Mes idées, pour autant qu’elles soient miennes (ce n’est pas modestie de convenance, j’en doute du fait de la nature du progrès symbolique, lent, si lent) m’apparaissent rétrogrades, réactionnaires, voire anachroniques. Peut-être est-ce parce qu’elles sont fondées sur la lecture aléatoire de textes portés par le courant de la tradition et ne permettent ainsi, eu égard à la mutation en cours, que des prises illusoires sur le réel. Dans le même temps, je me demande si le poids d’inertie que leur confèrent, selon le discours à l’instant tenu, l’histoire, le passé, le refroidi, bref ce que l’on voudra d’ascendant et d’un peu hiératique, n’est pas précisément ce qui les leste d’une capacité critique que revendiquent sans l’honorer les idées neuves, en phase et donc à peine distinctes de la phase.
Deuxième souffle
Un projet heureux. Nécessaire et viable, donc heureux: reconstruire sa condition sur terre en établissant les bases d’une vie routinière mieux comprise, autant qu’il se peut dégagée des astreintes bureaucratiques (réduction a minima) et du poids des matériels de compagnie. Jusqu’ à entrevoir un ciel qui s’ouvre. Avec de surcroît une forme de serment: qui cherchera a contrer ce projet devra être persuadé, ignorer ou violenté. Projet sans-pouvoir. Anarchiste. C’est à dire décidé à privilégier, par droit naturel, la vie sur tout ce qui la contraint.
Clair-obscur
Moments où l’on croit savoir, ne pas savoir; moments de montée du sens soudain contrastés par une complète atonie; puis à nouveau, un schéma d’évidence: la raison éclaire les difficultés, soulève l’enthousiasme. Pas de meilleure lecture — quasi médicale — de cette cyclothimie que les lettres de Nietzsche envoyées de Sils-Maria. A la fin de la journée de travail, entre la rédaction de l’Eternel retour et le projet de Zarathoustra, le philosophe se rend à l’hôtel Eddelweiss dans l’espoir de discuter ses idées avec les hôtes de passage. On le retrouve seul, sur le chemin, dialoguant entre doutes et convictions, illumination et défaite.
Âge
L’avantage avec une femme qui vous a vingt ans de plus, c’est qu’elle vous explique votre état. Après tout, elle a déjà vécu. Donc si vous pensez comme ceci, agissez comme cela, c’est en raison des périodes que vous traversez. Affaire d’âge et destin commun des hommes, des femmes, du vivant: vous l’ignoriez, elle vous l’apprend.
Docteurs
Si l’on considère les huit milliard d’individus comme les éléments d’un seul et même corps auquel il convient d’imprimer une direction, cela change tout; il est à craindre que certains parmi nous qui ont le cerveau assez bien fait pour comprendre la science mais pas assez pour y résister, fort de cette représentation absurde, ne se prennent aujourd’hui pour le Dr Frankenstein.