Electrototalitarisme (suite)

A la poste où je prends des nou­velles de mon envoi de man­u­scrits par­tis pour Paris il y a douze jours et jamais arrivés; le dis­trib­u­teur de tick­ets pour l’or­dre de pas­sage est en panne. A mon entrée, la postière annonce: “la machine est en panne, je vous appellerai”. Entre un cliente. Elle se dirige vers le dis­trib­u­teur. “La machine est en panne, je vous appellerai”, dit la postière. Même chose pour le client d’après, et le suiv­ant. Sur un ton de plus en plus neu­tre, en rythme désor­mais, dès que la porte de verre coulisse: “la machine est en panne, je vous appellerai”. 

Cycle

Gala est allé ce soir à une ren­con­tre d’anglais. Il y a dix-sept ans, son mari l’a lais­sé allé à une ren­con­tre de philoso­phie. Elle m’a ren­con­tré et n’est jamais ren­trée à la maison.

Racisme

La chose la plus impor­tante à com­pren­dre (car à par­tir de là, tout ce qui doit être inféré quant à l’é­tat de cat­a­stro­phe générale auquel nous sommes affron­tés peut l’être) est : “l’an­tiracisme n’a rien à voir avec le racisme”.

Proscrastination

Pen­dant six mois, tan­dis que je m’échi­nais sur mes man­u­scrits, je me représen­tais ce jour où le tra­vail achevé j’i­rai chez le Chi­nois acquérir un chevalet puis à la papeterie acheter des couleurs et des pinceaux. Le soir, je me fig­u­rais les débuts de mon tableau. Comme la fin du tra­vail d’écri­t­ure approchait, je fix­ais mon sujet de recherche; la char­p­ente d’une mai­son peinte en noire et immergée dans du blanc. J’avais le tra­vail en vue, l’idée d’une tech­nique j’imag­i­nais déjà le développe­ment des formes. Et en effet, je suis allé chez le Chi­nois. J’ai tâté les chevalets. Puis à la quin­cail­lerie, pour com­par­er. Ensuite, je me suis intéressé aux couleurs. A ce stade, j’avais depuis longtemps cessé de me représen­ter l’im­age que je voulais réalis­er. Depuis que j’ai com­mencé à écrire un autre texte, je me représente à nou­veau avec impa­tience le jour où je peindrai.

Indifférenciation

Au vil­lage est apparu un nou­veau chien. Je le croi­sais, j’e­spérais recon­naître ses maîtres. Or, ils étaient chaque fois dif­férents. Ce chien est tiré à des cen­taines d’ex­em­plaires. Une réplique presque parfaite.

Législatives

Les Français ont à nou­veau voté. Com­ment peut-on vot­er sa con­fi­ance à un politi­cien qui ne dit rien de son pro­jet poli­tique? Qu’il par­le, c’est sûr. Un politi­cien par­le: celui-ci par­le abon­dam­ment — c’est le meilleur moyen de ne rien dire. S’il mène à bien le pro­jet de ses com­man­di­taires, étant enten­du qu’à mes yeux il a autant de pou­voir qu’un employé de multi­na­tionale, il trans­formera en quelque années la société française (ce qu’il en reste). Un point de non-retour sera alors atteint. Les Français n’au­ront plus qu’à assis­ter pas­sive­ment à la coop­ta­tion des ges­tion­naires aux postes de direc­tion et à juger à voix basse de la qual­ité des pro­duits et ser­vices délivrés par l’en­tre­prise France désor­mais ramenée au statut de suc­cur­sale d’empire.

Ecriture

Com­mencé à écrire un texte sans inten­tion. Ce que cela veut dire? Juste­ment, je ne sais pas. Je vais. Le texte prend forme en dehors de toute forme ini­tiale, aus­si peut-on dire qu’il ne relève pas d’une inten­tion, d’ailleurs il n’a pas de genre. Il va, phrase après phrase. Reste à savoir s’il peut aboutir, devenir texte.

Bière

Depuis Noël, j’ai bu chaque soir deux, trois, par­fois qua­tre litres de bière, rarement cinq. Sans man­quer un jour. Hier, je ter­mi­nais ma course de quinze kilo­mètres, je me représen­tai avec le même désir un verre d’eau, une bouteille d’eau, plusieurs litres d’eau et je m’é­ton­nais d’at­tein­dre à ce point d’in­dif­férence. Pour la petite his­toire, on ajoutera qu’en Espagne la bière est peut-être de l’eau.

Homme à tout faire

La per­si­enne se bloque. Je tire, je pousse. Rien à faire. Le soleil est immense, la chaleur inonde l’ap­parte­ment. L’homme à tout faire vient et repart. Je descends à l’a­gence.
-Il a son­né, me dit le pro­prié­taire, tu n’é­tais pas là!
-La son­nette avait lâché, je vous l’ai dit !
-Il a frap­pé.
-J’écrivais, je n’ai pas enten­du.
L’homme à tout faire remonte avec moi. Il appuie sur l’in­ter­rup­teur de la per­si­enne, elle se déroule:
-Elle marche!
J’ap­puie sur l’in­ter­rup­teur, elle se bloque:
-Elle ne marche pas!
Il appuie encore.
-En effet. Bon, j’ap­pellerai l’élec­tricien. Sinon?
-Le mate­las de pro­tec­tion du jacuzzi, viens voir! Il est fichu.
-Il faut le descen­dre la rue, mais la nuit, c’est inter­dit.
-Atten­tion! C’est lourd et ça ne ren­tre pas dans l’as­censeur.
-Tu le découpes.
-Vous le découpez et vous le descen­dez. Et s’il faut que ça soit la nuit, eh bien faites le la nuit.
-Mm.
-Tu trans­mets?
-Mm. A part ça?
-En bas, sur la ter­rasse. J’ai acheté des ampoules de rechange, mais les culots sont rouil­lés, je n’ose pas bricol­er les lam­pes.
-Bon, je vais voir ça. Mais il faut d’abord couper l’élec­tric­ité.
-Oui, mais ne coupe que sur la ter­rasse, j’ai un texte en cours sur l’or­di­na­teur.
Il ouvre le boîti­er coupe tout, je perds le texte. Heureuse­ment, je le récupère.Je ferme la ses­sion.
-Là, je vais couper!
Il coupe, va sur le bal­con. Revient.
-Tu as une pince?
Je lui tends mon out­il mul­ti­fonc­tion. Il n’ar­rive pas à l’ou­vrir. Je mon­tre com­ment faire. Tan­dis qu’il arrange la lampe, je déballe une ampoule neuve et la pose à côté de lui. Il revient.
-Tu as une ampoule?
Plus tard, je trou­ve l’an­ci­enne ampoule au sol.

Bêtise

Bête, une per­son­ne a beau être gen­tille, elle sera dan­gereuse. Ne com­prenant pas, elle prend pour ceux qui l’en­tourent des risques inconsidérés.