Mon voisin, un ancien banquier, a un gazon impeccable.
-Mais enfin Luis, comment fais-tu?
-Je tonds.
-Tu ne sèmes pas?
-Je tonds.
-Mais enfin Luis, moi aussi je tonds?
-Je tonds et je tonds et je tonds encore.
-Evidemment. Alors que je voyage.
-Oui. En tout cas, ne renonce pas, insiste et tonds, n’arrête jamais de tondre!
Tonte
Agrabuey
Ce matin, dans Agrabuey, corvée de printemps. Ana la femme du maire pelle l’eau de la fontaine, Miguel arrache l’herbe poussée entre les pavés, le guide requis pour la manoeuvre (faute de neige, il est ces jours sans travail) nivelle les bordures à la débroussailleuse. Un serpent s’échappe. Il ondule, n’en pouvant plus s’arrête sur mon pas de porte, au milieu de la rue de Barrio Campo (le village-champ). Aplo quitte la table de travail où il traite sous forme de dissertation et en anglais le sujet d’économie “spaces and exchanges”. Nous fixons la bête quand approchent les deux frères Jésus.
-Il est mort, déclare l’aîné.
L’autre le soulève.
-La queue est coupée.
Puis ils s’attaquent à ma chaudière expliquant: “Alexandre, il te manque mil de pression! Là, tu vois? Tu ouvres cette vanne, et quand l’aiguille noire rejoint la rouge…”
-Pas si vite!
Je fonce à l’étage, reviens avec une feuille de papier et un stylo, note le tout en français et applique du scotch sur les différente vannes, nommant l’une “A”, l’autre “B”, la troisième “hiver”, la suivante “été” comme si les deux frères allaient m’enfermer dans un sous-marin dont j’aurai à assurer la capitainerie pour un long voyage.
Tarbes
A Tarbes, dans un supermarché en réfection. Les clients, innombrables, poussent leurs chariots à travers des coursives instables, poursuivant les produits qui charrient ici et là, à bord d’étagères sur routes le personnel chargé du réagencement. Les légumes sont sur le parking, les fromages au milieu des pantalons. Sortant du parking, la Dodge roule sur des bouteilles cassées.
-Etrange, juge Aplo.
-Tout est comme ça désormais — pénible.
Balaruc
Le soir, nous atteignons l’hôtel des curistes, à Balaruc. Prévoyant de voyager seul, j’ai réservé une chambre simple. Je suggère un lit de camp. Le patron propose un lit plus grand mais unique. Puis il fait porter par son factotum qui vient de commencer le service du restaurant le nécessaire dans une chambre de réserve; celui-ci se présente à l’étage avec son nœud papillon, jette une matelas dans le vestibule, annonce qu’il apportera des serviettes. Nous sommes en soupente, dans une sorte de galetas. La nuit, je me réveille et hume l’air: sensation de dormir dans un garde-meuble de l’armée du salut.
Bac 3
A Genève, je vais au bureau et remue le stock. A force de persévérance, je trouve ma canne à pêche. Elle est derrière les cartons de robinets, de joints et de douchettes anales qui nous sont restés sur les bras suite à la faillite de la société de sanitaire. Son état vérifié, je la cache dans une anfractuosité du mur (c’est un modèle de prix), puis je déjeune avec Luv, en face de la gare, dans cette brasserie qui donne sur la scène de la drogue, la rue de la Servette et sa cour des miracles, heureux de voir que ma fille va bien, qu’elle travaille avec patience ses cours du collège, dans un monde bâti à sa mesure. Elle s’en va, Aplo me rejoint. Entre temps, il a vu son amie qui vit à Lausanne et lui a expliqué la situation. Nous roulons jusqu’à Carouge où je dois obtenir le duplicatum de la carte grise de ma Dacia récemment mise en vente. Avant d’emprunter l’autoroute, nous filons les yeux grands ouverts en direction de Saint-Julien à la recherche d’une boîte à lettres. La carte grise confiée aux bons soins de la poste, je tourne la voiture en direction du Bachet-de-Pesay, entrée de l’autoroute fermée. Je tourne le voiture. Nous voici enfin dans la bonne position. Alors le téléphone sonne. Mamère: “tu ne peux pas conduire dans ce état!” J’accélère. “Promets-moi, dès que tu auras passé la frontière, gare la voiture sur le côté et repose-toi!”
-Dès que j’aurai quitté la Suisse, ça ira mieux.
Bac 2
Au téléphone, Olofso s’écrie: “Tu ne peux pas faire ça! Et il faudrait je donne mon accord? Maintenant, juste maintenant? Pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt?”
-… il vient de me montrer ses notes.
Elle raccroche. Et rappelle. Aplo répond, sort dans la rue, tourne en rond, écoute, hésite. Fin de la conversation. D’un pas lent, il vient vers moi:
-Bon, je viens!
J’appelle l’école. La professeur principale :
-Prenons rendez-vous, nous en discuterons.
-Madame, je pars dans cinq minutes.
-Vous… Comment ça? Et votre fils, qu’en dit-il? Est-ce qu’au moins il viendra au cours?
-Quand est-ce?
-La cloche ne va pas tarder à sonner.
-Je vous l’envoie. Il vous dira ce qu’il en pense.
Je raccroche. A Aplo:
-Tu montes voir ta professeur, tu lui expliques!
Pendant ce temps, je charge la voiture: tapis, livres, bière, tables de nuit et table d’écriture. Le portable sonne. Cette fois, c’est la directrice. Elle ne comprend pas. Et insiste: Aplo a un devoir de maths cette semaine, il lui reste toute la fin du programme à voir!
-Ecoutez, lui dis-je, il a fait 5 sur 20 à son examen de math, vous pensez vraiment qu’il va remonter sa note d’ici à vendredi?
Avantage, je paie cette école. Il y a deux ans, le directeur de l’école de secondaire de Jolimont de Fribourg, un Français, à pu, avec l’aide du préfet africain de ce canton, me faire arrêter à l’aéroport de Cointrin alors que je m’envolais pour Londres afin de me contraindre à payer une amende d’ordre pour avoir sorti Aplo de l’école pendant une demi-journée, mais là, nous sommes dans le privé, je suis client, avantage aux (faux) riches.
Bac
Après quoi je dis à Mamère ce que je pense de ces Suisses abrutis de civisme qui, non contents d’avoir dans les jambes des populations d’ectoplasmes débarqués des poubelles du tiers-monde, redoublent de zèle, font de la vie en société une science exacte et portent aux conseils de village des édiles qui les rançonnent pour lancer des projets somptuaires telles que ces étables de luxe pour vaches fribourgeoises qui déparent la campagne ou ces parkings de bitume lisse avec horodateurs qui écrasent dix prés, me couchant en colère, me réveillant en colère, avant de regagner l’arrière-boutique de Lausanne où, recevant Aplo quelques heures avant de prendre la route pour l’Espagne, celui-ci me présente des notes de bac blanc médiocres, ce qui m’amène à le placer devant un dilemme, continuer la préparation de l’épreuve ainsi, avec ses propres moyens, ou réunir dans l’heure ses cours dans une valise et monter en voiture afin que je lui explique à raison de sept heures quotidiennes, dix jours de suite, dans la maison d’Agrabuey, à mille kilomètres, comment faire pour étudier, mémoriser, organiser et présenter valablement la matière de son examen.