Ville-musée

Un musée dans la ville. Il mon­tre le passé. Le passé est la trace d’un présent antérieur, la trace d’une époque où ce qui était vécu était réel. La ville du XXIème siè­cle met en scène un présent qui n’en­tre­tient avec le réel qu’un rap­port analogique. La ville est un musée.

Etranger

For­mu­lant à la fin de mon essai des “tech­niques de tra­verse” pour échap­per au régime des sociétés automa­tiques, j’écris que l’un des préal­ables est de devenir étranger à sa pro­pre société en occu­pant un point de vue extérieur à celle-ci qui donne à voir comme arti­fi­cielles des évo­lu­tions qui, vécues de l’in­térieur, sem­blent naturelles ou, plus encore, imposent la con­science sans même que nous ne nous en aperce­vions. L’idée me vient de l’ex­péri­ence et n’a rien d’o­rig­i­nal en ce début de siè­cle où les change­ments de décor se font à vue (rai­son pré­cise pour laque­lle on ne les remar­que pas). Or, m’in­téres­sant pour la pre­mière fois à la fig­ure du philosophe Siegfried Kra­cauer, je lis ceci sur sa cri­tique des atouts soci­ologiques dont dis­pose, selon Georg Sim­mel, l’é­tranger: “L’é­tranger []intro­duit égale­ment un point de vue moins par­tic­u­lar­iste”. “C’est parce qu’il est étranger, qu’il est mobile, qu’il peut expéri­menter toutes les per­spec­tives, tous les éclairages”. Ce texte sur le “nomade qui reste” dans De la pos­si­bil­ité de con­naître la vie humaine date des années 1919–1920. Il s’ag­it encore de l’é­tranger comme fig­ure qui fait irrup­tion dans une société de mœurs et de cul­ture cohérente alors que je m’in­téresse à l’ex­péri­ence qui per­me­t­trait à l’au­tochtone dont les moeurs et la cul­ture sont niés par le numérique et l’im­por­ta­tion mas­sive d’im­mi­grés à se faire étranger pour apercevoir et dénon­cer le proces­sus postlibéral, mais la ques­tion est surtout de savoir si les expé­di­ents de la pen­sée (ici, le statut d’é­trangeté sociale) en sont pas en nom­bre lim­ités (je n’avais jamais lu Kra­cauer et si cette idée vient de Sim­mel, celui-ci l’a peut-être prise ailleurs). Ces expé­di­ents con­ceptuels appa­raî­traient alors sous la plume des écrivains de manière récur­rente et seraient tra­vail­lés selon les besoins théoriques du moment pour traduire des intu­itions ponctuelles. Dans quel cas, l’his­toire des idées cor­re­spondrait à l’ensem­ble des pos­si­bil­ités de représen­ta­tions du monde, impli­quant sur un temps infi­ni, une fini­tude de la pen­sée philosophique (Hegel n’a pas tout dit, mais un jour, comme l’an­nonçait Hegel, tout sera dit). 

Destin d’un produit

Le per­son­nage de ce film améri­cain qui vient de sor­tir, Shim­mers lake, porte la chemise de bûcheron que j’ai portée pen­dant dix ans au squat à Genève. Elle ne lui ressem­ble pas, c’est la même, dans le même état d’usure.

Zombies

A minu­it, trois cent per­son­nes occu­pent la place Al-Andalus. Des ado­les­cents en tenue de cam­ou­flage ajus­tent leurs casques et char­gent les fusils, des enfants maquil­lés de bal­afres s’échauf­fent, d’autres échap­pés de asiles exhibent leurs tach­es de sang, mais il y a aus­si des cou­ples, des familles et une mère en ten­nis prête à courir. Le coup d’en­voi de la chas­se aux zom­bies est don­né. Tout le monde s’élance. Les indi­vidus en jaune sont sains, les por­teurs de bras­sards rouges sont les morts-vivants: le faciès peint de noir, ils attaque­nt et mor­dent. Des obser­va­teurs cir­cu­lent à bord d’une voiture de patrouille sur­mon­tée d’une rampe de feux. La par­tie dure jusqu’à cinq heures du matin. Le décompte des forces dira alors qui l’a emporté des vil­la­geois ou des zom­bies. Toute la nuit, nous enten­dons courir dans les rues

Exigence, compréhension, satisfaction

Je me rends sur la plage avec une pelle et des bouteilles d’eau vides. Aupar­a­vant, j’ai acheté une bâche, du fil de fer et des cro­chets. Le but est de rem­plir les bouteilles de sable pour lester aux qua­tre coins la bâche qui servi­ra à pro­téger le jacuzzi extérieur. L’opéra­tion est plus longue que je pen­sais. Une bonne par­tie du sable que je verse sur le goulot passe à côté. Ce faisant, je regarde les baigneurs, les promeneurs, les buveurs, les foot­balleurs, les enfants. Leur activ­ité est évi­dente. Que peut bien faire cet homme avec sa pelle et ses bouteilles? A peine me suis-je fait cette remar­que, qu’un gosse approche, s’age­nouille à dis­tance, me regarde peller. Il attend un peu. Il a rai­son. Cela me per­met de pré­par­er une réponse.
-Tu fais quoi?
- Je rem­plis ces bouteilles de sable pour les ren­dre plus lour­des. Elles con­ti­en­nent un litre et demi d’eau, elles pèseront donc un kilo et demi. Ensuite, je vais les accrocher à une bâche pour éviter qu’elle ne s’en­v­ole.
Le gosse qui doit avoir dans les sept ans réflé­chit. Il a com­pris, il s’en va. Il revient avec son petit frère.
- Regarde ce qu’il fait!
-Il fait quoi?
L’aîné ne répond pas.
-Tu fais quoi? Demande alors le petit.
-Je mets du sable dans la bouteille.
Le petit acqui­esce, satisfait.

Dans la presse

Cet éboueur a sor­ti telle­ment de livres des poubelles qu’il a ouvert une bib­lio­thèque gratuite.

Espace-temps

Julien Green, dans son Jour­nal des années 1960 (la date doit être pré­cisée s’agis­sant d’un écrivain né en 1900 qui est mort presque cen­te­naire), témoigne au quo­ti­di­en de mœurs et de préoc­cu­pa­tions qui sus­ci­tent la nos­tal­gie, du moins pour ceux qui peu­vent encore les com­pren­dre, mais aus­si d’une esthé­tique de la ville (le plus sou­vent Paris) et d’un rythme humain révo­lus. Ce Jour­nal que je feuil­lette régulière­ment depuis les années 1980 (même si Green s’ex­prime lui-même en nos­tal­gique d’une époque qui ren­voie à la fin du XIXème) m’a­me­nait à con­cevoir le vil­lage d’Axar­quie où je vis désor­mais comme l’ex­pres­sion d’une péri­ode antérieure de nos sociétés. L’Es­pagne est le pays de mon enfance puisque j’y ai vécu une par­tie de ma jeunesse, mais c’est surtout la société de mon enfance: celle qui exis­tait à l’époque où Julien Green écrivait à Paris et qui, dans les pays entrés tôt dans le libéral­isme de destruc­tion, s’est achevée à la fin des années 1990 avec la répres­sion de l’an­ti­mon­di­al­i­sa­tion et le quadrillage infor­ma­tique des désirs. Quand je par­cours les rues de ce vil­lage ou quand je par­le aux gens de ren­con­tre, je trou­ve des mœurs qui n’ont plus cours sur nos ter­ri­toires de grande fail­lite rom­pus aux règles de l’hy­per­vitesse et de la bar­barie numérique. La ques­tion est alors de savoir en com­bi­en de temps se fera le rat­tra­page, lequel indi­quera le moment du prochain démé­nage­ment. En théorie, ayant cinquante ans déjà, je devrais pou­voir rem­plac­er l’avenir glacial que nous impose le libéral­isme total­i­taire par un présent à peu près viv­able en me déplaçant à mesure de l’ex­ten­sion de la cat­a­stro­phe vers des sociétés plus archaïques encore déten­tri­ces de mœurs con­ven­ables et d’une esthé­tique humaine des rela­tions entre les vivants (dans les lim­ites de l’aire de cul­ture européenne, cela va de soi, donc de pays sur­mod­ernes en pays mod­ernes, puis de lieux sat­urés en lieux reculés, enfin de lieux sec­ondaires en lieux sauvages, époque à la quelle la mort devrait faire la suite).

Réalité

« Le Paint­ball ne repro­duit pas l’armée cana­di­enne ou l’armée améri­caine. Il repro­duit ce qu’on pense de la guerre, il repro­duit Hol­ly­wood, les films d’action que l’on voit, une fic­tion, la sim­u­la­tion d’une repro­duc­tion. Nous sommes très loin de la réal­ité ; la réal­ité n’intéresse plus per­son­ne ! » Serge Bouchard, dans Episodes de guerre.

Médecin

For­mule du médecin lorsque vous quit­tez son cab­i­net: “j’e­spère que la prochaine fois l’on se ver­ra dans la rue!”

Rêve

- Si c’est comme ça, dis-je à Gérard Berré­by des édi­tions Allia, je reprends mon man­u­scrit! Vous ne pen­siez tout de même pas que j’al­lais pub­li­er chez un homme qui me dénonce à la police?
Et de me hâter vers l’hô­tel où ma cham­bre ne va pas tardé à être perqui­si­tion­née. Chemin faisant, je me représente le livre de géo­gra­phie colo­niale dans lequel j’ai caché mon pis­to­let. Arrivé devant l’hô­tel, je vois qu’il est trop tard: le ser­vice en cham­bre est passé, mon arme a donc été trou­vée. Je veux fuir, mais un inspecteur m’ap­préhende.
-Ce n’est pas que vous soyez sus­pect, nous con­trôlons tout le monde. C’est cher­chons un Suisse.
Je plaide mon inno­cence quand je sens une pièce de mon­naie sous mon pied.
- Tiens, une pièce de cinq francs!
-C’est donc vous, s’écrie l’in­specteur européen.
Avant d’être mis en cel­lule, je passe à l’u­ni­ver­sité pour savoir si je ne pour­rais pas reporter mes exa­m­ens.
-Surtout pas, me con­seille un cama­rade, tu vas tout oubli­er!
J’en­tre alors dans la bib­lio­thèque cen­trale. Une fille me bous­cule. J’en prof­ite:
-Pour­riez-vous m’indi­quer la salle de théolo­gie?
Elle ouvre une porte. Dans la salle, aucun livre, rien que des pages de man­u­scrits araméen punaisés au mur et le maître, un savant à barbe qui se tient dans l’en­cadrement de la fenêtre. Il est entouré d’élèves. Tous me dévis­agent.
-Excusez-moi, je cherche Le Christ à ciel ouvert. Mais… je vous recon­nais… je te recon­nais…
Les élèves éton­nés font cer­cle. Com­ment? Je tutoie leur maître?
- Oui, nous étions ensem­ble dans le château aban­don­né… l’an dernier… non, cette année même.. Désolé, quand je vois beau­coup de monde, je ne recon­nais plus personne.