Folie 2

Quelques heures après l’as­sas­si­nat au couteau de pas­sants dans Lon­dres par des Musul­mans, le maire musul­man de Lon­dres déclare:  «Il n’y a pas de rai­son de s’in­quiéter. Lon­dres est la ville la plus sûre du monde».

Non-négation

“C’est le génie de Machi­av­el d’avoir com­pris qu’une société est d’au­tant plus forte et plus durable qu’elle tire par­ti des con­flits qui l’ani­ment au lieu de chercher à les nier.” Jean-François Bil­leter, Un Paradigme.

Folie

Le Monde daté du 3 juin, dans un arti­cle con­sacré aux clan­des­tins de Calais, rap­porte: “En dépit des attaques divers­es, de la perqui­si­tion et même de l’incendie de leur mai­son, le cou­ple con­tin­ue à apporter aux Africains de pas­sage un peu d’humanité. « Quand le maire a fer­mé les douch­es, des citoyens ont ouvert leur salle de bain », com­mente celle que tous appel­lent « mamie » et qui trou­ve une solu­tion à tous les soucis.” Soit le jour­nal­iste de ce quo­ti­di­en ment, dans quel cas il doit être exclu de la pro­fes­sion, soit le fait est avéré et la folie de cette citoyenne doit faire l’ob­jet de mesures égales. Afin de pro­téger la société des fous, il existe des maisons d’aliénés. 

Le puits du Suisse

L’hiv­er dernier, on me par­le de la Grotte du tré­sor. Son entrée est sur la colline à quelques mètres du vil­lage. Je m’y rends avec Aplo. En cette sai­son le park­ing est vide, le fonc­tion­naire qui nous ouvre est con­tent d’avoir des clients. De la ville arrive un cou­ple de touristes guide en mains. A qua­tre, nous descen­dons sous terre. Sur le palier moyen de l’escalier d’ac­cès fig­ure une chronolo­gie des épo­ques préhis­toriques. Nous déchiffrons quand un appel vient du bas. La fonc­tion­naire nous attend au pied de l’as­censeur. Nous par­courons les galeries et les salles, enjam­bons une riv­ière, mar­chons dans des bassins. Je me penche sur le puits du Suisse. L’ingénieur Anto­nio de la Nari est mort là, dans l’éboule­ment provo­qué par son dyna­mitage. La vis­ite finie, Aplo et moi faus­sons com­pag­nie au groupe et retournons dans la grotte. Nous explorons les galeries inter­dites, éclairons les fouilles récentes, je repasse devant le puits qui s’est effon­dré sur l’ex­plo­rateur suisse. Ici et là, d’autres travaux sont en cours. Depuis les années 1940, les recherch­es n’ont jamais cessées. D’après les chroniques des pères qui évangéli­saient les roy­aumes arabes, la grotte marine aurait servi de cache au tré­sor des Almora­vides.
La semaine dernière j’achète aux dames de l’as­so­ci­a­tion d’en­traide du vil­lage, un livre inti­t­ulé L’homme qui croy­ait savoir où il y avait un tré­sor. Cet homme est Manuel Laza Pala­cio. Il a hérité la grotte de son oncle dans les années 1950. Jusqu’à sa mort, il a con­sacré ses vacances et ses week-ends à chercher le tré­sor, ouvrant des galeries, décou­vrant des salles, émet­tant des hypothès­es sur les tun­nels qui relieraient la colline à l’an­cien fort. Mais ce tra­vail inter­vient presque un siè­cle après celui du Suisse qui sur la foi de la légende rap­portée d’O­ran creusa une trentaine d’an­nées à par­tir du début du XIXème siè­cle. Ces derniers jours, je pen­sais aux exper­tis­es des géo­logues et des radi­esthé­sistes — toutes pointent sur le même emplace­ment pour ce qui est de la cache du tré­sor — et j’imag­i­nais repren­dre l’his­toire, faire le lien entre le passé et le présent.
Hier, je lis le jour­nal gra­tu­it du vil­lage. Il annonce que le réal­isa­teur Alber­to Pons va tourn­er début sep­tem­bre une fic­tion dans la grotte dont le sujet sera le Suisse et son puits. Je viens de l’appeler. 

Manifestation

Après l’en­traîne­ment, je quitte la zone des grands entre­pôts. Ma voiture est blo­quée. Une man­i­fes­ta­tion de cent cinquante per­son­nes occupe le car­refour sur lequel donne la voie de ser­vice. Pourquoi cet endroit? Entre des hangars et un ter­rain vague? Les par­tic­i­pants agi­tent des papiers. Il y a aus­si une ban­de­role. Quand j’ar­rive à la hau­teur du cortège, je lis: “halte aux moustiques!”

Vie locale

Toute l’an­née, les vil­la­geois réu­nis sur le quai man­gent et boivent et par­lent. A l’été, les après-midi sont longues, le silence tranché, l’om­bre dure. Les aven­tureux — guère plus de six ou sept — restent à la plage. Un jeune téméraire rejoint pieds nus une femme alan­guie sous un para­sol. Il marche, il court. Il n’a tra­ver­sé que la moitié de la plage. Le sable brûle. Il rebon­dit comme un grain de maïs jeté dans l’huile. A dix-neuf heures, le vil­lage se réveille. Les com­merces font leurs affaires, les dames poussent les chiens sous les tables et boivent du choco­lat chaud. Plus tard, les familles vont au parc. Les mères bal­an­cent les petits, les pères admirent les bras croisés. Les patrons tirent les câbles, branchent les téléviseurs, les écrans s’al­lu­ment pour le match de foot. Puis appa­rais­sent les coureurs du soir, ils emprun­tent la piste, trot­ti­nent en direc­tion d’Alme­ria et les restau­rants du quai se rem­plis­sent. Mais aujour­d’hui, après un hiv­er sec et chaud et six mois passés à manger, par­ler et boire, c’est l’événe­ment: un grand chapiteau est instal­lé sur la plage pour la Feria de la tapa. Alors, ceux qui ont leurs habi­tudes sur les ter­rass­es se dépla­cent de quelques mètres et ent­hou­si­astes font comme d’habi­tude tan­dis que sur des tréteaux chante et tape dans les mains une Andalouse de cent kilos.

Descente

Dor­mi avec le désir de ne plus se réveiller; en même temps je pen­sais à Prague, à ce voy­age que j’hésite à faire pour aller vis­iter l’ex­po­si­tion de mon ami et entre deux péri­odes de som­meil, dans la lumière blanche, se for­mait l’im­age de l’a­gence de voy­ages, au bout de la rue, après le grand mûri­er qui coule son jus som­bre sur les trot­toirs de la prom­e­nade: hier déjà, la grosse dame dis­ait, “ce sont les derniers bil­lets à ce prix”. Je me ren­dors. La chaleur me réveille. Il fait 32 degrés. Gala est de mau­vaise humeur. Tan­tôt, elle a mangé dans sa cham­bre, s’in­surgeant con­tre ce cli­mat tout-puis­sant. Je n’ai pas ce prob­lème, jamais froid et je sup­porte la chaleur. Mais dormir, c’est autre chose: l’ex­péri­ence du coma. Dans l’im­mé­di­at le coma me va très bien, il faut que je me débar­rasse de cette fatigue accu­mulée, des heures d’écri­t­ure et des heures d’en­traîne­ment. Je me ren­dors. Il est huit heures quand je reprends vie, un petit vent bal­aie la plage. Je lui tourne le dos, quitte la ville et monte dans les collines. A mi hau­teur, un gira­toire ren­voie les auto­mo­bilistes vers la mer. C’est le cimetière. En fait un colom­bar­i­um. Juché, peint à la chaux, blanc comme sucre. La même archi­tec­ture de nich­es qu’au Mex­ique lorsque je grim­pais du fond de la val­lée de Gua­na­ju­a­to pour lire les noms des tombes en espérant trou­ver des mineurs morts dans le désas­tre de Marfil. Du gira­toire, je m’en­gage dans les collines. Le chemin con­duit à des vil­las aban­don­nées. Plus que cela, van­dal­isées (même les azule­jos de la vierge qui bap­tisent l’en­trée ont été trit­urés au tournevis). Des maisons con­stru­ites sans per­mis que leurs pro­prié­taires ont quit­tées encadrés par la garde civile. Ensuite, les voy­ous se sont fait la main. Je pour­su­is sur un sen­tier de ronces, de cac­tus et d’o­liviers. A la fin, je donne sur une urban­i­sa­tion de vil­las mitoyennes pro­tégée de hauts murs. Cepen­dant, le sen­tier se pro­longe. J’at­ter­ris sur une ter­rasse privée, les chiens se déchaî­nent, je recule. Il y a une clô­ture. A force de chercher, je trou­ve un pas­sage. Quelqu’un a cisail­lé le treil­lis — génie habituel de l’or­dre et du désor­dre. Je saute sur un park­ing où les enfants su quarti­er jouent à la balle, pour­suit mon ascen­sion, bute sur l’au­toroute, tra­verse le quarti­er dans l’autre sens et aboutit devant le Lidl où je rem­plis mon sac à dos de bière. 

Jeunes machines

Ces jeunes qui écrivent pour deman­der un con­seil. Plusieurs le mois dernier. Ils par­lent comme s’ils s’adres­saient à une machine. La demande com­mence par une for­mule de politesse. Elle est rajoutée ou alors il s’ag­it d’un copié-col­lé — il y a des formes à respecter, ils les respectent. Puis la demande, le plus sou­vent sous forme de liste. Un, deux, trois… “Voici les trois choses qui m’in­téressent”, écrit l’in­ter­locu­teur. Si vous ne répon­dez pas dans cet ordre ou ne répon­dez pas à l’ensem­ble des ques­tions, ils se vex­ent. A leur yeux, vous ne fonc­tion­nez pas correctement. 

géolocalisation

Gala est au super­marché. Elle m’ap­pelle:
-Je sors main­tenant!
-Je finis mon para­graphe et j’ar­rive.
Vingt min­utes plus tard, je suis sur le quai, au restau­rant La Biz­na­ga. Gala n’est pas là. Or, en ligne droite depuis le super­marché, il y a moins de cinq cent mètres. Je choi­sis une table, j’at­tends. Vingt min­utes de plus. Je vais com­man­der quand je vois Gala. Elle est à dix cen­timètres, elle me tourne le dos. Je l’en­tends qui mar­monne “mais où est-il…?”. J’ac­croche son pull, elle se retourne.
- Mais enfin, il y a un moment que je suis là, s’écrie-t-elle, quand je suis arrivé tout était plein!
Elle désigne une table ronde à moins de deux mètres de la mienne. Table qui était vide quand je suis arrivé.

Fin

Mis à la poste les man­u­scrits. Le bureau se trou­ve à la sor­tie vil­lage. Il est mar­bré, frais et famil­ial, ouvert  jusqu’à la nuit; entre trois et sept, quand le vil­lage dort, des gens atten­dent là des col­is sous le bras. C’est encore le matin, une dizaine de per­son­nes dis­cu­tent. Je tire une chaise et sors le livre que j’ai attrapé en sor­tant de l’ap­parte­ment, Un par­a­digme de Bil­leter. L’at­tente peut se pro­longer, je n’en ai cure; il y a des mois que je ne lis plus pour le plaisir. D’ailleurs, je suis mieux assis dans la salle de poste que dans ma chaise à roulettes qui, à force d’y pass­er six à sept heures par jour, s’est défor­mée — il fau­dra la met­tre à la benne. Les meilleurs moments depuis le début du tra­vail ne mars 2016 auront été le tra­vail sur l’es­sai autour de la ques­tion du libéral­isme l’été dernier à Munich et les mat­inées que je pas­sais à la plage, en jan­vi­er, sur la table de pique-nique, à ajouter des chapitres au roman; le temps le plus pénible, celui des cor­rec­tions. Alors le texte appa­raît pour ce qu’il est, mau­vais. Il donne du fil à retor­dre. Chaque phrase coûte, l’équili­bre men­ace de se rompre… C’est mon tour. Je passe au guichet, l’employé pèse la let­tre. Il demande Fr. 25.- Pour me mon­tr­er qu’il n’ex­agère pas, il tourne la bal­ance, indique le poids. J’achète une tru­elle chez un Chi­nois (voilà trois mois que je veux grat­ter les couleurs que les pein­tres ont lais­sé sur le ter­rasse) puis je vais chez les frères maraîch­ers. Lun­di, j’ai fait de la con­fi­ture d’abri­cots, aujour­d’hui je vais essay­er avec des frais­es. Je ressors avec des oranges, deux tomates cœur de bœuf et un kilo de cerise d’Alfarnate.