Destin des théories

Les théories ne sont ni vraies ni fauss­es. Elle sont faites, repris­es ou délais­sées. Si la reprise est générale, elles con­nais­sent leur moment de vérité.

Arabes 5

Rue Bor­go Alle­gri, une semaine que la ligne est tracée au sol côté Arabes. Déjà dit, pas de change­ment pour les auto­mo­bilistes. Il y avait des cas­es de sta­tion­nement, ils se garaient, il y a inter­dic­tion, ils se gar­ent. Et soudain, ce matin, deux munic­i­pales por­tant le casque blanc façon Grand d’Es­pagne époque El Gre­co ver­balisent. Deux, trois, dix auto­mo­biles ont droit à la bûche. “Mais enfin, dis-je à Gala, il y a ce noir qui vend des godass­es au milieu du trot­toir et son acolyte de souk qui tar­tine des sand­wichs et encaisse et c’est les auto­mo­bilistes qui ramassent!” Sur­prise, après avoir posé vingt bûch­es, les munic­i­pales dis­ent au noir que non, cela ne se peut pas, lequel répond ahuri, pourquoi, mais enfin pourquoi? Elles lèvent les bras au ciel, bais­sent les bras, ajus­tent leur superbe casque, s’en vont. Un quart d’heure plus tard, un pre­mier auto­mo­biliste récupère son auto­mo­bile. Et la fac­ture. Grande comme une ser­pil­lière. Il plie et empoche. Mau­gréant met le con­tact. Sur le trot­toir, sept marchands clan­des­tins vendent, achè­tent, trafiquent, occu­pent et blo­quent le passage.

Irocquois

Après avoir pris con­gé des amis de la Palestra, je rends — selon arrange­ment — le vélo que j’ai acheté à mon vendeur, Aldo, un homme grand, per­cé, coif­fé en iroc­quois, sur­feur de Sao Paulo, mécani­cien, hip­pie, fumeur et clown, qui me dit:
-Tu n’as rien cassé? Zut alors, com­ment vais-je gag­n­er de l’ar­gent si per­son­ne n’a besoin de répa­ra­tions?
Puis, comme je lui par­le de ce garçon ren­con­tré dans son ate­lier le jour de la vente:
-Je ne vois pas.
-Petit, brun, à cato­gan… qui vend des appli­ca­tions…
-Non.
Il réflé­chit encore:
-Je devais être bour­ré.
Et hissant sa bir­ra Moret­ti:
-Là, c’est le dernière que je bois. La police vient de fer­mer le com­merce de mon voisin tamoul, il vendait la nuit en douce. Sept jours de fer­me­ture. Bien sûr, je pour­rais aller plus loin… Mais bon…

Urgence

Mes­sage d’une cliente: “ren­dez-vous à fix­er de toute urgence, rap­pelez-moi!”. Dix min­utes après émis­sion de la demande, je rap­pelle. La per­son­ne, me dit-on, est absente. Par cour­ri­er, je pro­pose des dates de ren­dez-vous. Juste après, j’ap­pelle mon col­lègue à Genève pour savoir s’il sera disponible. A notre bureau, on me dit: “il est à New-York.” J’en­voie un texte sur son télé­phone portable. Sachant qu’il sera de retour à Genève lun­di prochain, je sug­gère des dates pour le jour d’après et le suiv­ant. A quoi il répond: dès mar­di, je suis en Alle­magne. J’en informe la cliente, qui par cour­ri­er répond: “pour le ren­dez-vous urgent, voici le numéro de ma col­lègue, je suis en vacances dès ce soir”.

Modification

Rue Pietrapi­ana cet homme retour du marché tire un cabas à roulettes sur lequel il a amé­nagé trois poches extérieures à saucissons.

Fiesole

Après la dis­si­pa­tion des brumes, réap­pa­rais­sent les collines de cyprès. Nous grim­pons dans un bus à deux étages, l’un de ces bus de type anglais qui sil­lonne désor­mais tout les villes-musées d’Eu­rope. Il y a cinq ans nous l’empruntions à Lis­bonne. Aujour­d’hui il longe l’Arno, monte sur le ter­rasse Michel-Ange, plonge dans les ruelles pier­reuses; véri­ta­ble morceau de con­duite entre les scoot­ers classées en épi, les livreurs qui roulent à con­tre-sens, les taxis élec­triques et les bancs de touristes chi­nois. A hau­teur de deck, en salon ou en cui­sine, dans les étages des immeubles, une dame devant son téléviseur, une mère avec un bébé. Nous accom­pa­gne une jeune brésili­enne, amie d’un jour et femme de ce garçon ren­con­tré au mag­a­sin de vélo, lequel tra­vaille, la délaisse. Le tour de la ville fini, nous grim­pons dans un sec­ond bus, iden­tique au pre­mier, mais qui qui tra­verse le Champ de Mars et ses instal­la­tion sportives, entre dans la cam­pagne, rejoins Fiesole, vil­lage per­ché sur la colline où l’on trou­ve une amphithéâtre romain et deux monastères. Gala qui ne marche jamais nous pousse en direc­tion de la passegiat­ta panoram­i­ca. Le chemin de ronde donne sur Flo­rence. Les quartiers sont enfouis dans la lumière et la végé­ta­tion. Plus loin, des goss­es jouent, comme à l’abri de temps. Nous revenons à la nuit avec deux pièces de bœuf de 1700 grammes, sor­tons les alcools, les chips, les ron­delles de pomme, le chèvre. Aplo pèles les patates, Luv dis­tribue des assi­ettes. Gala lave la chicorée dans l’évi­er.  Une verre d’eau à la main, la Brésili­enne con­tem­ple l’ac­tiv­ité. Bien­tôt les fumées mon­tent. Épais comme des bot­tins, les steaks saut­ent dans la poêle.

Arabes 4

Ce ven­dre­di, même scène des tapis. Il va son­ner midi. Lorsque je me penche à la fenêtre, le square a été repeint aux couleurs de l’is­lam. Je ful­mine. Pas d’en­fants. Ils ont fui. Rem­placés par des Magrhébins et des noirs en pyja­ma, djellabas et que sais-je. Ils se tien­nent la main, se couchent, s’age­nouil­lent, fument et monop­o­lisent. De la mosquée sort un bar­bu un haut-par­leur à la main. Il s’en va. Revient avec un sec­ond haut-par­leur. Main­tenant, il tire un câble en tra­vers de la route. Et apporte un engin. Cinq min­utes plus tard, un chant reten­tit. Enfin, chant, c’est beau­coup dire. Les Arabes, les noirs s’age­nouil­lent, com­men­cent à prier. Je me dresse à la fenêtre. “Viva Italia! Back to Africa! Islam e mer­da!” Quinze ans de hard­core ont cul­tivé ma voix; elle porte. “Democrazia! No Islam!” Cette fois, c’est l’émeute. Les Ital­iens de Bor­go Alle­gri sont aux fenêtres: les cuisiniers sor­tent des trat­to­rias, et les anti­quaires, et le boulanger du Forno. Com­mence la prière. Deux cent éner­gumènes en rythme, et je me relève et je me couche. Des gars qui dor­ment dans la rue, sen­tent encore la cas­bah et l’eau de la Méditer­ranée. Au cen­tre de Flo­rence, à trois cent mètres du Dôme! Je prends mon souf­fle et dou­ble la mise: “Is-lam, mer-da! Democrazia!”. Entre-deux:
-Gala, va chercher les flics avant que ces crétins ne mon­tent me lynch­er!
Les bras se ten­dent, les insultes fusent. Gala se maquille.
-Main­tenant Gala, si tu veux me retrou­ve entier! Ils sont deux cent!
Calme et affolée, elle répète:
-Oui, attend, oui, j’y vais!
De retour à la fenêtre, j’en­voie de nou­veaux slo­gans, mais dois couper court, on sonne: la police. Deux agents mon­tent, la main sur leurs flingues. Gala fait entr­er. Au début, ils ne sont pas ras­surés. Puis ils voient que je suis sobre et décidé. Ils com­pren­nent ce que je dis:
-Ras­surez-moi, cette saloperie n’est pas autorisée!
Elle l’est. Par le préfet. Ces pau­vres clan­des­tins débar­qués par la maf­fia n’au­raient pas assez de place pour prier donc, en atten­dant une meilleure solu­tion, les politi­ciens leur ont don­né le square. Je me tape la tête. En lan­gage uni­versel: “mais enfin, vous les Ital­iens, êtes com­plète­ment fous!”. A nou­veau on sonne. Il me sem­blait bien, tan­tôt le flic a par­lait dans son walkie-talkie. Gala ouvre: c’est l’in­specteur. Il est en civ­il. Le flic a dû lui dire que ce n’é­tait pas dan­gereux. Il vient pour clore l’af­faire. Pen­dant qu’il par­le en ital­ien avec Gala, les flics en uni­forme me font signe. Ils m’en­traî­nent dans la cham­bre à couch­er et refer­ment la porte sur nous.
-Moi, me dit l’un des agents, je pense comme vous, il faut les pen­dre, mais je ne peux rien faire. C’est le préfet.
-De quel par­ti?
-Sinies­tra.
-Por­ca mis­e­ria!
Une heure plus tard (les flics sont par­tis), c’est les pro­prié­taires de l’ap­parte­ment qui débar­quent. Ils sont inqui­ets. Trem­blants. Surtout la femme. Gala leur fait des politesses. Je tranche: “écoutez, si j’avais su qu’il y avait une mosquée sous ce loge­ment, jamais je n’au­rai loué. Je déteste ces musul­mans qui vien­nent pour­rir ce qui reste de nos démoc­ra­ties”.
Alors le pro­prié­taire:
-Je suis musul­man.
Depuis ven­dre­di, je sors armé. Et avant ou après Gala. Car il me faut chaque fois pass­er devant les quinze, vingt, trente éner­gumènes qui règ­lent leur traf­ic sur le trot­toir. Et qui savent qui je suis.

Arabes 3

Ven­dre­di dernier, c’est le matin, le soleil éclaire la rue Bor­go Alle­gri, le parc et le square. Les cloches son­nent. Je m’ha­bille devant la fenêtre. Un enfant joue au pied du tobog­gan. Assis, les par­ents bavar­dent. Un Arabe pousse une char­rette. De loin, je vois des tuyaux. Ce sont des tapis. Il en déroule un. Long et vert. Tapis de pro­pa­gande avec crois­sant et minarets. Un deux­ième. Peu à peu, il recou­vre le gravier, la pelouse, une moitié du square. Les par­ents sont éton­nés. L’Arabe passe et repasse, lisse ses tapis. Il se retire. Le gamin monte sur le tobog­gan, se reçoit sur un tapis.
-Gala? Viens-voir! Qu’est-ce que tu en pens­es? Tu trou­ves nor­mal?
A peine ai-je fini que l’Arabe ressort de la mosquée et gronde le gamin. Pas un regard pour les par­ents. Si: voilà que d’un revers de main, il leur intime l’or­dre de s’en aller. Et sec­oue le tapis. Je descends l’escalier qua­tre à qua­tre, passe devant les quinze cor­réli­gion­aires de l’Arabe au tapis (qui le jour et le soir encore sta­tion­nent et s’oc­cu­pent à de menus trafics). Désig­nant le gamin:
-Ici, c’est une parc pour les enfants, et là c’est un enfant, pas une suc­cur­sale de l’is­lam. Pas d’is­lam!
Cela en Ital­ien, comme il me vient. Réac­tion immé­di­ate, les Arabes se mobilisent. J’avais prévu: je me suis mis à l’abri dans le square, je les invec­tive depuis l’autre côté de la bar­rière. Ils essaient de cam­ber. Je recule. Un bar­bu sort de la mosquée. J’at­trape les deux tapis à mes pieds et les jette en l’air. Aus­sitôt je m’ex­cuse auprès du père, je n’avais pas remar­qué que l’Arabe, en lis­sant, avait fait gliss­er son trousseau de clefs dans le gravier — il le cherche à qua­tre pattes. Cepen­dant le ton monte côté Arabes. Pour moi, je hurle. Des choses pleines de bon sens telles que “retournez dans votre désert!” La maman enlève l’en­fant et bat en retraite. Le père a peur. Soit. Et main­tenant, le plus dif­fi­cile: pass­er devant les quinze éner­gumènes musul­mans sans avoir à se bat­tre. Un noir a enfin com­pris, il s’écrie:
-Racista!
Sur quoi je le traite de noir, marche en crabe et ren­tre dans l’im­meu­ble. Un Arabe se jette sur la porte. Il veut défon­cer. A notre étage, Gala me dit:
-L’i­mam est sor­ti, il a calmé le type qui voulait cass­er la porte.
-Appelle les flics! Non mais, un jardin pub­lic! Manque plus  que la prière de rue!

Sonnante et trébuchante

Idée d’un livre qui pour­rait me faire gag­n­er beau­coup d’ar­gent; de la lit­téra­ture. Immé­di­ate­ment, cela m’a posé un prob­lème de morale. Même avec les moyens de con­tourne­ment et sous-pseu­do­nyme. La lit­téra­ture mérite mieux. Oui, mais…

Recevoir

Ces hôtes qui vous reçoivent chez eux comme s’ils étaient seuls.