Si je te montre l’armoire dans laquelle tu auras à habiter, tu te rebiffes. Si je te montre l’armoire et je te dis que c’est encore la meilleure la solution, tu hésites. Mais si je t’explique que cette armoire dans la quelle tu auras à habiter, bien des gens te l’envieront et que, de plus, en acceptant, tu fais acte de générosité eu égards à des crimes dont tu t’es rendu coupable, tu te résignes et tu fais un pas en avant.
Pléiades
Au coucher du soleil, le train nous dépose aux Pléiades. Nous marchons les derniers mètres dans une neige sèche. Des Tamouls photographient une bonhomme édifié par des enfants. Un couple de randonneur, aphones comme sont désormais les Suisses, progressent sur la pente. La femme répond à mon salut, puis pénètre dans le brouillard. Quand il s’effiloche, le lac apparaît. L’eau est gris plomb. Les traces des bateaux évoquent une gravure. Aplo et Luc chaussent des snowboards et s’élance. Monfrère est à l’orée du bois. Je le rejoins accompagné de Luv. Elle s’agite sur une bosse, près d’un lapin de neige. Elle a froid. Ses bottes de caoutchouc sont pleines de poudreuse. Elle ne veut pas les retirer: les pieds glacés sont sans réaction. Nous cheminons sous les arbres. Maintenant, il fait nuit. Nous empruntons la voie ferrée. De temps à autre, il faut se retourner pour s’assurer qu’aucun train ne vient. Aplo zigzague en évitant la crémaillère. Puis nous dévalons à travers champ où nous attendent les poules et les souris capturées dans le lisier des poules.
Tronçonneuse
Aujourd’hui, atelier tronçonneuse. Tension de la chaîne, graissage, avaries. Après les fondamentaux: la prise en main, la position du corps, l’attaque. Fascinant! Qu’un outil engage un tel savoir surprend. A chaque étape, l’admiration du néophyte pour le spécialiste s’accroît. Il est rassurant de penser que cette connaissance impliquées est vraie de la plupart des outils et que sa complexité est fonction de la qualité de l’outil. Plus rassurant encore de savoir que l’État, quand bien même s’appuierait-t-il sur des légions d’inféodés, ne pourra jamais maîtriser l’ensemble des savoirs que thésaurise le peuple à travers ses spécialistes.
Père
Vient un âge où l’on s’arrête de marcher et, se retournant, on voit son père. Ce qu’on lui doit, mais aussi l’ombre qu’il projette et dont il est difficile de se détacher. Jeune, mon père a pris ses distances avec le milieu dans lequel il étai né. Un milieu suisse, suisse-allemand, lausannois, simple, ouvrier, un milieu de gens honnêtes qui opérait dans les soubassements de la société et peinait à imaginer le grand jour. Une fois cette distance prise, il n’a pas tenté de la combler. Je m’en aperçois qu’aujourd’hui. Ce qu’il a quitté, c’est non seulement son milieu, mais la société. Il a travaillé pour soi, organisant un monde parallèle, ne s’inquiétant de la société que pour percevoir le salaire qu’elle lui devait au titre de ses services. Cette forme de liberté relève de l’équilibrisme. Il a fini en prison. Revenu dans la société, il a repris ces distances. Ce jeu ne laisse pas indemne. J’ai été élevé selon ces principes. La société n’est pas ce à quoi on participe, mais ce à quoi l’on s’oppose. Elle a ses exigence, le plus souvent sous forme d’examen. Alors, il faut se présenter, serrer les dents, réussir. L’examen passé, on reprend se distances. Quant à l’échec, il n’est pas imaginable. Quel que soit la nature de l’examen, il relève du jeu, donc on peut le réussir.
Promotion d’un livre
Au début de l’année a paru dans un journal catholique un article sur Fordetroit signé de mon ami Claude Marthaler. Peu après, je reçois un mail en anglais. Un dame qui a lu cet article me propose de donner une conférence pour un cercle d’Américains. La rencontre aurait lieu à Morges. Elle précise qu’elle n’a pas lu Fordetroit. Je lui suggère, en français, de commencer par lire mon livre. Par retour de courrier — en français désormais — la dame souligne les thèmes qu’elle aimerait voir abordés. Avec toute la courtoisie dont je suis encore capable à ce stade, je lui explique que c’est à moi d’en décider. Un mois s’écoule. Nous trouvons un date pour novembre, soit neuf mois plus tard. Je ne sais toujours pas si la dame a lu le livre. La semaine suivante, nouveau courrier. La dame me propose un titre de conférence qui conviendrait à une annonce publicitaire pour la vente de savons. Je lui explique que j’écris de la littérature, que je ne suis pas dans le commerce. Espérant couper court à ce rapport bien mal engagé, j’ajoute que j’éprouve peu de sympathie pour les Américains (ce qui est faux) et que je suis un pourfendeur du politiquement correct (ce qui est vrai). La dame envoie un contrat. Nous sommes début avril. Six mois s’écoulent. Sans nouvelles, je prends des billets d’avion et, gageant que la conférence aura lieu en soirée, je réserve un hôtel à Morges. Constance paraît. L’éditeur suggère de profiter de la conférence pour faire la promotion de ce nouveau livre. Je lui réponds que j’ai anticipé: en effet, quelques jours auparavant, j’ai écrit à la dame pour m’assurer que mes livres seraient à disposition le jour de la conférence. Pas de réponse. Je transmets à mon éditeur l’adresse mail de la dame. Il écrit. Elle ne répond pas. Nous sommes à quatre jours de la rencontre et je ne sais ni où elle a lieu ni à quelle heure. Je veux annuler l’hôtel, ce n’est pas possible. A défaut, dis-je à Gala, allons manger. Je réserve une table dans un restaurant étoilé. Arrive un mail de la dame. Il dit en substance: désolée, j’ai aidé ma fille a déménagé et j’ai eu une problème de mail. Quoi d’autre? Rien. Je m’excuse auprès de l’éditeur, expliquant que cette dame se fout de ma gueule et mets l’intéréssée en copie. Répond-elle? Deux jours s’écoulent. Alors, un inconnu prend le relais. Un professeur de faculté. Dans un français flou, il m’explique que je ne peux renoncer car j’ai signé un contrat. Recherche faite, je constate que j’ai renvoyé, l’hiver précédent, un contrat annexé à un mail. Bien. Et mes questions? Ce monsieur y répond-il? Pas plus que la dame. Nous sommes heureux de vous accueillir au Grenier bernoios, me dit-il, sans préciser l’heure, le nombre de participants, sans donner l’adresse ni évoquer le déroulement de la soirée. Sauf que — je suis censé le savoir, c’est écrit dans le contrat — la conférence doit être donnée à 14h30. Et, c’est pour cela que — écrit le comité — nous vous “convoquons” à 14h00.
Toucher
Dans l’avion, je demande à mon voisin si cela ne le gêne pas que je coupe son air conditionné. Et parce que ce voisin est silencieux et réservé, que j’ignore la langue qu’il parle (ce qui m’oblige à parler d’air conditionné en trois langues) avant qu’il ne m’apprenne qu’il est Allemand mais vit en Autriche, je saisis du bout des doigts le haut de son bras tandis que je fais ma demande. Ce geste lui semble, à juste titre, déplacé ce qu’il manifeste par un mouvement de recul. A moi de me méfier. De fait, Gala ne m’a-t-elle pas dit et répété: “toute petite déjà, je ne voulais pas qu’on me touche”.
-D’ailleurs, après toi, plus personne jamais ne me touchera!