Noria

J’écris Noria. Une bête fic­tion. Ce livre com­plètera Stab­u­la­tions, un livre intel­li­gent. La ques­tion est de savoir si ce qui est intel­li­gent n’est pas bête et ce qui est bête ne l’est pas trop. Cela dépend de ce que le lecteur pense de la société et ce qu’il pense dépend en par­tie de ce qu’il lit.

Grandes causes

A quoi ser­vent les grandes caus­es, les caus­es nationales, les caus­es uni­verselles? A jus­ti­fi­er l’or­gan­i­sa­tion de con­férences nationales, de grandes con­férences, de con­férences mon­di­ales. Le jour, les délégués se reposent des excès de la nuit, du sexe et de la bois­son. Dans les derniers jours de la con­férence, ils com­mu­niquent les pro­grès réal­isés, soulig­nent l’im­por­tance de la cause et s’ac­cor­dent sur la néces­sité d’un nou­velle ren­con­tre. Nul n’évoque la fonc­tion pre­mière de ces con­férences. Elles ser­vent à détourn­er l’ar­gent des peu­ples au nom d’une morale sans responsabilité.

Acteurs 2

En fin de compte, je me rabats sur Arte. Ce qui offre un avan­tage, je vais pou­voir aller me couch­er. Car pour ce qui est des fic­tions, cette chaîne que l’on dit cul­turelle donne dans la série poli­cière dif­fusée par épisodes ou dans les moyens-métrages à voca­tion tiers-mondiste. Scé­nario type: Abdul, jeune berg­er afghan que son père a répudié… Ou encore: dans le petit vil­lage africain, la sai­son des pluies approche quand… J’ou­bli­ais une dernière caté­gorie: les suc­cès de la fin du XXème siè­cle dont nul cinéphile n’a enten­du par­ler. Nous en voyions un hier, Lisa et le dia­ble. Coif­fures des années 1980, jeu hési­tant, ralen­tis mys­térieux et, dans le rôle du dia­ble, Tel­ly Savalas, en cos­tume noir, la boule à zéro. Soudain, un sen­ti­ment de déjà-vu. Expéri­ence fréquente, mais moins fugace que d’or­di­naire. La scène de film mon­tre l’héroïne embar­quée côté pas­sager dans une lim­ou­sine des années cinquante. Elle jette un œil au rétro­viseur et décou­vre sur la ban­quette arrière une femme qui a le même port de tête et la même coupe de cheveux. Le réal­isa­teur ques­tionne l’ef­fet miroir. Or, à l’in­stant où cette scène se déroule devant mes yeux — scène lente- je con­state que j’ai regardé ce même film il y a quelques temps, en com­pag­nie de Gala, dans notre salon espag­nol et prends con­science que cela avait lieu a la même époque, juste après notre retour en avion de Suisse, que le film m’avait ennuyé et que je m’é­tais levé pour aller au lit, ce que je fait peu après que le sen­ti­ment de déjà-vu se soit estompé.

Acteurs

Gala se plaint que nous ne regar­dons que des films en anglais. Je proteste: je fais de mon mieux. Pour en trou­ver un, j’en trie près d’une cen­taine. Puis il y les aléas de la machine. Le film ne charge pas, il est flou, il est incom­plet. Vient le prob­lème des sous-titres. Peut-être mon anglais se détéri­ore-t-il? A moins que ce soit l’ouïe? D’ailleurs, même en Français j’éprou­ve des dif­fi­cultés. Il me faut ten­dre l’or­eille. Mais enfin, que se dis­ent ces acteurs? Quand ils ne cri­ent pas ils par­lent, mais dans un cas comme dans l’autre, sans artic­uler. Autre­fois, les acteurs étaient émoulus des écoles de théâtre. Aujour­d’hui, c’est tout juste s’ils sont allés à l’é­cole. Et sous pré­texte que tout le monde sait par­ler, ils jouent leur rôle sans com­plexe, comme si cela allait de soi. Résul­tat, ils par­lent dans leur barbe, ânon­nent, susurrent. Quand il s’ag­it d’y met­tre de la rage, ils hurlent. Nous autre, pau­vres spec­ta­teurs, voyons alors défil­er à l’écran des actions dont nous ne sai­sis­sons ni les ten­ants ni les aboutis­sants. Par­fois, dès le début du film. Une fille dit son nom. “Com­ment, dis-je à Gala, quel prénom a‑t-elle dit?” Alors en Anglais, je veux dire en argot améri­cain, avec un accent de l’Out­back ou dans un cokney gal­lois, c’est dire!

Loi

Une loi sim­ple. Lorsque cha­cun cherche à gag­n­er le plus d’ar­gent pos­si­ble, la quan­tité d’ar­gent disponible aug­mente et la qual­ité de la vie baisse.

Squat

Retour dans l’ap­parte­ment espag­nol. Le temps est superbe. Un ciel pro­fond, une mer scin­til­lante. Dès le soir cepen­dant, l’air est frais. Et comme nous vivons sous un toit défon­cé, l’hu­mid­ité attaque les murs. Hier, je me mets au lit à minu­it. Je n’ai pas froid. Pas vrai­ment. Mais je n’ai pas chaud. Je remonte la cou­ver­ture jusqu’au men­ton, cherche le som­meil. Dès que je m’en­dors, je rêve que je suis dans mon squat, celui des Eaux-Vives, couché sur la palette de chantier qui pen­dant dix ans m’a servi de som­mi­er. Puis je sors dans la rue et ne peux plus regag­n­er ma cham­bre: les murs glis­sent, des câbles élec­triques flot­tent en tra­vers des fenêtres. Olof­so vient à mon sec­ours. Je pousse un cri et me réveille. Telle est la mémoire du corps, absolue. Il y a longtemps que je n’avais pas eu froid dans un lit, mais le corps se sou­vient: il pointe immé­di­ate­ment sur la péri­ode de la vie qui cor­re­spond à cette sensation.

Houellebecq

Que Houelle­becq doive se déplac­er flan­qué de deux garde du corps est un signe. A sa place, je serai fier. Jamais je n’ai aimé son écri­t­ure — ce plaisir de bâcler — mais j’ai de l’ad­mi­ra­tion pour son car­ac­tère et son intu­ition. J’aime aus­si sa révolte tran­quille. Il est intel­li­gent et en remon­tre. Quand un homme de parole doit engager des garde du corps (dans mes rela­tions, deux con­férenciers vivent la même sit­u­a­tion), cela prou­ve que la bêtise est répan­due dans la société et que l’E­tat lui donne droit de cité.

Acceptation

Ces gens qui ne savent pas dire non. Une majorité. Ne serait-ce que par principe, pour établir qu’autre chose est pos­si­ble. Quitte à accepter ensuite. A dire oui. L’élite — con­sti­tuée du groupe d’in­di­vidus aco­quinés qui se définit comme telle — joue sur cette con­vic­tion que la majorité n’osera pas dire non. Que pour en impos­er, il suf­fit de pren­dre de vitesse. De dire: cela est. Aus­sitôt les gens s’or­don­nent  et avan­cent dans la voie de l’acceptation.

Mari

Chez Ravet, le grand restau­rant, le mari qui à haute voix, afin que toute la salle entende, à sa femme qui se lève pour aller aux toi­lettes dit: “Que tes chaus­sures sont jolies! Tu as bien fait de les mettre!”

Examen

L’ex­a­m­en d’é­conomie se présen­tait sous la forme d’une série de ques­tions écrites. Con­fi­ant, je répondais en rem­plis­sant les espaces en pointil­lé. Ayant fini, je tendis mon devoir au pro­fesseur. Il me retour­na: la feuille était vierge. Mon­trant mon cray­on-papi­er, je jurais avoir répon­du à toutes les ques­tions. Je recom­mençais au sty­lo. A peine le devoir remis, le pro­fesseur me le ren­voy­ait: il était vierge. Cette fois je traçais les let­tres une à une, sur­veil­lant le début du mot tan­dis que j’écrivais afin que les let­tres que le com­po­saient ne s’ef­facent pas. Les mots s’ac­cu­mulèrent. Lorsque je ter­mi­nais ma pre­mière ligne de réponse, je rel­e­vais la pointe du sty­lo. Alors, toute la ligne disparut.