Ce matin, je l’envoie chercher du pain. Il interrompt mon explication, sors son GPS…
-Non, lui dis-je, viens sur le balcon, je vais te montrer la boulangerie!
Au moment de sortir, il désigne mes pantoufles:
-Je peux te les emprunter?
Je les retire, il les passe et appelle l’ascenseur .
-Attends… tu ne vas pas sortir comme ça?
Il porte un jean en loques, il va torse nu.
-Non?
-Non. C’est l’Espagne ici, les gens ne comprendraient pas.
Et Gala, de la cuisine, l’air d’expliquer :
-Il sont catholiques!
Laci Jurlik 4
Laci Jurlik 3
Il raconte quelques épisodes de son voyage de cinq mil kilomètres qui s’achèvera demain à Algéciras où il prend le bateau pour Tangiers. Il a dû apercevoir mes drapeaux, et cherche peut-être à connaître mes opinions, car parmi les anecdotes qu’il raconte, il insiste sur celle-ci: “j’étais à Budapest et je n’avais rien à faire de l’après-midi. J’ai pensé que le mieux serait d’aller voir où se trouvaient les réfugiés. Personne ne me renseignait. Je voulais juste aider. Alors j’ai arrêté un type au hasard dans la rue. “Quoi! s’est-il écrié, mais pourquoi les réfugiés? Vous voulez voir un pauvre? Un Hongrois pauvre?” Ce type était un gitan. Il m’a conduit à la périphérie dans un bâtiment misérable. Sa femme cuisinait deux patates avec de l’oignon, ses enfants dormaient sur un vieux tapis. Je l’ai emmené au supermarché et lui ai dis: “voilà, achetez tout ce que vous voulez!”. Cela m’a coûté 100 Euros, mais après, je me suis senti bien pendant un mois.”
Laci Jurlik 2
Un message: “les Espagnols chez qui je suis hébergé ont fait à manger mais ne m’ont rien offert. Evidemment, ils n’ont pas à le faire…” Un autre: “Ils ne m’ont pas encore adressé la parole”. Un troisième: “Pourrais-je venir chez toi?” Quand je rentre en soirée, je le trouve en conversation avec Gala. Il a installé son vélo électrique sur la terrasse, décroché ses sacoches rouges, mis les batteries à recharger. J’allume le feu, nous sortons acheter de la bière et de la viande. Au supermarché, il s’étonne: “comment ça, tes enfants sont à Genève?”. Puis cette question surprenante venant de quelqu’un que j’ai connu il y a moins de dix minutes: “pourquoi toi et ta femme vous êtes-vous séparés?” Qui obtient sa réponse: avant de quitter la Slovaquie pour aller travailler en Hollande, Laci vivait avec une belle-mère qu’il n’aime pas et qui, dit-il “ne rend pas mon père heureux”, quant à sa mère, elle s’est remariée trois fois et lui a fait neuf frères et sœurs.
Michéa
“A votre avis, et pour ne prendre qu’un seul exemple, pourquoi les banques ont-elles pris l’habitude de changer régulièrement votre conseiller personnel? Parce qu’elles savent parfaitement qu’un simple employé, avec le temps, risquerait de s’attacher à vous et de se comporter, dès lors, non plus comme un “commercial” qui doit à tout prix placer ses produits, mais comme un être humain réellement soucieux de vos problèmes quotidiens. C’est là, en somme, un hommage du vice libéral à la vertu des gens ordinaires []”, La double pensée, J‑C. Michéa.
Laci Jurlik
Un cycliste slovaque en route pour le Maroc me demande par internet si je peux l’héberger pour une nuit. Comme lui, je suis membre de couchsurfing, c’est d’ailleurs le site que j’ai utilisé pour trouver des hébergements gratuits à Détroit. J’accepte sa demande et lui demande son heure d’arrivée. Il répond qu’il a trouvé un hôte et me remercie. Ce matin, je pars à pied pour le village voisin où je dois acheter du chlore. En chemin, j’aperçois un cycliste vêtu d’un T‑shirt rouge montant un vélo harnaché de sacoches rouges. La photographie du Slovaque que j’ai vue la veille me revient en mémoire. J’ai sous les yeux la réplique fidèle de ce que j’ai vu sur internet. J’appelle: “Laci!”. C’est lui.
Sieste
Fascinante chronométrie du corps. Sans regarder à l’heure, je me couche pour la sieste. Quarante-huit minutes plus tard, je me réveille. Tous les jours, je vérifie le minutage sur une horloge digitale qui projette au plafond. Mais il y a mieux: je dors vingt-quatre minutes sur le côté droite et vingt-quatre sur le côté gauche. Le moment de se tourner ainsi que le moment de se relever se signalent par une hausse subite de la température du corps.
Electrototalitarisme
Monfrère m’envoie une facture des services d’autoroute italiens qui remonte à mai 2015. A cette date, j’aurai quitté l’autoroute sans payer le péage. Je vérifie; en effet, ce printemps-là je me suis rendu à Venise pour un entraînement de boxe ! Seulement — chacun vérifiera d’après son expérience — que veut dire quitter une autoroute sans payer le péage sinon qu’il n’y avait pas de péage?
Refaire
“Si c’était à refaire…” Ce qui a été fait ne peut être refait et ne peut donc être pensé (nous croyons disposer de l’objet du souvenir parce que nous le représentons, mais ce que nous représentons est un objet construit au présent). C’est au contraire ce qui a été fait qui constitue notre pensée et détermine l’avenir comme une chose à faire et qui ne pourra être faite de toutes les manières mais seulement d’une certaine manière. De sorte qu’il y a de moins en moins de jeu — ce qui n’implique pas qu’il y a de moins en moins de liberté. A cet égard, le titre du dernier livre d’André Gide est éclairant. Dans Ainsi soit-il et Les jeux sont faits, l’auteur prend la plume sans l’intention de rien dire de précis, se laissant aller à dire ce qui lui viendra.