La solution est comprise dans le problème. La philosophie décrit la pratique de résolution: comprendre le problème, c’est trouver la solution. Aujourd’hui, nos problèmes de société sont envisagés en deux temps: le problème est nié puis, à ce problème qui n’en est pas un, une solution est apportée qui est un problème.
Papillon
Un papillon de bonne taille s’est posé dans le salon. De loin, il ressemble à un avion furtif: les ailes ont la même découpe, le nez la même pointe. J’attrape la spatule du barbecue, la glisse sous le corps de la bête. Gala empêche mon geste: je vais le blesser. Elle approche un chiffon. Le papillon déplie ses ailes, une tache rouge carmin apparaît sur le bas du corps. Le papillon se referme.
- Il est en fin de vie, déclare Gala.
Dans l’heure qui suit, je l’observe plusieurs fois. La tête dans l’angle du mur, il est immobile. La nuit, quand je reviens de la ville, je le trouve à quelques centimètres de l’ancienne position. Je le touche. Il ne réagit pas. Je fais coulisser la baie vitrée de la terrasse, le jette dehors. Il ouvre et referme les ailes. Je sors. Gala m’attend sur le quai. Je lui parle du papillon.
-En ton absence, je lui ai donné une goutte d’eau.
Ce matin, il a disparu.
Effondrement de l’art
Quand tout le monde s’aventure, photographie, peint, écrit, il est impossible de distinguer parmi ces actes celui qui porteur d’une qualité essentielle amènerait à attribuer un titre de grand aventurier, grand photographe ou peintre, ou écrivain. Bientôt l’aventure et les arts, de prérogatives culturelles, deviennent des prérogatives naturelles de l’individu. Dès lors, ces domaines majeures de l’exploration humaine sont réduits à la somme des circulations et des actes commis par la masse des individus, transformant les outils de transcendance des civilisations en autant d’expressions sur un marché de la possibilité technique.
Dogme
La dispute est fondamentale. Echange d’informations entre deux ou plusieurs interlocuteurs, elle est motivée par la volonté de faire valoir un point de vue personnel selon le principe de la nécessaire relativité des points de vue. Le refus de la dispute implique donc le refus du relativisme comme de la dialectique. Dans nos sociétés postlibérales, le refus du relativisme aboutit, comme ce fut toujours le cas, à la réintroduction de la notion de vérité mais, cela est neuf, sous une forme paradoxale: le relativisme devient vérité absolue. Ce dogme qui suffit à nier l’utilité de la dialectique en tant qu’instrument de recherche intellectuel installe dans les consciences l’idée que ce qui est (la pensée de tel homme ou de tel autre homme) ne doit pas nuire à ce qui doit être (la gestion de tout homme par le principe économique — au sens le plus large de fonctionnement appareillé des unités vivantes). S’ensuit une censure générale de tout intervenant au débat qui prétend défendre à travers la dispute un point de vue original susceptible de revendiquer face à la nécessité économique une valeur alternative. Pratiquement, le contrôle de la pensée dans nos fausses démocraties s’appuie sur le refus de la dispute que font valoir les bienpensants. Il est facile de voir que dans ce rôle sont particulièrement cooptables les pseudo-intellectuels qui, à l’exemple de ce qui s’est produit dans les totalitarismes soviétique, asiatique ou national-socialiste, ont la capacité de penser dialectiquement mais pas la capacité de fabriquer à partir de cette dialectique une pensée propre. Au-delà du petit personnel de la pensée de révérence, il faut surtout redouter la génération qui entre ces années dans l’âge adulte, nourrie comme elle l’a été de contenus fabriqués par l’ingénierie sociale. Car la personnalité des membres de cette génération a été spécialement conçue afin de propager le dogme du relativisme absolu dans le but de réduire l’ensemble des unités vivantes à l’économie.
Dans la logique de cette prise de position, il faut souligner que toute opposition résolue à la demande de dispute dénonce la fausseté intellectuelle de celui qui la profère. Si cette opposition est moralement décourageante et parfois blessante, elle est aussi roborative en ce qu’elle nous fait prendre conscience de ce que nous n’avons pas encore basculé dans la négation de la pensée. A cet égard, le constat que Jean-Claude Michéa fait du régime appliqué aux transfuges du partis communiste à l’époque où ce parti comptait en France s’applique analogiquement à ce que vivent aujourd’hui les promoteurs d’un débat sur les valeurs: “Quitter le Parti [], ce n’était donc pas seulement négocier une rupture intellectuelle. C’était aussi s’engager dans un processus de rupture d’amitiés moralement et psychologiquement très éprouvant”. (Entretien à Radio libertaire)
Liberté
Thierry Raboud fait l’éloge du Triptyque de la peur dans La liberté. Style impeccable et résumé efficace d’un livre qui se lit difficilement et se résume mal. Comme d’habitude — quand bien même celle-ci est récente — je suis un écrivain fribourgeois. Lisant avec satisfaction l’article, je me demandais comment le journaliste s’y prendrait s’il lui incombait la tâche de chroniquer, pour autant qu’il paraisse, le roman que je viens de terminer ; j’y présente Fribourg sous son aspect le plus sombre. N’en dire que du mal est je crois contraire à la déontologie. Resterait donc la possibilité de dire que je suis un écrivain genevois (quoique les représentant de cette Ville m’aient appris l’an dernier que je ne l’étais plus puisque j’avais déplacé mon domicile…)
Tuc
L’enfant vit un ensemble d’obstacles. Il étaient durs, bruns et verticaux. Il s’approcha. Tâtant l’un des spécimens, il le nomma Tuc. Il pénétra dans l’ensemble. Les autres lui apprirent qu’il s’agissait d’arbres. Un temps, il conserva le terme qu’il avait inventé puis se conforma, appelant arbres les Tucs. Parce qu’il pensait encore aux Tucs et les comparait parfois aux arbres, il prit conscience que cette chose qui se dressait devant lui n’était ni un arbre ni un Tuc, mais une chose. Il prit conscience que si la combinaison de ces choses formait ce que les autres appelaient une forêt et qu’à leurs yeux cet ensemble était nécessaire, lui était tenu de raisonner autrement: ce qui est, pensa-t-il, n’est peut-être pas le tout et ce tout n’est pas forcément ce qu’il est. Il s’étonna alors d’avoir spontanément nommé les autres, autres et d’avoir accepté qu’ils lui imposent de voir une arbre là où il s’agissait vraisemblablement d’un Tuc.
Vider le corps
En radicalisant la technique du flux de conscience, ou pour être exact en la considérant non plus comme une théorie esthétique qui permet d’obtenir des personnages ou du narrateur un simulacre de flux mais comme une pratique susceptible de libérer la parole du contrôle mental qui s’exerce au moment de la production littéraire, on devrait pouvoir écrire dix, vingt ou trente heures de suite, jusqu’à la limite de l’épuisement, et tirer ainsi du fonds de l’inconscient des séries de sens inédites. La première phrase n’a aucune importance. Elle sert à déclencher le flux, lequel ne commence à opérer (si cela marche), qu’au moment où l’esprit critique baisse la garde. Ensuite, le matériau devra être travaillé en ce sens qu’il faudra pratiquer des coupes sombres. Les parties conservées seront alors jointoyées, pour utiliser un terme de maçonnerie. Le but étant de vider le corps de son contenu de paroles et d’images.