Vertiges (suite)
But de l’exercice : couché sur le dos, se libérer d’un étranglement en projetant l’adversaire qui est assis sur votre poitrine. Sauf que j’hésite sur la position respective du sol et du plafond. J’arrête l’entraînement et rentre.
Aplo
Au mois d’août, mon fils aura dix-huit ans. Ces jours ont lieu ses premières excursions dans le monde adulte ; un concert en Suisse-allemande, un séjour à Lyon avec son amie, après quoi il nous rejoint à Munich avec Luv. Parce que les débuts sont demandeurs, émouvants, neufs, l’avenir le cède au passé et je pense à lui petit enfant. Ou alors, c’est que je ne le vois pas ces temps et des images anciennes comblent le manque. Cette nuit, il était dans le creux de ma main. Je faisais sauter et rouler. Bientôt, ce bonhomme en salopette s’écriait :
-Papa, pourquoi m’as-tu fait aussi petit ? Quand vais-je grandir ?
-Patience, lui disais-je, je fais de mon mieux !
Eté
Avant de quitter la côte, je prépare l’appartement. Pour l’auvent, la femme du vendeur de fenêtres et de profils en acier griffonne un devis sur un coin d’enveloppe. Le soir, je retourne à la boutique, son mari revient de ses chantiers, je lui parle de mon projet d’installation.
-Manuel l’auvent ?
-Manuel. De 7 mètres de long.
-6,50, c’est le maximum.
-Et si on en pose deux ?
-On en pose deux. De 3,20 (ces cinq centimètres de différence prouvent que j’ai affaire à un professionnel de l’auvent).
Il ouvre une brochure, fait glisser le doigt sur un tableau, énonce le prix.
-Six cent-vingt Euros, plus les taxes, et le second au noir.
Je le remercie ; poussant quelques minutes plus tard la porte de l’appartement, je dis à Gala :
-Ce sera sans auvent !
Elle me fait signe de me taire : elle prend sa pression, il lui faut du silence. Je monte faire la sieste, descend le store (électrique celui-là). Quarante-huit minutes plus tard, je le remonte. La machinerie lâche.
-Gala, le store est foutu !
-Et voilà ! Et puis je t’avais dit de ne pas te rendre ainsi chez le fabricant d’auvents, il t’aura pris pour un touriste !
A l’agence, Jésus et sa fille Mercedes : « comment bloqué ? allons-voir ça ! ». Lui à la manœuvre, en cravate, elle en observation, habillée en mannequin de vitrine (elle apprend le métier). Jésus appuie cérémonieusement sur la commande. Le store s’enroule.
-Je t’assure, il y a quelques minutes… Sinon, pourquoi serai-je descendu ? Essaie encore !
Sûr de son fait, Jésus appuie sur la commande. Le store ne bouge pas (il y a une justice).
-Bon !
Ils s’en vont. Et reviennent avec le vendeur d’auvents. Il sort un tournevis, tapote, établit une diagnostique.
-Du moment que vous êtes là, lui dis-je, profitez de venir voir le balcon où j’aimerais installer l’auvent.
Nous descendons au premier, il prend les mesures, fixe la mer.
-En première ligne, avec les tempêtes, c’est compliqué.
Il désigne les auvents des voisins : en lambeaux.
Plus tard dans la journée, il envoie son devis. Le prix est le même. Voyant que j’étais là, à demeure, locataire de Jésus… Mais non, c’est le prix.
-Affaire réglée, dis-je à Gala, on va rôtir !
Mais elle ne répond pas. Elle dort.
Le lendemain, je roule jusqu’à l’aéroport pour acheter un parasol. Auparavant, j’ai comparé les modèles sur internet. Nous sommes dans la camelote indochinoise ou dans les prix de fous. Sous une tente ventilée installée à même le parking, devant un magasin géant pour bricoleurs, j’achète un store de toile et de bois (moins cher que l’aluminium). Je déballe sur le balcon. Le mât est formé de deux pièces. Je visse et déploie. Un pas en arrière. Le vent secoue mon parasol. Pourtant, aujourd’hui, il ne vente pas. Je jette un œil à la visserie qui solidarise les deux moitiés du mât : un travail d’enfant de six ans. Les vis sont dorées, c’est chic, mais courtes, posées de biais, incomplètement enfoncées, c’est merdique.
-Alors ?
-Va voir ! Mais attention à ne pas le casser !
Puis je passe à la corvée suivante, faire des doubles des clefs. A la quincaillerie, je trouve le même parasol, au même prix (alors que j’ai roulé trente kilomètres pour me rendre à l’aéroport).
Vertiges
Gala titube, elle a des nausées. Elle geint, traverse le jour en marmonnant, se couche, s’assoit, se recouche. Lorsque nous nous croisons, nous tentons de nouvelles hypothèses. La viande contaminée, ou l’eau en bouteilles, exposée à la chaleur et à lumière. La bière, bien sûr, mais Gala n’en boit pas. Le vin ? Je n’en bois pas. Gala colle des feuilles de papier contre la fenêtre, prend sa pression dans le noir. Trois fois elle est allée aux urgences. Elle en est revenue avec un traitement. Jusqu’ici, il est sans effet. Le soir, autour de vingt-deux heures, quand la température retombe, elle va mieux. Elle boit du Rioja sur le balcon. Mais alors, c’est moi qui suis touché. Le corps vacille, les oreilles bourdonnent, j’ai la tête dans une étau. La nuit, les vertiges me réveillent, le plafond et le plancher font le tour d’horloge, je m’accroche au lit.
Rêve
Cet or en pièces et lingots que nous jetions devant nous s’élevait en un tas parfait. L’atmosphère était à la communion entre Suisses. D’autres voisins affluaient, déposant leurs économies, serrant les mains. L’idée de Fédération était retrouvée. Ce n’est pas la valeur d’usage de l’or qui nous retenait mais sa dimension mystique. L’avenir ayant rejoint le passé, le présent dans lequel le pays s’était fourvoyé désormais aboli, tout irait bien.