Tapis

Ce matin, après une semaine à révis­er le bac, sen­sa­tion de con­tente­ment à l’idée de net­toy­er la mai­son; d’abord parce qu’agiter un bal­ai ou frot­ter des plaques de cui­sine per­met de rêver et même, par­fois, de penser; ensuite parce que ce labeur domes­tique mar­quait la fin de l’ef­fort pater­nel lequel pater­nel va pou­voir se con­sacr­er, dès dimanche, à la lec­ture. M’at­ten­dent huit ouvrages sur les rap­ports cerveau-machine — je m’en réjouis. Il suf­fit d’al­lumer le feu, chauf­fer le café et pren­dre posi­tion dans le canapé. Atten­dant le départ d’Ap­lo que je recon­duis demain à Saragosse, nous avons bat­tu sur la riv­ière le tapis per­san que m’a prêté Mon­père pour con­stater que sa sur­face phénomé­nale (il occupe les trois-quart du salon qui n’est d’ailleurs qu’une pos­si­bil­ité de salon puisque, si j’en crois mon voisin, la mai­son est en fait un ancien poulailler) nous a valu d’af­fron­ter des dif­fi­cultés dignes de ces vidéos sur les puz­zles abscons que regarde Arto; mais surtout, il a fal­lu sor­tir 346 man­u­scrits de toute gen­res et for­mats du vais­se­li­er fin­landais afin d’en soulever les pieds et gliss­er sous lui les marges du tapis

Mark

La com­paru­tion en avril dernier, devant le sénat améri­cain, sous pré­texte d’usage illicite de don­nées, de Mark Zucker­berg, ce précurseur de l’abo­li­tion des dif­férences, m’a aus­sitôt parue sus­pecte. Depuis hier, nous savons que ce spec­ta­cle retrans­mis dans le monde entier avait pur but de faire pass­er pour de la moral­i­sa­tion la cen­sure infligée via le réseau social à tout con­tenu qui ne sou­tient pas les poli­tiques mon­di­al­istes d’in­va­sion de l’Oc­ci­dent par les hordes du tiers-monde (que les pro­mo­teurs du supra­na­tion­al­isme, mépris supérieur, ont inscrit aux côtés de deux autres types de cen­sure pré­ten­du­ment du même acabit, la pornogra­phie et l’apolo­gie du terrorisme.

Polonais

A bord d’un voili­er à la cale pro­fonde, mon employé polon­ais de mèche avec les ouvri­ers du port me fai­sait enten­dre après avoir entre­pris ces derniers qu’ils n’exé­cuteraient pas le chantier avant la fin de la semaine. Aus­sitôt, ils étaient sur le pont, de solides gail­lards aux têtes mal dégrossies, et lorgnaient sur la machiner­ie :
-Il va fal­loir ser­tir de petites lumières dans le bois de la coque, expli­quaient-ils, dis­ons un mil­li­er pour com­mencer.
En même temps, je regar­dais par dessus le bastin­gage et j’aperce­vais, au milieu du lac, inondée, croulant, ma salle de bains et je soupi­rais, “après la coque, il y aura encore cela à répar­er!”
-Alors patron? demandait le Polon­ais.
-Tout est devenu si com­pliqué dans ce monde! Vois-tu, ma seule réponse à toutes les ques­tions est “buvons une bière!”.
Et au réveil, je songeais: c’est bien là mon sen­ti­ment, com­ment en est-on arrivé à com­pli­quer pareille­ment les choses?

Penderie

L’apparte­ment de Mala­ga offrant peu d’ar­moires, Gala a exigé en avril de l’an­née passée que j’achète une pen­derie. Pay­er, n’est pas réjouis­sant; pay­er des meubles en pous­sière encore moins; mais tra­vailler avec une vendeuse devant un écran à créer ce meu­ble est un cal­vaire. L’opéra­tion a duré trois heures. Trois de plus pour rédi­ger le con­trat et sign­er les papiers. Ma frus­tra­tion était telle que je suis allé acheter un shak­er a pro­téines dans une bou­tique de mus­cu­la­tion. Une semaine plus tard, des ouvri­ers instal­laient la pen­derie mod­u­laire de cinq mètres de long et deux de haut dans la cham­bre en alcove de notre duplex. Gala y a rangé ces car­tons de chaus­sures vides. Pour ses vête­ments, ils sont restés comme d’habi­tude dans des valis­es garées sous le lit. Début févri­er, avant de don­ner le con­gé, j’ai pub­lié une annonce: “armoire neuve, achetée 1200 Euros, à ven­dre”. Qua­tre, trois puis deux cent Euros. J’ai ren­du les clefs de l’ap­parte­ment, l’ar­moire est restée sur place. Tout à l’heure, un habi­tant de Fuen­giro­la appelle. “J’ai deux soeurs, des veuves, qu’in­téressent votre pen­derie. Puis-je mon­ter?”
- Désolé, je suis à Agrabuey, à mille kilo­mètres de Mala­ga.
Or, mir­a­cle. A l’in­stant, j’ap­prends que le pro­prié­taire de l’im­meu­ble a fait le néces­saire, il a ven­du la pen­derie et m’en­voie l’argent.

Zombies

Au pied de la mon­tagne, ce super­marché Car­refour de qua­tre cent mètres de côté qui ouvre sur une esplanade conçue pour mille voitures. Hier, nous étions six clients. Aplo effrayé me dit: “c’est angois­sant!”
-Tu trou­ves? Moi, j’aime ce vide. Evidem­ment, il ne faudrait pas que ça ferme.
Plus tard, chargé de nos cabas qui con­ti­en­nent de la viande hachée, des tacos, des chips, deux jeans à 12 Euros, plusieurs salades et trois baguettes de pain (je con­gèle), nous tran­si­tons par la galerie com­mer­ciale: la moitié des com­merces sont aban­don­nés.
-Un film de zom­bies, remar­que encore Aplo.
De fait, le park­ing offre une vue sur­prenante. Il n’y a qu’une voiture, ma Dodge. Réfléchissant, je cal­cule qu’il en ira de même à Puente la Reina, la ville la plus proche. Intu­ition récom­pen­sée puisque j’achète dans ce mag­a­sin de sport qui à Noël débor­dait de clients une paire de chaus­sures de skis et une autre de marche au quart de leur valeur.

En route

Les jeux sont faits, nous sommes en route pour un sys­tème total­i­taire à moins qu’un obsta­cle majeur, guerre civile ou une rup­ture économique, ne con­tre­carre les des­seins des mal­faisants — souhaitons-le!

Hirondelles

Temps superbe, le soleil éclaire la val­lée dès huit heures, l’air est vif, nous sor­tons étudi­er au jardin. Pro­gramme du jour, His­toire et mémoire de la sec­onde guerre, puis, en philoso­phie, La démon­stra­tion, enfin un devoir de sci­ences poli­tique, Car­ac­téris­tiques socio-cul­turelles du vote. Au-dessus de nos têtes passent et repassent les hiron­delles qui nichent dans notre mur de façade. A midi, Aplo choisit un thème de dis­ser­ta­tion et cha­cun s’y colle. Les Etats-Unis de 1918 à nos jours. Nous com­parons les résul­tats, et c’est l’heure de dîn­er, je cui­sine les bro­chettes de crabe et de poulpe achetées ce matin au marché ambu­lant qui, une fois par semaine, pour un quart d’heure, installe son stand sur la place du village.

Fatigue

Par­fois épuisé, mais fatigué, pas que je me sou­vi­enne; voilà qui change. Si j’en­tre­prends une répa­ra­tion, fais une course, traite une affaire, je me réjouis d’en finir, de m’asseoir, de me couch­er, ne serait-ce que pour divaguer, activ­ité entre toutes la plus utile et la plus por­teuse. Penser vaut mieux que faire. Si j’en par­le, c’est que je trans­portais tan­tôt à tra­vers le vil­lage une sec­tion de gout­tière, du vieux tuyau et des piles de car­ton après avoir per­cé, vis­sé, retourné la terre et rem­poté un palmi­er. Dans cet état, je croise la vielle dame qui vit au-dessus de la ruine. Elle approche lente­ment, me voit. J’at­tends (peut-être est-elle sourde), la salue.
-Vous allez bien? Il a man­qué pleu­voir.
-Pleu­voir? Oui, oui. Je me promène.
Je com­prends alors que si elle veut faire la prom­e­nade jusqu’au bout, elle ne peut en plus par­ler de la pluie et du beau temps, que c’est l’un ou l’autre, précédée et suiv­ie comme elle de la fatigue.

Etouffer 3

Selon mon habi­tude, j’é­coute les derniers qua­tre-vingt, cent, cent-dix albums rock et folk pub­liés qu’af­fiche mon site à for­fait et en retiens, après écoute intu­itive, quelques-uns dont celui-ci, Com­plic­it du groupe Bad Breed­ing, soit Res­pi­ra­tion dif­fi­cile; pour Aplo qui pré­pare en cui­sine des tacos et pour lequel je vocif­ère à mesure mes appré­ci­a­tions, je fais, spécu­lant sur les pre­miers riffs, “du punk!”, puis “atten­dons la voix..”, et impa­tient, mimant les effets sonores, “le type va chanter comme ça (j’imite)”. Ce qui a lieu et, aus­sitôt m’ar­rache:
-Mais, c’est du Crass!
Ce que véri­fie le graphisme de la pochette, des écri­t­ures majus­cules organ­isées autour d’un cer­cle. Logo qui me rap­pelle que le 29 avril, comme je sor­tais de la sta­tion de métro Château rouge, à Paris, pour rejoin­dre l’ap­parte­ment de mon édi­teur, quarti­er de la Goutte d’or, au milieu des nègres, reten­tit soudain d’une fenêtre au pre­mier étage, le pre­mier titre du célèbre album de Crass, Christ (qui m’a accom­pa­g­né pen­dant des années et dont le son me ren­voy­ait brusque­ment à l’ado­les­cence), hymne post­punk à l’anarchisme.

Etre

Etre jeune et avoir l’idée du monde, c’est à dire la force d’en­tr­er dans la vie à par­tir des possibles.