Espace-temps

Julien Green, dans son Jour­nal des années 1960 (la date doit être pré­cisée s’agis­sant d’un écrivain né en 1900 qui est mort presque cen­te­naire), témoigne au quo­ti­di­en de mœurs et de préoc­cu­pa­tions qui sus­ci­tent la nos­tal­gie, du moins pour ceux qui peu­vent encore les com­pren­dre, mais aus­si d’une esthé­tique de la ville (le plus sou­vent Paris) et d’un rythme humain révo­lus. Ce Jour­nal que je feuil­lette régulière­ment depuis les années 1980 (même si Green s’ex­prime lui-même en nos­tal­gique d’une époque qui ren­voie à la fin du XIXème) m’a­me­nait à con­cevoir le vil­lage d’Axar­quie où je vis désor­mais comme l’ex­pres­sion d’une péri­ode antérieure de nos sociétés. L’Es­pagne est le pays de mon enfance puisque j’y ai vécu une par­tie de ma jeunesse, mais c’est surtout la société de mon enfance: celle qui exis­tait à l’époque où Julien Green écrivait à Paris et qui, dans les pays entrés tôt dans le libéral­isme de destruc­tion, s’est achevée à la fin des années 1990 avec la répres­sion de l’an­ti­mon­di­al­i­sa­tion et le quadrillage infor­ma­tique des désirs. Quand je par­cours les rues de ce vil­lage ou quand je par­le aux gens de ren­con­tre, je trou­ve des mœurs qui n’ont plus cours sur nos ter­ri­toires de grande fail­lite rom­pus aux règles de l’hy­per­vitesse et de la bar­barie numérique. La ques­tion est alors de savoir en com­bi­en de temps se fera le rat­tra­page, lequel indi­quera le moment du prochain démé­nage­ment. En théorie, ayant cinquante ans déjà, je devrais pou­voir rem­plac­er l’avenir glacial que nous impose le libéral­isme total­i­taire par un présent à peu près viv­able en me déplaçant à mesure de l’ex­ten­sion de la cat­a­stro­phe vers des sociétés plus archaïques encore déten­tri­ces de mœurs con­ven­ables et d’une esthé­tique humaine des rela­tions entre les vivants (dans les lim­ites de l’aire de cul­ture européenne, cela va de soi, donc de pays sur­mod­ernes en pays mod­ernes, puis de lieux sat­urés en lieux reculés, enfin de lieux sec­ondaires en lieux sauvages, époque à la quelle la mort devrait faire la suite).

Réalité

« Le Paint­ball ne repro­duit pas l’armée cana­di­enne ou l’armée améri­caine. Il repro­duit ce qu’on pense de la guerre, il repro­duit Hol­ly­wood, les films d’action que l’on voit, une fic­tion, la sim­u­la­tion d’une repro­duc­tion. Nous sommes très loin de la réal­ité ; la réal­ité n’intéresse plus per­son­ne ! » Serge Bouchard, dans Episodes de guerre.

Médecin

For­mule du médecin lorsque vous quit­tez son cab­i­net: “j’e­spère que la prochaine fois l’on se ver­ra dans la rue!”

Rêve

- Si c’est comme ça, dis-je à Gérard Berré­by des édi­tions Allia, je reprends mon man­u­scrit! Vous ne pen­siez tout de même pas que j’al­lais pub­li­er chez un homme qui me dénonce à la police?
Et de me hâter vers l’hô­tel où ma cham­bre ne va pas tardé à être perqui­si­tion­née. Chemin faisant, je me représente le livre de géo­gra­phie colo­niale dans lequel j’ai caché mon pis­to­let. Arrivé devant l’hô­tel, je vois qu’il est trop tard: le ser­vice en cham­bre est passé, mon arme a donc été trou­vée. Je veux fuir, mais un inspecteur m’ap­préhende.
-Ce n’est pas que vous soyez sus­pect, nous con­trôlons tout le monde. C’est cher­chons un Suisse.
Je plaide mon inno­cence quand je sens une pièce de mon­naie sous mon pied.
- Tiens, une pièce de cinq francs!
-C’est donc vous, s’écrie l’in­specteur européen.
Avant d’être mis en cel­lule, je passe à l’u­ni­ver­sité pour savoir si je ne pour­rais pas reporter mes exa­m­ens.
-Surtout pas, me con­seille un cama­rade, tu vas tout oubli­er!
J’en­tre alors dans la bib­lio­thèque cen­trale. Une fille me bous­cule. J’en prof­ite:
-Pour­riez-vous m’indi­quer la salle de théolo­gie?
Elle ouvre une porte. Dans la salle, aucun livre, rien que des pages de man­u­scrits araméen punaisés au mur et le maître, un savant à barbe qui se tient dans l’en­cadrement de la fenêtre. Il est entouré d’élèves. Tous me dévis­agent.
-Excusez-moi, je cherche Le Christ à ciel ouvert. Mais… je vous recon­nais… je te recon­nais…
Les élèves éton­nés font cer­cle. Com­ment? Je tutoie leur maître?
- Oui, nous étions ensem­ble dans le château aban­don­né… l’an dernier… non, cette année même.. Désolé, quand je vois beau­coup de monde, je ne recon­nais plus personne.

Solution

La solu­tion est com­prise dans le prob­lème. La philoso­phie décrit la pra­tique de réso­lu­tion: com­pren­dre le prob­lème, c’est trou­ver la solu­tion. Aujour­d’hui, nos prob­lèmes de société sont envis­agés en deux temps: le prob­lème est nié puis, à ce prob­lème qui n’en est pas un, une solu­tion est apportée qui est un problème.

Papillon

Un papil­lon de bonne taille s’est posé dans le salon. De loin, il ressem­ble à un avion fur­tif: les ailes ont la même découpe, le nez la même pointe. J’at­trape la spat­ule du bar­be­cue, la glisse sous le corps de la bête. Gala empêche mon geste: je vais le bless­er. Elle approche un chif­fon. Le papil­lon déplie ses ailes, une tache rouge carmin appa­raît sur le bas du corps. Le papil­lon se referme.
- Il est en fin de vie, déclare Gala.
Dans l’heure qui suit, je l’ob­serve plusieurs fois. La tête dans l’an­gle du mur, il est immo­bile. La nuit, quand je reviens de la ville, je le trou­ve à quelques cen­timètres de l’an­ci­enne posi­tion. Je le touche. Il ne réag­it pas. Je fais couliss­er la baie vit­rée de la ter­rasse, le jette dehors. Il ouvre et referme les ailes. Je sors. Gala m’at­tend sur le quai. Je lui par­le du papil­lon.
-En ton absence, je lui ai don­né une goutte d’eau.
Ce matin, il a disparu.

  

Effondrement de l’art

Quand tout le monde s’aven­ture, pho­togra­phie, peint, écrit, il est impos­si­ble de dis­tinguer par­mi ces actes celui qui por­teur d’une qual­ité essen­tielle amèn­erait à attribuer un titre de grand aven­turi­er, grand pho­tographe ou pein­tre, ou écrivain. Bien­tôt l’aven­ture et les arts, de prérog­a­tives cul­turelles, devi­en­nent des prérog­a­tives naturelles de l’in­di­vidu. Dès lors, ces domaines majeures de l’ex­plo­ration humaine sont réduits à la somme des cir­cu­la­tions et des actes com­mis par la masse des indi­vidus, trans­for­mant les out­ils de tran­scen­dance des civil­i­sa­tions en autant d’ex­pres­sions sur un marché de la pos­si­bil­ité technique. 

Dogme

La dis­pute est fon­da­men­tale. Echange d’in­for­ma­tions entre deux ou plusieurs inter­locu­teurs, elle est motivée par la volon­té de faire val­oir un point de vue per­son­nel selon le principe de la néces­saire rel­a­tiv­ité des points de vue. Le refus de la dis­pute implique donc le refus du rel­a­tivisme comme de la dialec­tique. Dans nos sociétés postlibérales, le refus du rel­a­tivisme aboutit, comme ce fut tou­jours le cas, à la réin­tro­duc­tion de la notion de vérité mais, cela est neuf, sous une forme para­doxale: le rel­a­tivisme devient vérité absolue. Ce dogme qui suf­fit à nier l’u­til­ité de la dialec­tique en tant qu’in­stru­ment de recherche intel­lectuel installe dans les con­sciences l’idée que ce qui est (la pen­sée de tel homme ou de tel autre homme) ne doit pas nuire à ce qui doit être (la ges­tion de tout homme par le principe économique — au sens le plus large de fonc­tion­nement appareil­lé des unités vivantes). S’en­suit une cen­sure générale de tout inter­venant au débat qui pré­tend défendre à tra­vers la dis­pute un point de vue orig­i­nal sus­cep­ti­ble de revendi­quer face à la néces­sité économique une valeur alter­na­tive. Pra­tique­ment, le con­trôle de la pen­sée dans nos fauss­es démoc­ra­ties s’ap­puie sur le refus de la dis­pute que font val­oir les bien­pen­sants. Il est facile de voir que dans ce rôle sont par­ti­c­ulière­ment coopt­a­bles les pseu­do-intel­lectuels qui, à l’ex­em­ple de ce qui s’est pro­duit dans les total­i­tarismes sovié­tique, asi­a­tique ou nation­al-social­iste, ont la capac­ité de penser dialec­tique­ment mais pas la capac­ité de fab­ri­quer à par­tir de cette dialec­tique une pen­sée pro­pre. Au-delà du petit per­son­nel de la pen­sée de révérence, il faut surtout red­outer la généra­tion qui entre ces années dans l’âge adulte, nour­rie comme elle l’a été de con­tenus fab­riqués par l’ingénierie sociale. Car la per­son­nal­ité des mem­bres de cette généra­tion a été spé­ciale­ment conçue afin de propager le dogme du rel­a­tivisme absolu dans le but de réduire l’ensem­ble des unités vivantes à l’é­conomie.
Dans la logique de cette prise de posi­tion, il faut soulign­er que toute oppo­si­tion résolue à la demande de dis­pute dénonce la faus­seté intel­lectuelle de celui qui la profère. Si cette oppo­si­tion est morale­ment décourageante et par­fois blessante, elle est aus­si rob­o­ra­tive en ce qu’elle nous fait pren­dre con­science de ce que nous n’avons pas encore bas­culé dans la néga­tion de la pen­sée. A cet égard, le con­stat que Jean-Claude Michéa fait du régime appliqué aux transfuges du par­tis com­mu­niste à l’époque où ce par­ti comp­tait en France s’ap­plique analogique­ment à ce que vivent aujour­d’hui les pro­mo­teurs d’un débat sur les valeurs: “Quit­ter le Par­ti [], ce n’é­tait donc pas seule­ment négoci­er une rup­ture intel­lectuelle. C’é­tait aus­si s’en­gager dans un proces­sus de rup­ture d’ami­tiés morale­ment et psy­chologique­ment très éprou­vant”. (Entre­tien à Radio libertaire)

Liberté

Thier­ry Raboud fait l’éloge du Trip­tyque de la peur dans La lib­erté. Style impec­ca­ble et résumé effi­cace d’un livre qui se lit dif­fi­cile­ment et se résume mal. Comme d’habi­tude — quand bien même celle-ci est récente — je suis un écrivain fri­bour­geois. Lisant avec sat­is­fac­tion l’ar­ti­cle, je me demandais com­ment le jour­nal­iste s’y prendrait s’il lui incom­bait la tâche de chroni­quer, pour autant qu’il paraisse, le roman que je viens de ter­min­er ; j’y présente Fri­bourg sous son aspect le plus som­bre. N’en dire que du mal est je crois con­traire à la déon­tolo­gie. Resterait donc la pos­si­bil­ité de dire que je suis un écrivain genevois (quoique les représen­tant de cette Ville m’aient appris l’an dernier que je ne l’é­tais plus puisque j’avais déplacé mon domicile…)

Commerçants

Eton­nants com­merçants de vil­lage: ils don­nent des con­seils, en prof­i­tent pour par­ler du vent, de la fête et de la famille. Au moment de la vente, ils sem­blent tristes car celle-ci met fin à la conversation.