Vie (après la mort)

Le réal­isme s’énonce en peu de mots. Les Stoï­ciens ne par­lent ni du par­adis ni de l’en­fer car ils ne sauraient exis­ter sans la con­science. Dans la mort, il n’y a rien de posi­tif: fin de la glose. Si l’idéal­isme occupe les rayons des bib­lio­thèques, c’est parce qu’il par­le de la vie. De la vie avant et après la mort. Chez les philosophes idéal­istes, il n’est jamais ques­tion de la mort. De là à autoris­er le soupçon, il n’y a qu’un pas: qu’ap­porte du point de vue philosophique cette lit­téra­ture spécu­la­tive sinon un pou­voir sur les vivants? Ou alors, par un retourne­ment qui sem­ble celui qu’a cau­tion­né l’his­toire des idées, nous auri­ons d’une part une majorité de philosophes qui dis­cu­tent du “regard que l’on peut porter sur la mort”, d’autre part des penseurs. Qui dis­ent, “la mort est le non-être”, ce dont nul ne peut parler.

Touffe

Sou­vent je demande, “sais-je encore regarder une touffe d’herbe, une dent-de lion, un arbre, le chat qui passe?” J’ai con­science d’être un hand­i­capé et je me réjouis: tout le monde n’est pas dans mon cas. Pour ce qui est de con­tin­uer à voir (les yeux), à con­stater la présence de ces éma­na­tions (les yeux et le cerveau), signes qu’il y a une terre sous nos pieds, sem­ble-t-il, la capac­ité s’estompe. Or, ce qui s’estompe là, c’est un rap­port au monde. A l’ex­térieur. Et alors? Sans extérieur, nous devien­drons ce que nous sommes, une chose lancée dans l’e­space, une con­for­mité, sans aucun con­trôle de trajectoire.

S’amuser

Jouant ma par­tie dans la retraite du monde, à nou­veau je m’a­muse. Je n’au­rais pu en dire autant ces trois dernières années: je peinais, comme piégé dans un vieux mag­a­sin dont on con­naît le stock. Le pas­sage douloureux est celui de l’ex­pul­sion. Il faut sor­tir de la matrice. Voilà qui est fait. Par­venu de l’autre côté, que fait-on? S’en­tretenir à grand ren­fort de labil­ité cer­vi­cale, du con­tenu, du sens, des sym­bol­es. Et prier pour que nul ne s’aperçoive que l’on a tourné le dos au monde obligatoire.

Afro-progressisme 3

Le sui­cide col­lec­tif auquel nous con­vient, telle une secte d’il­lu­minés, les asso­ci­a­tions de “sec­ours en mer” oeu­vrant pour l’ac­céléra­tion du tech­no-cap­i­tal­isme. Pour le sui­cide, j’ai une cer­taine sym­pa­thie: mais là encore, à par­tir d’une volon­té per­son­nelle et mûre­ment réfléchie, donc libre.

Afro-progressisme 2

En Méditer­ranée, Soudanais groupés sur le pont d’un bateau affrété par de jeunes pro­gres­sistes blancs. A terre, du côté des pays d’Eu­rope, leurs sou­tiens s’ar­rachent les cheveux (avant de com­man­der un piz­za et de regarder une cas­sette vidéo dans leur salon IKEA) : “notre devoir est d’ac­cueil­lir ces gens!”. Soit 55 mil­lions de citoyens soudanais placés sous le régime de la Charia qui vivent avec moins de 1 dol­lar par jour, sont illet­trés, pour par­tie anal­phabètes et, par voie de con­séquence, croient en un Dieu idéologique et vengeur.

Afro-progressisme

En ce moment dérive dans les eaux inter­na­tionales un bateau de sec­ours aux Africains qui se jet­tent à la mer. Sur le pont, 400 indi­vidus. Prin­ci­pale­ment des Soudanais. L’Eu­rope méditer­ranéenne refuse l’ac­cueil dans ses ports. Les mil­i­tants respon­s­ables de l’opéra­tion voient leur out­il de dessalin­i­sa­tion de l’eau de mer tomber en panne. Répa­ra­tion de for­tune. Les Africains, assoif­fés, utilisent par­tie de cette eau obtenu à grand peine pour se laver les pieds et prier.

Mort (après la vie).

La ques­tion de la vie après la mort doit être résolue ain­si: la con­science n’ac­tu­alise plus l’ensem­ble des com­posants sous le con­cept d’in­di­vidu. Quelque chose se pour­suit cepen­dant, qui est autre. La mort est donc l’op­posé de la vie en ce qu’elle est une organ­i­sa­tion fon­da­men­tale­ment dis­tincte des composants.

Pascal

“Tout le mal­heur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeur­er en repos, dans une cham­bre.” Drôle de pro­pos, du moins si on ne le citait sans y réfléchir, car à force, on l’in­scrit dans le mar­bre et comme tout chose ain­si gravée, on la prend au sérieux. Il n’a aucun sens. Il est bien d’un philosophe (Pas­cal) qui, aven­turé dans le monde, se replie sur son domaine, ce que j’ap­pelais, quand j’écrivais encore du théâtre, “une table-deux chais­es” (je songeais à la fon­da­tion de notre entre­prise d’af­fichage, au cap­i­tal min­i­mal­iste, et qui cepen­dant fai­sait société — sans jeu de mots). Car dans le cas de Pas­cal, la soli­tude comme mod­èle de pro­duc­tion des idées ne fait pas société. Et si les idées ne font pas société, ce sont les actes qui font société, autant dire la force brute. La force hors toute médi­ta­tion du “com­ment” et du “pourquoi”. Reste l’in­ter­pré­ta­tion inté­grale de la maxime pas­cali­enne. Elle exige une sagesse totale des hommes, dans quel cas, plus per­son­ne n’ayant de con­tact, il n’y a pas de société — fin de l’histoire.

Nus

Moins d’in­térêt pour la pornogra­phie en ligne. Après cinq ans à vis­iter ces boîtes à image, il me sem­ble qu’elle suiv­ent la même courbe fonc­tion­nal­iste que la société: com­bi­naisons plus auda­cieuses et moins exci­tantes, jeu d’assem­blages en par­tie infor­mée par l’idéolo­gie de l’in­dif­féren­ci­a­tion (un homme est une femme, un noir un blanc, une grosse une mai­gre) et pub­li­ca­tion de corps tron­qués (ban­deaux, flous et hors-champ, la plu­part des mod­èles étant décapités.) Com­parées avec les textes de fan­taisies éro­tiques de Pierre Louÿs ou de Sade — ces prouess­es de per­ver­sité mas­cu­line (car quoiqu’on en dise, la pornogra­phie est essen­tielle­ment mâle) — ces images man­quent de puis­sance. En revanche, les grands sites mon­di­aux de nus sont utiles à fréquenter pour ce qu’ils trahissent de nos pas­sions sociales, de nos espoirs et de nos peurs. A not­er que ces sites, j’é­tais loin d’en douter, ont une his­toire; le con­tenu pro­posé au voyeur a beau­coup changé (dans la forme, mais aus­si sur le fond) depuis mes pre­mière cir­cu­la­tions à l’époque où j’écrivais Le trip­tyque de la peur (2014).

Non-travaillants

“Ne pas savoir que choisir”, l’une des dif­fi­cultés sur lesquelles bute la vie quo­ti­di­enne des tra­vail­lants. Défaut com­préhen­si­ble, dès lors que choisir devient une oblig­a­tion de chaque instant. “Sachez et faites votre choix!” Pourquoi? Parce que le tra­vail doit être jus­ti­fié par un nom­bre de choix tou­jours plus grand se suc­cé­dant tou­jours plus vite. Parce que la fonc­tion du tra­vail dans le sys­tème du cap­i­tal­isme sac­ri­fi­ciel étant de per­me­t­tre à une par­tie crois­sante de la société de ne pas tra­vailler ou du moins de réalis­er un tra­vail non-pro­duc­tif, l’of­fre qui fait l’ob­jet du choix exige de l’in­di­vidu tra­vail­lant qu’il sache ses désirs, les réalise au plus vite, détru­ise son revenu et renoue dans les meilleurs délais avec la fonc­tion qui lui est impar­tie dans l’é­conomie générale : le tra­vail-sou­tien aux non-tra­vail­lants, savoir les plus pau­vres (exclus et peu coû­teux, mais nom­breux) et les plus rich­es (auto-exclus et peu nom­breux, mais coû­teux). Si “ne pas savoir que choisir” et donc “ne pas choisir” est en passe de devenir la dif­fi­culté majeure sur laque­lle bute la vie quo­ti­di­enne des non-tra­vail­lants, c’est que le cirque imposé aux tra­vail­lants en ce début de réces­sion mon­di­ale les épuise, les dégoûte, les rend malades et les amène à rejoin­dre le rang des non-travaillants.