Je devrais être en classe, parmi les autres élèves, à plancher sur le sujet de baccalauréat, “le Manifeste du parti communiste”. Or, j’attends que cette femme en uniforme rouge de la Centrale de torréfaction bolivienne veuille bien me servir un café. Elle le servira si l’on cesse de me voler mon tour. Des consommateurs me bousculent. Si ça continue, je vais échouer à l’examen. “Le manifeste du parti communiste est un manifeste…”, écrirai-je dès que je serai à mon pupitre, ou plutôt, “Le contenu du manifeste du parti communiste…” La dame va et vient, je ne suis pas servi. Dix minutes, c’est ce qu’il reste. Il faudra simplifier. D’ailleurs, je n’ai jamais lu le Manifeste. Soudain, je trouve la parade: je parlerai d’idéologie, je montrerai en quoi ce texte n’est qu’idéologie. J’ai confiance dans mes moyens, ils sont généraux. Et peu importe Lénine, aucun examinateur n’y trouvera à redire. Alors, je croise les bras, j’attends mon café (ce même jour à quatorze heures, Aplo passe son épreuve de littérature de terminale à Evian).
Information
Il y a une dizaine d’années, lorsque Monami a renoncé à lire la presse, je trouvais sa prévention excessive. Aujourd’hui, la question ne se pose plus. Quand je tente, emporté par un regain d’optimisme, d’écouter les nouvelles à la radio, je me relève pour éteindre. Chaque phrase proférée par le journaliste résonne comme une insulte. L’idéologie a tout emporté. Sur les stations publiques, elle est d’autant plus pernicieuse qu’elle n’affiche pas ses couleurs. L’information est désinformation. Pour passer de l’une à l’autre: inflexions de la voix, sous-entendus, analogies, détournements de sens, questions-réponses, lexique sur-mesure. Chaque tirade exigerait une dizaine de corrections. Journaliste accrédité est l’expression juste: ne le sont que ceux qui témoignent du monde tel qu’il n’est pas.
Température
Chaleur suffocante. Les gens vont à demi-nu. Enfants, chiens, couples, vieillards s’agglutinent. Le quai est bondé, la ville silencieuse. Les bancs, les murs, les vitrines, tout est poisseux et chaud, le sable et les trottoirs sont brûlants, les passants lèchent des glaces et promènent des frigidaires. Un fou passe à la course à pied. C’est Antonio. Sec comme un os. Il s’entraîne pour survivre dans les parois, il est grimpeur. Les autres se garent, renoncent à gagner la plage en une fois, boivent de l’eau, s’aspergent, se remettent en marche. Une famille marche sous un parasol. Une autre est enveloppée dans un linge. Cela ne finira qu’à vingt-deux heures.
Prix
Les Espagnols s’intéressent peu à l’argent; au moins ici, en Andalousie. Je croyais que ce n’était que dans les cafés. Les serveurs ne notent pas la commande. Ils apportent. Souvent, ils oublient. Pour qu’il ne soit pas dit qu’il oublient, ils facturent en gros. Mais je vois que c’est plus général. Lundi, je vais acheter des lunettes. La vendeuse additionne le prix de la monture et celui des verres.
- 160 Euros.
Aujourd’hui, je retire mes lunettes. Elle encaisse 90 Euros.
Electrototalitarisme (suite)
A la poste où je prends des nouvelles de mon envoi de manuscrits partis pour Paris il y a douze jours et jamais arrivés; le distributeur de tickets pour l’ordre de passage est en panne. A mon entrée, la postière annonce: “la machine est en panne, je vous appellerai”. Entre un cliente. Elle se dirige vers le distributeur. “La machine est en panne, je vous appellerai”, dit la postière. Même chose pour le client d’après, et le suivant. Sur un ton de plus en plus neutre, en rythme désormais, dès que la porte de verre coulisse: “la machine est en panne, je vous appellerai”.
Proscrastination
Pendant six mois, tandis que je m’échinais sur mes manuscrits, je me représentais ce jour où le travail achevé j’irai chez le Chinois acquérir un chevalet puis à la papeterie acheter des couleurs et des pinceaux. Le soir, je me figurais les débuts de mon tableau. Comme la fin du travail d’écriture approchait, je fixais mon sujet de recherche; la charpente d’une maison peinte en noire et immergée dans du blanc. J’avais le travail en vue, l’idée d’une technique j’imaginais déjà le développement des formes. Et en effet, je suis allé chez le Chinois. J’ai tâté les chevalets. Puis à la quincaillerie, pour comparer. Ensuite, je me suis intéressé aux couleurs. A ce stade, j’avais depuis longtemps cessé de me représenter l’image que je voulais réaliser. Depuis que j’ai commencé à écrire un autre texte, je me représente à nouveau avec impatience le jour où je peindrai.
Législatives
Les Français ont à nouveau voté. Comment peut-on voter sa confiance à un politicien qui ne dit rien de son projet politique? Qu’il parle, c’est sûr. Un politicien parle: celui-ci parle abondamment — c’est le meilleur moyen de ne rien dire. S’il mène à bien le projet de ses commanditaires, étant entendu qu’à mes yeux il a autant de pouvoir qu’un employé de multinationale, il transformera en quelque années la société française (ce qu’il en reste). Un point de non-retour sera alors atteint. Les Français n’auront plus qu’à assister passivement à la cooptation des gestionnaires aux postes de direction et à juger à voix basse de la qualité des produits et services délivrés par l’entreprise France désormais ramenée au statut de succursale d’empire.