Laci Jurlik

Un cycliste slo­vaque en route pour le Maroc me demande par inter­net si je peux l’héberg­er pour une nuit. Comme lui, je suis mem­bre de couch­surf­ing, c’est d’ailleurs le site que j’ai util­isé pour trou­ver des héberge­ments gra­tu­its à Détroit. J’ac­cepte sa demande et lui demande son heure d’ar­rivée. Il répond qu’il a trou­vé un hôte et me remer­cie. Ce matin, je pars à pied pour le vil­lage voisin où je dois acheter du chlore. En chemin, j’aperçois un cycliste vêtu d’un T‑shirt rouge mon­tant un vélo har­naché de sacoches rouges. La pho­togra­phie du Slo­vaque que j’ai vue la veille me revient en mémoire. J’ai sous les yeux la réplique fidèle de ce que j’ai vu sur inter­net. J’ap­pelle: “Laci!”. C’est lui. 

Sieste

Fasci­nante chronométrie du corps. Sans regarder à l’heure, je me couche pour la sieste. Quar­ante-huit min­utes plus tard, je me réveille. Tous les jours, je véri­fie le min­u­tage sur une hor­loge dig­i­tale qui pro­jette au pla­fond. Mais il y a mieux: je dors vingt-qua­tre min­utes sur le côté droite et vingt-qua­tre sur le côté gauche. Le moment de se tourn­er ain­si que le moment de se relever se sig­na­lent par une hausse subite de la tem­péra­ture du corps.

Electrototalitarisme

Mon­frère m’en­voie une fac­ture des ser­vices d’au­toroute ital­iens qui remonte à mai 2015. A cette date, j’au­rai quit­té l’au­toroute sans pay­er le péage. Je véri­fie; en effet, ce print­emps-là je me suis ren­du à Venise pour un entraîne­ment de boxe ! Seule­ment — cha­cun véri­fiera d’après son expéri­ence — que veut dire quit­ter une autoroute sans pay­er le péage sinon qu’il n’y avait pas de péage?

Refaire

“Si c’é­tait à refaire…” Ce qui a été fait ne peut être refait et ne peut donc être pen­sé (nous croyons dis­pos­er de l’ob­jet du sou­venir parce que nous le représen­tons, mais ce que nous représen­tons est un objet con­stru­it au présent). C’est au con­traire ce qui a été fait qui con­stitue notre pen­sée et déter­mine l’avenir comme une chose à faire et qui ne pour­ra être faite de toutes les manières mais seule­ment d’une cer­taine manière. De sorte qu’il y a de moins en moins de jeu — ce qui n’im­plique pas qu’il y a de moins en moins de lib­erté. A cet égard, le titre du dernier livre d’An­dré Gide est éclairant. Dans Ain­si soit-il et Les jeux sont faits, l’au­teur prend la plume sans l’in­ten­tion de rien dire de pré­cis, se lais­sant aller à dire ce qui lui viendra.

Trace

Au Salon du livre, je croise un ami que je n’ai pas vu depuis six ans. Avant de me saluer, il dit:
-Tu as changé d’after-shave!

Rencontre

En cas de ren­con­tre avec une civil­i­sa­tion extra-ter­restre, le prob­a­bil­ité pour qu’elle n’ait que 500 ans d’a­vance sur la nôtre est faible.

Unités économiques

Con­tent de retrou­ver en con­clu­sion de l’ex­posé que Jean-François Bil­leter donne de son expéri­ence philosophique dans Un Par­a­digme, la notion de per­son­ne, ici com­prise comme puis­sance d’ac­tion, mais qui recoupe pour moi l’ap­proche fer­vente d’une Emmanuel Mounier insis­tant lui aus­si sur l’im­ma­nence et la néces­saire qual­ité humaine du devenir indi­vidu­el. Puis je lis Bernard Stiegler qui cite ce pas­sage effrayant d’An­dré Leroi-Gouran: il y a lieu de penser que “la lib­erté de l’in­di­vidu ne représente qu’une étape et que la domes­ti­ca­tion du temps et de l’e­space entraîne l’as­su­jet­tisse­ment par­fait de toutes les par­tic­ules de l’or­gan­isme supra-individuel”.

Désinduction

Une armoire, songeait-il, ne ressem­ble guère à un apparte­ment. Tout au plus, peut-elle être con­sid­érée comme une métaphore de l’ap­parte­ment. En revanche, elle ressem­ble à une pièce. De sorte que si l’on place côte à côte plusieurs armoires, on devrait obtenir une apparte­ment. Mais pour procéder de la sorte, il faudrait dis­pos­er d’un apparte­ment dans lequel intro­duire des armoires. Or, l’on ne peut intro­duire quelque chose que de l’ex­térieur vers l’in­térieur, de sorte qu’à la fin, un apparte­ment plein d’ar­moires ne serait plus du tout un apparte­ment puisque per­son­ne ne pour­rait plus y pénétr­er. Ce serait une métaphore. Sur quoi il se rendormit.

Honte

Rap­port entre sac­ri­fice et argent. Pour les grands mar­i­on­net­tistes, la mort qui hante les con­cen­tra­tions urbaines doit être accep­tée par le peu­ple. Les dis­cours y tra­vail­lent. Telles des machines abstraites effec­tu­ant des sous-pro­grammes, les organ­i­sa­tions inter­na­tionales fab­riquent le vocab­u­laire qui per­met aux affidés de nat­u­ralis­er ce qui est aber­rant. Dans le groupe des tireurs de ficelles, la pri­or­ité est con­nue: l’en­richisse­ment con­tinu, et chaque jour plus minori­taire. Quelle honte! Tant de pro­grès pour aboutir à un matéri­al­isme funèbre! Et quelle céc­ité: les pop­u­la­tions croient à l’avenir de paix et de col­lab­o­ra­tion dont on lui rebat les oreilles. Chaque avant guerre a le même goût, celui du déni.

Messe

Des fêtes de chaque côté de l’ap­parte­ment. Sur la plage, la feria de la tapa. Les Andalous dansent, boivent et man­gent. Quand ils ont chaud, ils nagent dans la mer qui déroule ses vagues à quelques mètres du chapiteau; sur la place de Con­sti­tu­tion, la pael­la cuit dans des poêles grandes comme des tables, la bière Alham­bra coule de dix becs verseurs, les enfants chantent sur un podi­um fes­ton­né. Le soleil est couché, mais il fait encore trente degrés. Nous buvons l’apéri­tif sur la ter­rasse, atten­tifs au sont des haut par­leurs. Quand les accords de gui­tare reten­tis­sent, nous nous habil­lons: un groupe de fla­men­co est mon­té sur scène. Mais Gala prend du retard, je descends seul. A peine ai-je atteint la place, la presta­tion est inter­rompue, le gitan et ses danseuses s’en vont. Des filles s’in­stal­lent sur la scène, elles présen­tent une étrange choré­gra­phie muette. Der­rière, sur l’écran géant, un groupe de rap améri­cain. Met­tant cela sur le compte de la bonne humeur et du je-m’en-fichisme, je vais au super­marché, j’achète une côte de boeuf. Le bouch­er me pro­pose dif­férentes coupes. Il est aimable mais pressé. Aux caiss­es pareil: la clien­tèle s’agite. Je con­sulte l’hor­loge: vingt et une heures. Revenu sur la place, je sai­sis: le match com­mence. Les bal­ler­ines se sont effacées, les foot­balleurs du Madrid sont à l’écran. Pen­dant l’heure et demie qui suit, chaque fois que l’Es­pagne mar­que, tout le vil­lage se soulève.