A peine installé dans la ferme, Mamère demande de l’aider. Nous chargeons la Toyota, nous roulons jusqu’à la déchetterie. Nous roulons pare-chocs contre pare-chocs, à travers ce village de paysans désormais encombrés de hangars Aldi, Lidl, Denner, Migros, Bricochose et Choseauto. Commentaire de Mamère:
-C’est la plus mauvaise heure.
Celle où les hommes et les femmes du village finissent le travail et montent en voiture pour se répandre à cinquante mètres, en même temps, tous, dans les centrales d’achat, ce qui leur permet de constater que “c’est le plus mauvaise heure”. Du moins pour ceux qui ne privilégient pas d’abord le passage en déchetterie, celui-ci étant le complément logique de l’achat de choses emballées, fragiles, inutiles, encombrantes et usées, que l’on jette. Ici et là, je vous prie, dans des conteneurs, des seaux, des bennes, des tonneaux dûment étiquetés par des fonctionnaires orange qui une baguette à la main, la gueule avinée, dirigent en chefs d’orchestres cette symphonie du déchet. Mais tout cela est si sympathique! Les villageois se saluent, fiers de montrer qu’ils jettent par civisme et connaissent leur affaire:
-L’huile ménagère, dans le bleu Roger?
-Merci Jean.
Et comme nous sommes venus, nous repartons, dans le petit embouteillage-minute qui égaye à heure fixe, quatre fois par jour, la vie quotidienne de ce village autrefois sensé.
Etouffer 2
Etouffer
Des papiers, encore des papiers, des papiers factures, des papiers-versements, des lettres-contestation et des réponses-types, ce régime affreux qui étouffe comme étouffait dans le film Brasil sous une tornade de papier ce pauvre piéton qui se hâtait vers son travail. Ayant fini le mien, traiter ces et classer ce papier, je monte en train pour rejoindre la Glâne. Or, à peine assis dans le wagon, j’ai dans le dos une Arabe qui dialogue en arabe dans son téléphone portable, que je prie de se taire, qui se tait pour faire entendre aussitôt, à deux sièges du mien, une Brésilienne qui dialogue en brésilien dans son téléphone, et dans ces conditions, celles du charabia universel qui bloque toute velléité de pensée ou de lecture, nous traversons le Lavaux, Puidoux-Chexbres et Palézieux. Peu après, au milieu d’un champ, la valise ouverte, je me change, c’est à dire que je quitte mes jeans pour enfiler une paire de Bermudes et c’est ainsi que Mamère, descendue me prendre en voiture me découvre, en slips, sur le bord de la route.
Swiss
Léger retard de l’avion en raison de la grève des aiguilleurs du ciel marseillais; ces luttes anachroniques, relevant du sport, ne finiront-elles donc jamais d’emmerder le reste de l”Europe? Pendant le survol de Lyon, le pilote suisse-allemand est fier d’annoncer qu’il a pu accélérer et rattraper le retard. A bord, j’achète une cartouche de cigarettes pour les employés et comme l’hôtesse me demande si je prends les “miles”, je lui suggère de les inscrire sur la carte de Monfrère qui, installé à l’autre bout de l’appareil, voyage en première. A Cointrin, c’est Monpère et sa femme qui nous accueillent et nous ramènent à Lausanne à bord de la Mercedes des années 1980 qu’il viennent de rapporter de Budapest(si je comprends bien, ils font le voyage une semaine sur deux). Conversation de toujours: les dernières éclairages historiques autour de la personnalité d’Hitler dont Monpère a pris connaissance par ses lectures de la semaine et me voici à nouveau dans l’arrière-boutique, ravi d’entendre chanter les oiseaux dans la nuit précoce.
Dimanche
Avant midi à la bière, le corps couvert de bleus, la mâchoire douloureuse, dans La Cala qu’éclaire ce dimanche un superbe soleil tandis que défilent sur l’avenue de la Méditerranée, portée par des hommes à chapeaux de feutre plat, une vierge sur son char. Après quoi, je me hâte de rentrer à l’appartement pour remettre en liquide les loyers des prochains mois au père de la propriétaire, lequel occupé à peindre une clôture en bord de mer à complètement oublié notre rendez-vous. Je retrouve Monfrère sur la terrasse et comme s’ajoutent à la vierge le jour des mères, que les restaurants qui cuisent la paella sont de ce fait tous réservés, nous commandons chez Paco un poulet et ses piments, celui-ci s’inquiétant de savoir si j’écris toujours (moi, dit-il, je continue d’apprendre la guitare au milieu de mes poulets).
Car jacking
Après trois jours de combat, derniers entraînements sur l’aire de stationnement de la Foire de Malaga où nous garons huit voitures, les uns attaquant les autres à coups de poings puis à l’arme blanche et au pistolet. Positions répétées: quand je vais à ma voiture, quand j’ouvre la portière et, plus difficile, lorsque les mains sur le volant, alors que la voiture roule, le passager me glisse un couteau sous la gorge. Entre euphorie et épuisement, nous encaissons les coups en riant, aussi contents qu’une bande d’enfants.
Plastique humaine
Menu du jour avec les instructeurs et d’autres combattants dans un quartier proche de la Foire de Malaga aux maisons basses brûlées de soleil. A la table voisine, une famille d’ouvriers avec oncles, grands-parent et deux adolescents dont une fille au physique exceptionnel que je suis seul, assis dans l’angle, à voir et que je regarde à n’en plus pouvoir pendant le repas, non tellement pour sa sensualité (elle doit aller sur ses quatorze ans) que pour sa plasticité qui, chose rare, est parfaite, aussi bien dans les rapports que pour la finesse du cou, du nez, du menton. De plus, le caractère physique incarne l’Andalouse idéale: cheveux de jais, front altier, de grands yeux aux cils arqués, un port droit et fier qui ne plie pas. “Retourne-toi”, dis-je à Monfrère. Ce qu’il fait sans trouver à cette image la fascination que j’y trouve. Le repas se poursuit, entre deux bouchées, je ne cesse d’admirer. Elle, jamais ne pose le regard sur notre tablée, d’où cette question: nous a‑t-elle seulement vus? Plus étrange, alors que la famille entière, façon espagnole, parle, rit, s’exclame, elle ne prononce pas un mot. Nous buvons le café avec Izraeli quand elle sort derrière son père. La salle de restaurant étant construite en surplomb du trottoir, j’ai alors une vue plongeante sur la gamine, qui s’éloignant tient la main droite sur son entrefesse la paume vers l’extérieur.
Bus
Entraînement antiterroriste à la centrale des transports publics de Malaga. Au signal, les combattants répartis en deux groupes entrent chacun en courant par une des portes opposées du bus, se croisent, se battent et ressortent. Après cet échauffement par les coups, nous montons tous à bord, le chauffeur démarre et roule. Un des vingt combattants, armé d’un couteau, attaque un passager. Les autres donnent l’alerte, défendent, désarment et abattent le terroriste — ils sautent à terre. Ainsi toute la matinée, contre des preneurs d’otages armés de pistolets ou de fusils, solitaires ou en groupe.
Belle légionnaire
Camp de la légion espagnole, je disais à cette femme, “que les soldates sont belles!”. Qui l’étaient non seulement par le corps, souple, mince, en mouvement, mais par la combinaison tactique, ceintures de charge et position des armes, conçue avec une intelligence que trahissait l’esthétique du portage (la question m’agitant dans la vie réelle depuis deux ans sans que je sois parvenu à trouver la solution). J’embrassais alors ma partenaire. Désireux de l’emmener, je lui disais, “nous irons où tu voudras!” Pour ajouter aussitôt: “sauf en Suisse!”
-Tu es trop vieux!
Fâché d’apprendre que j’étais vieux, je raisonnais: nous passons tous deux le bac et, je veux bien, je suis plus âgé qu’elle, mais enfin même si nous avons tout raté… bref, quel âge a cette femme?
-Trente-deux, tu as trente-deux ans, lui disais-je, ce n’est pas si jeune pour passer le bac, nous ferons un beau couple!
Quand, à part moi, je songeais, “tout de même, dix huit ans de différence…”