Police de proximité

A Lyssach pour voir des voitures améri­caines. Nous cher­chons le garage dans la cam­pagne. Avant de quit­ter Lau­sanne, Mon­père a not­er l’adresse, mais il ne la trou­ve plus. Je con­duis, il fouille ses poches. “J’ai dû la laiss­er sur ton bureau”. J’ar­rête devant un hangar, un jeune paysan gicle son tracteur. Mon­père se ren­seigne. Nous roulons en sens inverse. Quelques min­utes plus tard, nous sommes à nou­veau per­dus. Mon­père déplie une carte mil­i­taire. Autant chercher de l’or dans du fumi­er. Alors nous déci­dons de tout repren­dre depuis le début. Retour à l’au­toroute. Au pre­mier gira­toire, une camion­nette de police s’en­gage à notre suite. Je me gare et sug­gère à Mon­père de deman­der aux agents. Croy­ant à une diver­sion, ceux-ci deman­dent à voir nos papiers. Pourquoi? J’ai oublié d’en­clencher le clig­no­teur en entrant dans le gira­toire (je ne le mets jamais). “Per­mis?” Je n’ai pas. “Peu importe. Mais il y a autre chose…” Et ils nous embar­quent. Tan­dis que l’un des agents véri­fie je ne-sais-quoi dans un bâti­ment en forme de cube (trois quart d’heure à piétin­er), Mon­père essaie — comme il dit — de “retourn­er la poli­cière”. De fait, il l’en­gage à requérir des effec­tifs sup­plé­men­taires, à se met­tre en grève, à con­tester le pou­voir de la hiérar­chie poli­tique et pour finir, l’as­sure de son sou­tien. Quand nous repar­tons enfin, nous visi­tons nos Améri­caines, man­geons une tranche de boeuf chez un serveur de Tran­syl­vanie avec qui Mon­père échange son adresse puis la police nous arrête une sec­onde fois, à Vevey cette fois (j’ai oublié les phares).

Morges 2

Rem­plir les caiss­es exige de pro­duire des vedettes. Bernard Wer­ber, Dan Brown, Eric Emmanuel-Schmidt, ces épou­van­tails attirent les regards. Des palettes de livres sont déchargées à leur pied. Vendeurs, ils font ce qu’ils savent faire, ven­dre, puisque telle est leur approche de la lit­téra­ture, non-lit­téraire. Une par­tie de l’ar­gent récolté per­met de pay­er les frais qu’oc­ca­sion­nent les autres écrivains, ceux qui se préoc­cu­pent d’art. Cela ne poserait aucun prob­lème si les ama­teurs étaient des ama­teurs réels, de ceux qui savent la dif­férence entre un pro­duit et une oeu­vre lit­téraire. Hélas, vis­i­bles comme ils sont au milieu du paysage, ces épou­van­tails font oubli­er qu’il existe une culture.

Eclipse

Etrange femme. Lorsque je l’aperçois dans l’an­gle de la véran­da, dans la salle supérieure du Casi­no, où a lieu de cock­tail, elle est assise der­rière une table basse, dans un fau­teuil et dis­cute. Bien­tôt, elle se rap­proche. Enfin, elle est là, le verre à la main, le regard sur moi. Belle, fine, séduisante. Laide, mou­vante, vive. Claire et pro­fonde — je ne par­le encore que du corps. Elle entre dans la con­ver­sa­tion. Com­ment? Je ne saurai dire. Passe un quart d’heure, une heure. Com­mence une deux­ième heure. Nous par­lons. De quoi, je l’ig­nore — du moins ne le sais-je plus. Elle est tra­duc­trice, elle traduit du russe. Où habite-t-elle? A Moscou. Le cock­tail finit et nous allons dans un bar. Nous buvons encore. Elle du vin, moi de la bière. Cer­taine­ment est-il ques­tion du monde, donc de l’in­va­sion, de ces traî­nards musul­mans que verse le tiers-monde sur notre con­ti­nent. Et en Russie? Avec dans la voix des accents de sincérité, elle martèle ses con­vic­tions. En con­fi­ance, je me rap­proche de mes opin­ions réelles. Alors, elle en vient à des ques­tions plus per­son­nelles. Aus­sitôt, l’ivresse s’estompe (elle revien­dra): inqui­et, je me demande qui j’ai en face de moi. D’au­tant plus qu’elle vient de déclar­er, avant de se lever (elle reparaî­tra): “je tra­vaille aus­si pour l’Am­bas­sade de Suisse”. Sen­ti­ment étrange — c’est ici mon pro­pos: je ne sais plus à qui j’ai à faire. Habituelle­ment, la per­son­nal­ité de l’in­ter­locu­teur se pré­cise à mesure que se déroule la con­ver­sa­tion. Or, mes cer­ti­tudes vien­nent de se dérober. Alors, je regarde autour de moi. Nous sommes dans un pub. Que faisons-nous? Nous par­lons. Depuis trois heures. Pourquoi s’ap­procher de moi, tan­tôt? Réponse évi­dente. Cepen­dant, elle ne suf­fit pas à dis­siper mon malaise. Peu après, son­nés par l’al­cool mais surtout, ayant neu­tral­isé toute ten­sion pos­i­tive devant cette éclipse de l’autre, nous nous séparons. Le doute me suit jusque dans le som­meil. Le matin, et les deux jours qui suiv­ent, il est là, intact.

Morges

A Morges, avec quelque deux cent autres écrivains pour Le livre sur les quais. Sous la tente prin­ci­pale, les tables de présen­ta­tion des livres for­ment un quadri­latère; au cen­tre, un quadri­latère plus petit. Les vis­i­teurs défi­lent dans le couloir. Rien de tel pour con­tribuer à la soli­tude de l’artiste. Pour­tant, j’ai demandé à venir. La ren­con­tre avec les autres écrivains est impor­tante, agréable, ami­cale. A l’oc­ca­sion, je pour­rais lire leurs textes. Ce n’est pas l’en­vie qui fait défaut, mais com­ment s’y pren­dre? Le temps est court et les vol­umes se mul­ti­plient. Pour peu que l’on tarde à les acquérir, ils dis­parais­sent. Et puis il faut écrire, activ­ité immense. De sorte que l’on demande à l’autre “ce que c’est”. Il est emprun­té. Je le suis aus­si lorsque je dois faire face à cette ques­tion. Le deux­ième jour, elle m’est posée en pub­lic et au sujet d’un de mes livres les moins définiss­ables, Le trip­tyque de la peur. De plus, c’est le matin, je viens de me réveiller, j’ai l’œil rouge. D’ailleurs, c’est un hasard si j’ai con­sulté mon emploi du temps de la journée. Tout juste une demi-heure après avoir quit­té le lit, je prends place sur une chaise face au pub­lic et tente d’ex­pli­quer ce qu’est un ver­ra­co. Exer­ci­ce peut-être réus­si sur les trente pages que compte cette par­tie du texte, grâce aux cita­tions, doc­u­ments et appels à témoins — voilà qu’on me demande de résumer cela en deux phras­es. Tou­jours ce para­doxe: si l’écrivain avait souhaité dire autrement, il l’eut fait d’emblée. La seule réponse à la ques­tion est donc le texte écrit. Mais ce n’est pas ain­si que fonc­tion­nent les choses. Vous avez une tête, elle doit être mon­trée; une façon de vous exprimer, elle doit être con­statée; une atti­tude, on veut la savoir. Pour m’aider, le mod­éra­teur lit une phrase du Trip­tyque — que je ne com­prends pas. Je le prie de répéter. Il com­mence plus haut dans le texte, finit plus bas. Beau­coup plus clair. Cepen­dant, je ne suis pas sûr de com­pren­dre. Le meilleur moyen de se tir­er de sit­u­a­tion est encore de par­ler d’autre chose. Ce que je fais. J’en­tame un dis­cours sur la dimen­sion pre­scrip­tive de la société qu’an­non­cent les posthu­man­istes améri­cains adeptes du télécharge­ment de la con­science. De retour sous la tente, j’avale trois cafés. Le soleil est revenu, les vis­i­teurs se bous­cu­lent, aux caiss­es l’at­tente est longue.

Circulation

A nou­veau dans l’avion. Comme dit avec humour Tol­do: “tu es pire que les gens du voyage!”

Compréhension

Quelque chose nous échappe. A preuve, nous cher­chons à savoir ce que com­pren­nent ceux-là qui sociale­ment ont réus­si. Alors, que ce sont eux qui occul­tent le monde.

Bus

Le bus tra­ver­sait l’av­enue en début de soirée, par­fois plus tard. Le matin, quand il reparais­sait, c’é­tait à vide. Les habi­tants du quarti­er cher­chaient à iden­ti­fi­er les pas­sagers qu’il embar­quait et trans­portait. Nul doute qu’ils ne vinssent du quarti­er puisque le bus par­tait du milieu de l’av­enue et y reve­nait. Pour­tant, le maire assur­ait qu’il ne man­quait per­son­ne sur la liste des habitants.

Hauteurs béantes

Dans le cours des rêves, le sen­ti­ment de chute est fréquent: Le plus sou­vent on se réveille ou alors on évite la chute. Du moins n’y a‑t-il pas volon­té de chuter. Deux fois dans la même nuit, à bref inter­valle, je me trou­vais au som­met, une fois d’un gouf­fre, l’autre fois d’un mur. Je me jetais.

…les vertiges

Fin du séjour à Munich, nous allons boire dans le jardin de l’Au­gustin­erkeller. J’ar­rive le pre­mier accom­pa­g­né d’Ap­lo et Luv, nous sommes à vélo. Fréquen­ta­tion moyenne ce soir, dis­ons dans les mille per­son­nes. Je ne repère pas aus­sitôt le table du stamm pour lequel nous avons le statut d’in­vités, nous choi­sis­sons de nous installer dans l’om­bre d’une arbre.  Comme moi, Luv reçoit son litre. Appa­raît Gala, venue en métro et à pied. A peine assise, elle se relève, fait de grands saluts — je cherche à qui? A dis­tance, j’aperçois une tablée de jeunes qui répon­dent. Que je sache, on ne les con­naît pas. Gala  se dirige vers eux, au dernier moment bifurque, s’assied avec un vieux mon­sieur à mous­tache qui est seul. C’est Har­ald. A mon tour je vais pour lui ten­dre la main. La réu­nion heb­do­madaire du stamm a lieu le ven­dre­di, nous sommes jeu­di. Nor­mal qu’il soit seul. Quand Gala revient enfin, elle me donne les nou­velles des amis et dit ceci:
-Le pau­vre est dés­espéré,  sa femme a des ver­tiges, c’est à peine si elle tient debout. Elle a vu vingt-et-un médecins, aucun n’a trouvé…

Moustiques

L’e­spèce à muté. Ou alors, je veux bien que l’on m’ex­plique. Je me couche. Un pre­mière piqûre gon­fle sur ma jambe. Et deux autres. Depuis les volées d’Asie, je con­nais la recette: ne pas grat­ter. Mai je sais aus­si le fonc­tion­nement du par­a­site. Tan­dis que je dors, il récupère. Ne nous faisons pas d’il­lu­sion, il va revenir. J’al­lume, j’in­specte. Je ne trou­ve pas le mous­tique. J’éteins. A peine couché, je m’en veux. C’é­tait la solu­tion de facil­ité. Jamais cette solu­tion: c’est la mort. Je ral­lume. Le mous­tique est juste là. A qua­tre pattes, il souf­fle appuyé con­tre le pla­fond. J’at­trape ma culotte et le baffe. A‑t-il chu ? Je scrute les dalles de mar­bres. Gris­es et mouchetées, elles sont faites pour leur­rer les vail­lants chas­seurs de mous­tiques. Admet­tons — je me recouche. Trois nou­velles piqûres me réveil­lent. La douleur est local­isée mais vive. Il faut compter dix min­utes avant que l’onde ne reflue. Fâché, je me relève. Je démonte les lits gigognes. Il est qua­tre heures. Je ren­verse la mate­las dou­ble et j’ex­trais le sim­ple. Il y a six pieds vis­sés au som­mi­er, je les dévisse et les range en sur une ligne après les avoir roulés dans la main. Enfin, j’aus­culte l’écran mous­ti­quaire posé con­tre la fenêtre. Son bord est légère­ment soulevé. J’imag­ine le mous­tique. Un spéci­men entraîné. Qui en veut. Il est con­tor­sion­niste, il se sera fau­filé. Ou alors… Oui! La bouche d’air con­di­tion­né. Que ces mous­tiques aient du flair et de l’ap­pétit, je n’en doute pas, mais ont-ils assez de nez pour se véhiculer à tra­vers trois mètres de con­duit ? Une fois de plus j’éteins. Tout de même, j’en ai écrasé deux et j’ai agité ma culotte à tra­vers toute la pièce pour fab­ri­quer de l’air, aucun nou­v­el élé­ment n’a sur­gi. Eh bien, le croira-t-on? Trois fois encore je suis piqué. Je fais compte: douze pris­es de sang. Cette fois, je monte à l’é­tage, je déballe la mous­ti­quaire achetée en juin, celle que je n’ai pas instal­lée faute d’avoir une perceuse (le pla­fond est dur), je coupe une sec­tion de fil dans la bobine de métal et j’ac­croche au-dessus de mon lit. Me voici pro­tégé, mais comme le mate­las est sans son sup­port, pas cen­tré et l’in­stal­la­tion peu experte, le tout dépose sur mon vis­age comme une toile d’araignée et m’emballe au moin­dre mouvement.