­bil­ité de com­bin­er leur tal­ent à celui du texte.

Isabelle Hupert

A la radio, une comé­di­enne inter­prète Mali­na d’Inge­borg Bach­mann. Elle ne dit pas, elle ne lit pas: elle donne de la voix et elle en donne trop. Les mots gon­flent, per­dent leur sens. Ce genre d’in­ter­pré­ta­tion est insup­port­able. A quoi bon jouer là où il est ques­tion de vie et de mort? Puis la radio fait enten­dre la voix d’Is­abelle Hupert. L’ac­trice dit le texte de la poète autrichi­enne. Tim­bre grave, mais retenu; voix cares­sante, inquiète. La lec­ture finie, l’ac­trice par­le du texte. Elle l’a com­pris, par­faite­ment. Le pro­pos est juste, plus que juste. Puis elle en fait la cri­tique. Elle s’ex­prime sur Mali­na, elle livre son idée d’Inge­borg Bach­mann. Force éton­nante de cette comé­di­enne, toute entière au ser­vice de l’art.

Ordre

Ces avions dans lesquels nous somme alignés, cein­turés, par­qués. Ces trains rapi­des, mais bondés: un trans­port de masse pour de zom­bies. Ces plate­formes d’échange citadines que tra­versent des corps cat­a­pultés. Com­ment en est-on arrivé à des sit­u­a­tions de rou­tine aus­si dégradantes? A l’in­stant, attablé dans mon bureau de Lau­sanne, je lis dans un gra­tu­it tiré de la poubelle que le pro­jet d’in­staller entre les wag­ons et les quais des por­tiques de cir­cu­la­tion régis par un sys­tème de feu est à l’é­tude.
Il y a vingt-cinq ans, je suis arrivé par un bus de nuit à Sin­gapour. Le jour à peine levé, je dés­espérais. M’eut-on dit que ce mod­èle de dic­tature économique s’in­stallerait en Suisse, cela m’eut fait rire.

Veuve

Rêvé de la veuve blanche. Le pouce levé, elle se tient sur le bord de la route. Effrayé, j’ac­célère. La veuve se lance à ma pour­suite. La voiture peine. La veuve cherche à accrocher la por­tière. Si elle l’ou­vre, je suis per­du. Je con­duis sans regarder la route. Un virage, un autre, je perds con­trôle, la voiture s’écrase dans un mur.
Noir.
Réveil­lé en sur­saut, je fixe l’hor­loge: dans une heure, je dois pren­dre le taxi pour l’aéroport.

Etats-Unis

Qu’est-ce qu’un empire? Une puis­sance matérielle. Quand il cesse d’être, son action per­dure. L’au­ra acquise pen­dant la péri­ode matérielle de son règne lui per­met de sur­vivre sur un plan sym­bol­ique. Fort de l’ac­quis, ses représen­tants en imposent encore au monde. Mais si la puis­sance matérielle, parce qu’elle est con­crète, ne se dis­cute pas, la puis­sance sym­bol­ique a son temps comp­té. Au moment où la puis­sance matérielle est détru­ite, le compte à rebours com­mence. Affolés, les représen­tants de l’Em­pire ten­tent de com­penser la perte de l’au­ra par l’a­gres­siv­ité. Réac­tion naturelle face à la mort.

Noria 4

Cou­ru 32 kilo­mètres sur les quais ce matin; rien de tel pour glan­er des idées lit­téraires. Le prob­lème est qu’à par­tir d’un cer­tain degré de fatigue, la mémoire résiste aux inscrip­tions. Ce d’au­tant plus que ces idées sont lit­téraires: en con­séquence, elles ne tien­nent qu’à la valeur des phras­es qui les expri­ment. Il faudrait retenir vingt à trente phras­es avec les mots dans le bon ordre. J’ai donc mis au point une mné­motech­nique: j’ex­trais de chaque phrase un mot clé et je ne mémorise que celui-là. A tâche pour lui de me ramen­er ensuite la phrase dont il est abstrait. De retour au vil­lage, traî­nant la jambe sur le dernier kilo­mètre, me voici à la tête d’une ritour­nelle: pot de cham­bre — barbe — trop gros — clef — trois langues nationales plus deux — boules de pétan­ques — déguise­ment — lait sans lactose.