Commencé à écrire un texte sans intention. Ce que cela veut dire? Justement, je ne sais pas. Je vais. Le texte prend forme en dehors de toute forme initiale, aussi peut-on dire qu’il ne relève pas d’une intention, d’ailleurs il n’a pas de genre. Il va, phrase après phrase. Reste à savoir s’il peut aboutir, devenir texte.
Bière
Depuis Noël, j’ai bu chaque soir deux, trois, parfois quatre litres de bière, rarement cinq. Sans manquer un jour. Hier, je terminais ma course de quinze kilomètres, je me représentai avec le même désir un verre d’eau, une bouteille d’eau, plusieurs litres d’eau et je m’étonnais d’atteindre à ce point d’indifférence. Pour la petite histoire, on ajoutera qu’en Espagne la bière est peut-être de l’eau.
Homme à tout faire
La persienne se bloque. Je tire, je pousse. Rien à faire. Le soleil est immense, la chaleur inonde l’appartement. L’homme à tout faire vient et repart. Je descends à l’agence.
-Il a sonné, me dit le propriétaire, tu n’étais pas là!
-La sonnette avait lâché, je vous l’ai dit !
-Il a frappé.
-J’écrivais, je n’ai pas entendu.
L’homme à tout faire remonte avec moi. Il appuie sur l’interrupteur de la persienne, elle se déroule:
-Elle marche!
J’appuie sur l’interrupteur, elle se bloque:
-Elle ne marche pas!
Il appuie encore.
-En effet. Bon, j’appellerai l’électricien. Sinon?
-Le matelas de protection du jacuzzi, viens voir! Il est fichu.
-Il faut le descendre la rue, mais la nuit, c’est interdit.
-Attention! C’est lourd et ça ne rentre pas dans l’ascenseur.
-Tu le découpes.
-Vous le découpez et vous le descendez. Et s’il faut que ça soit la nuit, eh bien faites le la nuit.
-Mm.
-Tu transmets?
-Mm. A part ça?
-En bas, sur la terrasse. J’ai acheté des ampoules de rechange, mais les culots sont rouillés, je n’ose pas bricoler les lampes.
-Bon, je vais voir ça. Mais il faut d’abord couper l’électricité.
-Oui, mais ne coupe que sur la terrasse, j’ai un texte en cours sur l’ordinateur.
Il ouvre le boîtier coupe tout, je perds le texte. Heureusement, je le récupère.Je ferme la session.
-Là, je vais couper!
Il coupe, va sur le balcon. Revient.
-Tu as une pince?
Je lui tends mon outil multifonction. Il n’arrive pas à l’ouvrir. Je montre comment faire. Tandis qu’il arrange la lampe, je déballe une ampoule neuve et la pose à côté de lui. Il revient.
-Tu as une ampoule?
Plus tard, je trouve l’ancienne ampoule au sol.
Etranger
Formulant à la fin de mon essai des “techniques de traverse” pour échapper au régime des sociétés automatiques, j’écris que l’un des préalables est de devenir étranger à sa propre société en occupant un point de vue extérieur à celle-ci qui donne à voir comme artificielles des évolutions qui, vécues de l’intérieur, semblent naturelles ou, plus encore, imposent la conscience sans même que nous ne nous en apercevions. L’idée me vient de l’expérience et n’a rien d’original en ce début de siècle où les changements de décor se font à vue (raison précise pour laquelle on ne les remarque pas). Or, m’intéressant pour la première fois à la figure du philosophe Siegfried Kracauer, je lis ceci sur sa critique des atouts sociologiques dont dispose, selon Georg Simmel, l’étranger: “L’étranger []introduit également un point de vue moins particulariste”. “C’est parce qu’il est étranger, qu’il est mobile, qu’il peut expérimenter toutes les perspectives, tous les éclairages”. Ce texte sur le “nomade qui reste” dans De la possibilité de connaître la vie humaine date des années 1919–1920. Il s’agit encore de l’étranger comme figure qui fait irruption dans une société de mœurs et de culture cohérente alors que je m’intéresse à l’expérience qui permettrait à l’autochtone dont les moeurs et la culture sont niés par le numérique et l’importation massive d’immigrés à se faire étranger pour apercevoir et dénoncer le processus postlibéral, mais la question est surtout de savoir si les expédients de la pensée (ici, le statut d’étrangeté sociale) en sont pas en nombre limités (je n’avais jamais lu Kracauer et si cette idée vient de Simmel, celui-ci l’a peut-être prise ailleurs). Ces expédients conceptuels apparaîtraient alors sous la plume des écrivains de manière récurrente et seraient travaillés selon les besoins théoriques du moment pour traduire des intuitions ponctuelles. Dans quel cas, l’histoire des idées correspondrait à l’ensemble des possibilités de représentations du monde, impliquant sur un temps infini, une finitude de la pensée philosophique (Hegel n’a pas tout dit, mais un jour, comme l’annonçait Hegel, tout sera dit).
Zombies
A minuit, trois cent personnes occupent la place Al-Andalus. Des adolescents en tenue de camouflage ajustent leurs casques et chargent les fusils, des enfants maquillés de balafres s’échauffent, d’autres échappés de asiles exhibent leurs taches de sang, mais il y a aussi des couples, des familles et une mère en tennis prête à courir. Le coup d’envoi de la chasse aux zombies est donné. Tout le monde s’élance. Les individus en jaune sont sains, les porteurs de brassards rouges sont les morts-vivants: le faciès peint de noir, ils attaquent et mordent. Des observateurs circulent à bord d’une voiture de patrouille surmontée d’une rampe de feux. La partie dure jusqu’à cinq heures du matin. Le décompte des forces dira alors qui l’a emporté des villageois ou des zombies. Toute la nuit, nous entendons courir dans les rues
Exigence, compréhension, satisfaction
Je me rends sur la plage avec une pelle et des bouteilles d’eau vides. Auparavant, j’ai acheté une bâche, du fil de fer et des crochets. Le but est de remplir les bouteilles de sable pour lester aux quatre coins la bâche qui servira à protéger le jacuzzi extérieur. L’opération est plus longue que je pensais. Une bonne partie du sable que je verse sur le goulot passe à côté. Ce faisant, je regarde les baigneurs, les promeneurs, les buveurs, les footballeurs, les enfants. Leur activité est évidente. Que peut bien faire cet homme avec sa pelle et ses bouteilles? A peine me suis-je fait cette remarque, qu’un gosse approche, s’agenouille à distance, me regarde peller. Il attend un peu. Il a raison. Cela me permet de préparer une réponse.
-Tu fais quoi?
- Je remplis ces bouteilles de sable pour les rendre plus lourdes. Elles contiennent un litre et demi d’eau, elles pèseront donc un kilo et demi. Ensuite, je vais les accrocher à une bâche pour éviter qu’elle ne s’envole.
Le gosse qui doit avoir dans les sept ans réfléchit. Il a compris, il s’en va. Il revient avec son petit frère.
- Regarde ce qu’il fait!
-Il fait quoi?
L’aîné ne répond pas.
-Tu fais quoi? Demande alors le petit.
-Je mets du sable dans la bouteille.
Le petit acquiesce, satisfait.