Du temps

Vacance chez les rich­es et les demi-rich­es, les ambitieux et les par­a­sites des rich­es de la Côte-d’Azur entre Giens et Saint-Tropez. Le yacht géant qui mouille par­mi ses con­cur­rents en beauté de la Mari­na, juste sous la fenêtre de l’ap­parte­ment doit val­oir dans les 15 mil­lions d’eu­ros (par télé­phone, je le mon­tre aux enfants, “c’est le yacht de Bat­man — à coque noire”. Pré­ci­sion inutile : depuis mon arrivée il n’a pas bougé d’un iota, son patron doit être au tra­vail. Sinon palmiers, voiturettes et petits chiens, crêpes et pois­sons, vélos élec­triques, alan­guisse­ment, prom­e­nades cir­cu­laires des entés — quoi d’autre? Lieu priv­ilégié sur la carte de la société des loisirs. Con­nu. Joli, agréable, con­fort­able. Sans intérêt. Quelle impor­tance? J’y suis pour Gala et bien­heureux. Ce que je fais? Par exem­ple, des pom­pes et des squats sur un morceau de planch­er de ter­rasse jeté au milieu d’un ter­rain vague entre la mer et l’aéro­port. Tan­dis que je pompe en mail­lot de bain Car­refour pre­mier prix, les avion­nettes décol­lent. Ou encore, une mon­tée à vélo du col de Babaou, sym­pa­thique­ment rebap­tisé à la gomme sur le pan­neau d’ac­cueil piqué en son som­met, col de Babacu.

Poste

Le vingt-six avril, je roule trente kilo­mètres par-dessus la fron­tière pour me ren­dre au pre­mier vil­lage français Urdos poster un col­is qui con­tient quelques habits et la copie du dossier de jus­tice dont j’ai besoin pour la séance à Genève. Résul­tat: une semaine que je me balade en slip (duo-pack Car­refour) vêtu d’un T‑shirt noir made in Bangladesh. Ce matin, je descends réclamer à l’épicerie du port. Le pro­prié­taire, un crâne rasé qui a le vis­age de Tcheky Kario, un homme plein de bonne volon­té et qui gagne sa vie côté bière depuis que je suis son voisin, intro­duit le code de mon col­is sur la borne de traçage. Une liste de douze événe­ments appa­raît à l’écran dont: “inci­dent interne”, “prob­lème de météo”, “dévi­a­tion de l’en­voi”, “retour à la cen­trale de tri”, “sec­ond inci­dent interne”. Gala appelle le numéro “gra­tu­it +appel fac­turé” grâce à l’aide de deux jeunes qui expliquent le mode d’emploi de son sys­tème à pré­paiement, obtient le déclenche­ment d’une bande-son offi­cielle des Postes français­es, répond dig­i­tale­ment à plusieurs robots et à la fin, un aimable télé­phon­iste sta­tion­né au Maghreb dit: “nous allons retrac­er l’événe­ment”. Il fait beau, je fais la lessive. Tan­dis qu’un slip sèche, je porte l’autre. 

Le long de la route

Salon-de-Provence, postés de part et d’autre de la nationale, des ado­les­cents font des pass­es au-dessus des toits des voitures. Près d’un bois, un cimetière muré. A Lapeyre, deux maisons de luxe enter­rées dans les champs, l’œil à demi-ouvert. A Vic-en-Fer­nezac, un pan­neau aver­tit “messe tous les pre­miers lundis du mois à 10h30”. Près de Mèze, une femme con­duisant une Jeep Safaris en Camar­gue rem­plit une tasse à un robi­net d’eau caché dans un buis­son. Alors que je descends une côte à 35 km/h, un chien de ferme court pour se plac­er devant ma roue — il échoue de peu. A Auri­gnac, dans une chaise pli­ante, sur une aire de super­marché, au pied de sa car­a­vane, un type bronze. Eaux trans­par­entes des riv­ières dans le parc du Haut-Langue­doc. Dans les Hautes-Pyrénées, bureau de poste minus­cule dont l’employée déver­rouille la porte vit­rée; je lui tends une Recom­mandée pour la Suisse; elle n’a jamais fait; je dis: “ouvrez votre tiroir, prenez le bul­letin rouge, non pas le bleu.. l’autre.. oui, celui-là. Ensuite, vous cocher la case R2, puis je dois rem­plir les champs et vous collerez l’é­ti­quette sur le pli, le dou­ble est pour moi… là, tirez sur la languette.”; Elle ébahie: “com­ment savez-vous cela?”; Moi: j’ai appris dans un vil­lage précé­dent, la postière a fait toute l’opéra­tion. A la fin elle a dû renon­cer, le scan­ner de son télé­phone ne fonc­tion­nait pas.

Balle

Levé tard, le corps vaseux. Pas plus qu’à l’or­di­naire lorsque le réveil suc­cède à une nuit passée à boire et par­ler. Je tou­sse devant le miroir, veux cracher, m’é­tran­gle. Je regagne le lit, place la tête en hau­teur, reprend mon souf­fle. Je me relève le port droit, je m’é­tran­gle. Le men­ton sur la poitrine, je m’é­tran­gle. Un phénomène du genre “tuba”. Une balle dans la gorge. Je rejette la tête, elle descend au fond de la gorge, je penche la tête, elle vient se cale en avant de la gorge. Longtemps, je ne respire que par le nez. Je me recouche. Cherche ce que j’ai pu manger. Que Gala n’au­rait pas mangé. Une salade ter­reuse. De la corian­dre non-lavée. Des feuille de basil­ic frais. Pas de quoi fou­et­ter un chat. Mais alors? Une fois encore, j’es­saie de me lever. A bout de souf­fle, je me recouche. Gala me con­duit à la phar­ma­cie. La vendeuse ne peut rien pre­scrire, il faut un médecin. Je ne veux pas de l’hôpi­tal, Gala encore moins qui craint les virus (moi, c’est l’at­tente que je crains). La phar­ma­ci­enne explique: con­som­mer à haute dose de l’an­ti-inflam­ma­toire peut pro­duire ce type d’ef­fet sec­ondaire. Retour au Port, je me couche, j’at­tends, puis je passe à la douche, puis je passe à la bière. En soirée, la balle de ping-pong dimin­ue dans la gorge. Lorsque tombe la nuit, elle disparaît. 

Salon-de-provence-Hyères, 169 km

Pen­dant des heures, j’ai cru trou­ver der­rière chaque mon­tagne la mer et rien, encore des cols, des mon­tagnes et des cols. Mon­tagne Sainte-Vic­toire, Sainte-Zacharie, la Roque-Bus­sanne, cela n’en finis­sait plus de mon­ter (un peu moins de 2000 mètres). Puis il s’est mis à pleu­voir. D’ailleurs, je n’ai vu la mer qu’une fois descen­du de mon vélo, sur le quai de la Mari­na où m’at­tendait Gala. Total, 940 kilo­mètres en 45 heures et l’en­vie de recom­mencer au plus vite — ce sera pour la fin du mois.

Sète-Salon-de-Provence, 162km

Etape roulante. Rythme par­fait. Plus envie de descen­dre du vélo. Huit heures d’af­filée je suis en selle. Aux alen­tours de Mouries, passé un moment à pédaler en com­pag­nie de Gilbert Troiani lequel me fait not­er mon nom et annonce qu’il s’in­téressera à mes livres. A Salon, tourné une heure entre canal, voie de chemin de fer et nationale pour dénich­er le camp­ing Nos­tradamus. A la fin, je me rabats sur l’hô­tel d’An­gleterre, fais ma lessive et mange des tagli­atelles chez un Sarde. La pop­u­la­tion de Salon c’est Mar­rakech dans les années 1990. 

Brams-Sète, 183km

Tra­ver­sée du Min­ner­vois, puis la Camar­gue, le Grau-du-Roi et faute de rav­i­taille­ment dans l’ar­rière-pays, le retour sur la côte à Balaruc-les-Bains. Le long de la Via Rhô­na, ren­con­tre de Roman, un Améri­cain du Col­orado qui fait sa pre­mière expéri­ence de ran­don­née cycliste et veut se ren­dre en Slovénie. Je le ren­seigne sur le pas­sage par la Bav­ière et l’Autriche (où la neige m’a blo­qué en sep­tem­bre 2020), puis lui des­sine le plan des îles de Cres et Krk en Istrie croate afin qu’il évite les poids lourds qui assurent la liai­son Trieste-Kopper-Pula.

Aurignac-Brams, 145 km

Collines, clochers, vach­es et le soleil. Pavil­lons dess­inés sur ordi­na­teur. Il faudrait les gom­mer. Il y aurait du tra­vail. Quel dom­mage: cette cam­pagne du Sud-ouest est si belle! Le soir, je dors à l’hô­tel, la patronne a un fût de Paulan­er blonde, elle me sert des canettes sur la ter­rasse, devant le canal où passent les péniches.

Ousse-Aurignac, 143 km

Cen­taines de vil­lages bâtis sur les hau­teurs. La route cham­pêtre se ter­mine devant un bois, quelques lacets amè­nent à l’église. Ensuite, c’est à nou­veau les champs, et à nou­veau les lacets. Cela pen­dant des heures. Il ne pleut plus, le ciel est gris. La douleur au genou gauche m’in­quiète. A midi, je fais halte dans une phar­ma­cie, achète de l’an­ti-inflam­ma­toire, avale un cachet. Pas de fontaines, pas de boulan­geries, de rares épiciers. Au menu Coca-cola, bar­res de céréales et rem­plis­sage des bidons chez des par­ti­c­uliers. Au 130ème kilo­mètre, des jeunes par­ents appren­nent à leur fils de deux ans à faire de la moto dans le jardin famil­ial sans endom­mager les légumes du potager. “Non, me dis­ent-ils comme j’indique ma direc­tion, par là il n’y a plus rien”. Donc je me détourne de l’it­inéraire, je me rend à Auri­gnac. La marchande de vins me ren­seigne. Je trou­ve le camp­ing munic­i­pal. La bar­rière est ouverte, il n’y a ni client ni gérant. Au stade, une match de foot est en cours. L’en­traîneur me désigne les ves­ti­aires, je prends une douche puis je dresse ma tente à l’é­cart du bureau de récep­tion. A force de chercher, je déniche une prise élec­trique et branche mon GPS, mon radar, mon portable. A trois heures du matin, je suis réveil­lé par un cauchemar. Une bande d’ivrognes m’ar­rache mon vélo des mains, le rouent de coups, détru­isent ma BMW. J’ai un bâton pour me défendre, j’ai peur. Le cœur est à peine calmé quand déboule une voiture dans le camp­ing. Il est trois heures et cinq min­utes. Une bande d’ivrognes. Trois hommes et une femme. Cris, rires de sor­cière. Cela à quelques mètres, dans le noir. Je me glisse hors du sac, rampe jusqu’à la haie, tente d’apercevoir le groupe. Une lumière éclaire la récep­tion. J’ai caché mon matériel sous un vieux coussin, mais les câbles dépassent. Que faire? Out­re leur valeur (plus de Fr. 1000.-), je ne peux con­tin­uer ma route à cette allure sans le GPS. D’une autre côté, si je récupère ce matériel main­tenant, les hommes et la femme croiront que je les prends pour des voleurs. J’at­tends. Le groupe boit et fête jusque vers qua­tre heures, puis c’est le silence. Le matin, je récupère mon matériel près de leur car­a­vane, je file. Dans Auri­gnac, la marchande de vin m’indique sa mai­son. Son mari, un féru de cyclisme, me pré­pare gen­ti­ment du café et des croissants. 

Agrabuey-Ousse, 137 km.

Sans peser le vélo, j’en­tame la pre­mière mon­tée. Il pleut. Le col du Som­port est dans le brouil­lard. Les sta­tions de ski ont fer­mé, il n’y a plus per­son­ne. Dans la descente, je grelotte. Après Urdos, rythme tran­quille sur une trentaine de kilo­mètres puis l’as­cen­sion du col de Marie-Blanque au départ d’Escot. Troisième pas­sage en quelques semaines, je ne crains plus son dénivelé et j’ai tort: cette fois, je chevauche un vélo chargé. Cui­sine, tente de camp­ing, habits de rechange, out­ils, de quoi tenir neuf cent kilo­mètres sans restau­rant ni hôtel si d’aven­ture je n’en trou­vais aucun sur la route. Quand com­men­cent les qua­tre kilo­mètres de côte à 12% de moyenne (et 14% max­i­mum) que red­outent les cyclistes, je m’aperçois qu’en­tre mon poids, le vélo et la charge, je tire quelque 103 kilos. Pho­to au som­met et je rejoins la val­lée d’Os­sau. Sur le plateau de Bedous, une voiture à l’ar­rêt et deux femmes : elles par­lent à un cheval afin qu’il regagne le champ. Il ne bouge pas. Elles me font signe de ralen­tir. Je fonce sur le canas­son qui s’en­fuit au trot. Non mais! J’ai encore huit heures de route ! Le soir, je monte la tente sur le ter­rain boueux du camp­ing de Ousse près de Pau que m’a recom­mandée la petite-fille du fleuriste de Soumoulou. La boulangère à qui je demandais une adresse a répon­du “je ne suis pas du tout d’i­ci”. D’où peut-elle bien être? De Djakar­ta, Bris­bane, New-York? “J’habite à trente kilo­mètres”, dit-elle avec fierté.