Entre toutes choses qui changent, me surprend le destin de la parole. Comment savoir si je suis seul dans ce cas? Il faudrait pour cela trouver l’occasion de parler. D’ailleurs, je ne suis pas certain de mon constat. Il ne s’agit pas de faire état d’une recul quantitatif de la parole. Elle est partout. Si je m’abstiens, c’est affaire personnelle. Mon inquiétude porte plutôt sur la nature des échanges. Au sein des grands flux, manquent ces dialogues de mariage heureux qui à partir de l’amitié, c’est à dire d’un grand silence partagé, questionnent fébrilement le monde. Il me semble avoir vécu pendant des années immergés dans cette transe chercheuse — aujourd’hui, je tombe à n’en plus finir dans le vide. Il est vrai: je me tais; et même quand je parle (je ne suis pas avare de mots), je le fais parfois en me taisant. Comme j’étais une fois de plus de passage en Suisse, et bien content de partager avec des amis, des rencontres, des personnes nouvelles, m’apparaissait chez chacun d’entre nous cette tare que j’évoque ici: sorte de fatigue congénitale, atavique, et donc inqualifiable, qui vide la conversation de sa force passionnelle. Il faudrait aller plus loin: discuter le propos. Par exemple se demander si ce refroidissement de la parole, ce recul de la passion qu’elle porte, est physiquement appareillé à l’atteinte de l’âge et à la perte de l’innocence ou s’il y a là un impact de l’époque, pour nous de l’universalisation des machines et de la mise en catégorie de la spontanéité.
Concours de coiffeurs
Attentif depuis des années au marché de la coiffure. Peut-être parce que la profession est liée à l’héritage artisanal de l’occident. Ou alors, parce que pour réussir dans ce métier compte autant la dextérité dans la manipulation des ciseaux que le don de parole. Au village, les salons de coiffure sont nombreux et ils se multiplient. Je fréquente l’un des plus anciens. Le local des années 1950 est vétuste. Manolo Ramos est chauve, motard, andalou et spécialiste en ragots politiques. Il est débordé. Pour ce qui est de prendre rendez-vous une semaine normale, c’est à peu près impossible. Il éteint son téléphone. Il faut se rendre sur place. Et que voit-on? Les chaises pliables sont occupées, trois autres clients attendent sur le trottoir. La coupe est à 8 Euros. Or, depuis février, une nouveau salon s’est ouvert. “Low-cost”, annonce l’enseigne. L’une des jeunes femmes — elles sont sept — confirme: il s’agit d’une chaîne. Prix de la coupe, 5 Euros. Un distributeur de ticket organise les tours de passage. Ce matin, un des salons installé de l’autre côté de la rue a relève le défi: sur la vitrine s’étale en grand “Corte, 4 euros”. Nul doute que tous ces gens ne parlent. Reste à savoir s’ils ont en ce domaine autant d’expérience que Manolo.
Singes
Les visiteurs des zoos, explique cet éthologue, aiment voir les singes dans ce qui est présenté comme leur environnement naturel, mais en dehors des heures d’ouverture, il n’est pas rare que les direction, aux Etats-Unis, remettent à leurs bêtes des tablettes et, vous seriez étonnés, elles s’en tirent très bien, notamment avec les logiciels de dessin. Attendez-vous à recevoir d’ici peu des mails envoyés par des gorilles ou des orang-outans.
Endogénétique
Dans sa conférence donnée en Argentine en janvier de cette année, Michel Houellebecq explique le régime de cooptation qui prévaut dans les milieux intellectuels français, il montre les familles d’intérêt, les devoirs de l’individu qui appartient au groupe, les compromis exigés de celui qui veut s’y maintenir. Toutes déterminations fondées sur le passé monarchique d’une société française qui ordonnait le réel sur une base fantasmatique, souvent au détriment des mérites authentiques. En ce sens, la médiocre horizontalité de la société suisse demeure incompréhensible pour l’esprit français — enfin, ce qu’il en reste. D’abord parce que, avant que nous n’importions les valeurs absurdes de la mondialisation, nous n’étions que ce que nous sommes: des paysans dont le travail fonde les valeurs, organise le quotidien et fixe les limites.
Ghetto
Sur la colline, pour un rendez-vous au Lycée français de Malaga où Aplo étudiera peut-être dès la rentrée. Le portier commande l’ouverture d’une grille. Derrière, une vaste demeure andalouse fleurie, des étages de jardins plantés de palmiers, des patios et des balcons peints à la chaux. Mais nous sommes en avance. Le portier nous envoie promener. Nous déambulons le long de villas luxueuses avec piscines, hautes clôtures et garage multiple. Les pelouses sont rases et vertes, des femmes coquettes passent au volant de voitures 4x4. À Aplo, je fais remarquer que c’est exactement ce que j’ai vécu. Sans même fermer les yeux, je peux m’imaginer à Lomas de Hipódromo, ce quartier du district fédéral de Mexico où j’ai passé mon baccalauréat il y a trente ans et écrit, le titre trahissant mon état d’esprit d’alors, Le Cloaque des captures. Content de m’être éloigné définitivement de cette vie de ghetto.
Agencement
Au-dessus de mon lit blanc, dix toiles blanches achetées chez les Chinois. Chacune permet de cacher un des clous que le propriétaire a fiché dans le mur. Depuis quelque temps, je pousse le radiateur, baisse le store et enfonce de la cire dans mes oreilles avant de dormir. Seul repère: l’heure projetée en chiffres digitaux rouges contre le plafond. Hier, je devine une problème. Quelque chose, dans le noir. Je rallume. Un des tableaux est de travers.
Aplo 3
Ce qui me rappelle la sorcière de Xalapa, Mexique, en 1999, l’année de la naissance d’Aplo. Nous nous trouvons dans le jardin intérieur d’un hôtel de l’époque coloniale. Les chambres donnent sur une végétation. Trois fontaines de faïence ruissellent. Olofso s’avance avec Aplo, je vais derrière. Un couple attend au fond du jardin. La femme nous aperçoit, se tourne, remarque Aplo:
- Un enfant de la nouvelle ère! Un clairvoyant! dit-elle a son compagnon alors que nous sommes à dix mètres.
Olofso rit, je hausse les épaules. Arrive Toldo avec ses filles. Il nous présente la dame, c’est la sorcière. C’est surtout la future associée de l’école qu’il entend créer; les jours suivants, nous traversons à pied un site toltèque pour prendre des décisions inspirées. A tout moment, la sorcière manifeste une curiosité éblouie devant Aplo, enfant qui — elle le dit et le répète — n’a pas de rapport réel avec ce que nous sommes, nous ses parents.