Mois : novembre 2015

Rigueur

Tel fonc­tion­naire du ser­vice de l’e­space pub­lic, dans un dossier dans lequel nous sommes parte­naires, cor­rige mes dires: “Pas du tout, je vous assure! Ce que vous cherchez se trou­ve ici et là! Croyez-moi, je con­nais par­faite­ment la ville! Du reste, lais­sez-moi faire!” Et avec générosité, il m’af­fecte un urban­iste. Accom­pa­g­né de cet escorte, j’ar­pente le ter­ri­toire sur lequel porte notre pro­jet et, au terme de la vis­ite, tombe la con­clu­sion:
- Eh bien, nous sommes désolés, Mon­sieur Friederich, vous aviez rai­son!
Le lende­main, à Fri­bourg cette fois, Gala me demande de lui expli­quer som­ment se ren­dre à l’Auberge des qua­tre vents. Je donne le numéro de bus, nomme l’ar­rêt où descen­dre, annonce qu’il fau­dra cepen­dant marcher le dernier kilo­mètre. Elle insiste pour que je l’ac­com­pa­gne. Je tiens bon. A l’âge de qua­torze ans, j’ai juré ne jamais mon­ter dans un bus: ce n’est pas aujour­d’hui que je vais me dédire.
- Voilà com­ment nous allons faire, lui dis-je. Lorsque le bus démarre, tu fais son­ner mon télé­phone. Je me tiendrai au pied de l’ar­rêt lorsque tu arriveras.
Le télé­phone sonne. C’est Gala:
- Attends, ne rac­croche pas, je te passe le chauf­feur.
Et celui-ci de m’ex­pli­quer que je me trompe, qu’il con­vient de descen­dre à l’ar­rêt Forum pour se ren­dre à l’Auberge des qua­tre vents. Gala me répète que je me suis trompé, qu’il faut la rejoin­dre au Forum. J’en­tends le bus qui démarre. Je me pré­cip­ite au jardin. J’en­fourche le vélo. Lorsque le bus sur­git au détour de la pati­noire, je suis au pied de l’ar­rêt Poya. Gala, debout dans le bus, ges­tic­ule. A bord, des pas­sagers l’aident. Le chauf­feur ouvre les portes les refer­ment, les rou­vre. Gala saute à terre:
- Heureuse­ment que j’ai demandé! Il faut descen­dre à Poya!
Cette igno­rance! Elle est inquié­tante. Le chauf­feur ne con­naît pas sa carte, le fonc­tion­naire ne maîtrise pas sa ville. En fin de compte, de quoi s’ag­it-il, sinon d’une absence de moti­va­tion, d’une absence de curiosité et de rigueur? Absences qui en se répan­dent dansa la pop­u­la­tion, que les abrutis jugent “sym­pa­thique”. Or, cela crée des con­cen­tra­tions de faux savoir. Du savoir par défaut. Illus­tra­tion par­faite des borgnes qui au domaine des aveu­gles sont rois. Pré­fig­u­ra­tion d’une société à risques; que dirigeront les médiocres, au nom des handicapés. 

Menées

Soit un som­met du cli­mat cher et oiseux (à Paris dès le 30 novem­bre) . Un gou­verne­ment français qui bafoue la con­sti­tu­tion au nom des droits de l’homme, la loi au nom du réal­isme poli­tique et sub­ven­tionne l’in­va­sion de son ter­ri­toire par des hordes d’im­mi­grés en déblo­quant des crédits d’ur­gence. Et, après avoir fait val­oir son inca­pac­ité à con­trôler ses fron­tières, rétablit  ces con­trôles le temps de la tenue de ce som­met inutile. La parade évoque un exer­ci­ce mil­i­taire à blanc. Celui qui précéderait par exem­ple une reprise en main de la démoc­ra­tie par une minorité dotée des pleins pouvoirs .

Du rêve à la réalité

Sur­pris d’être ignoré par mes amis qui man­gent autour d’une grande table avec vue sur la mon­tagne, je pour­su­is mon chemin les genoux à hau­teur de men­ton quand survient sur l’é­paule gauche du som­met une jeep. Elle heurte un tertre, sort du chemin, se ren­verse, part en ton­neau. Elle arrive sur moi. Va-t-elle s’im­mo­bilis­er? Non seule­ment elle pour­suit sa tra­jec­toire, mais en change pour m’écras­er. Je me gare. Elle se porte du côté où je me tiens. Je change de côté. Elle me suit. Quand elle emplit tout le ciel, je mets mes bras en pro­tec­tion. Elle passe par-dessus ma tête, elle con­tin­ue de dévaler. Je m’élance sur un VTT. Les prés per­dent leur couleur. le paysage se déser­ti­fie. Appa­raît une cor­niche de sable. Je roule à grande vitesse, cherche des trem­plins, tourne dans les airs. J’aligne les acro­baties. A la pour­suite s’a­joute la gris­erie de réus­sir le par­cours avec une telle dex­térité. Puis la voiture tombe dans un gouf­fre, elle prend feu, elle brûle. J’a­ban­donne mon vélo. Un com­man­do répète des fig­ures d’at­taque devant un instruc­teur de la police. Nous sommes en France. Il ne fait pas bon être en France. Je passe mon chemin. Au fond de la val­lée, une ville d’eau. L’u­nique route forme un cir­cuit fer­mé. Dans la mesure où il est fer­mé et que je l’emprunte, il va de soi que je l’ai déjà emprun­té. Pour­tant, je ne me sou­viens pas de ce pub. A tra­vers la vit­re pous­siéreuse, je tente de recon­naître le bar, la piste de danse, les tables. Il y a qua­tre bars en ville. Ces qua­tre bars sont des pubs. Ces qua­tre pubs sont fer­més et je suis en ville, sur l’u­nique route, celle qui mène d’un pub à l’autre.
Ce rêve suc­cède à une longue insom­nie de sorte que je me réveille ce same­di bien après Gala et Aplo, les paupières lour­des, l’air ébou­rif­fé. Après un petit-déje­uner au soleil, nous tri­ons les dossiers d’im­ages enreg­istrés sur la disque dur de l’or­di­na­teur. Ils con­ti­en­nent quelques 5000 pho­togra­phies. Comme dit Gala “qua­torze ans de vie!” Nous prévoyons d’en envoy­er 500 au développe­ment. Celles-ci en sécu­rité, nous débrancherons l’or­di­na­teur.
Vient l’après-midi et je pro­pose à Aplo d’aller faire du long­board. Même prob­lème que pour les pho­togra­phies. J’ai acheté cette planche de 1,10 mètre  à Avi­la l’an­née où je fai­sais mes recherch­es sur les Ver­ra­cos. L’an­née suiv­ante, je suis retourné à Avi­la pour creuser cer­tains la ques­tion et j’ai acheté les gants munis de ces plaques sur lesquels on s’ap­puie pour gliss­er dans les virages. A l’été 2013, j’ai acheté un pan­talon de motocross à Tor­re­vie­ja. Depuis, je me suis retourné dans mon lit des dizaines de fois, autour de qua­tre heures du matin, heure habituelle des insom­nies, con­va­in­cu que c’é­tait le meilleur moment pour dévaler à tra­vers Fri­bourg, du quarti­er de Beau­mont au pied de la cathé­drale en pas­sant par la rue de l’In­dus­trie de le boule­vard de Pérolles. Une fois où j’ai sor­ti mon matériel. Ce jour-là, je me suis étalé sur le bitume en négo­ciant un virage en bas de la rue des Ecoles. Or, cet après-midi, en dix min­utes, j’avais la tech­nique en main. Des voitures émergeaient su park­ing souter­rain de la rue du Jura; je zigza­guais entre elles. Les auto­mo­bilistes du same­di ne s’y sont pas trompés: ils ont fait de grands signes. Le plus vir­u­lent a baisse sa fenêtre pour m’in­sul­ter.  Casqué, gan­té, pro­tégé de mon pan­talon rem­bour­ré, j’ai con­tin­ué ma descente. 

Examen

Com­bat médiocre et sans beauté. Pour­tant, je con­nais­sais le parte­naire qu’ont choisi les jurés. D’abord, nous tenons nos dis­tances par des coups de pied, puis il place un cro­chet. Je riposte par un direct. La suite est désor­don­née: attaques en avançant, série au vis­age arrêtée par les gants mis en défense. Fin des deux min­utes. Je lui dis mon sen­ti­ment; il pense de même: nous avons offert un piètre spec­ta­cle. Prob­a­ble­ment la fatigue men­tale: trop de con­cen­tra­tion pour les exer­ci­ces qui nous ont été demandés durant l’heure d’ex­a­m­en. Puis la bonne nou­velle, le grade est obtenu, j’ob­tiens comme le parte­naire la cein­ture orange. Au moment de ser­rer la main des pro­fesseurs, on me recom­mande: “et main­tenant, met­tez-vous au tra­vail. Si vous visez la verte, vous avez trois ans d’en­traîne­ment dur qui vous attend.”

Négationnisme

Le noir améri­cain, cet idiot cul­turel, réag­it avec plus de bon sens que le blanc améri­cain, cet autre idiot cul­turel, aux travaux de sape idéologique que le gou­verne­ment entre­prend lorsqu’il manip­ule le lan­gage afin de con­former la pen­sée à ses vues impéri­ales. Ain­si le noir, protes­tant con­tre l’usurpa­tion de son iden­tité, ren­voie au blanc les euphémismes qu’u­tilise ce dernier dans une approche d’as­sim­i­la­tion néga­tion­niste (le terme “afro-améri­cain par exem­ple) et se déclare “nègre”, tan­dis que le blanc (j’ex­clus de ce raison­nement les par­ti­sans de la droite dure), con­scient que ce vocab­u­laire revis­ité est fab­riqué par ses pairs, refuse con­tre le bons le sens ce qui se présente spon­tané­ment à l’e­sprit (à savoir le mot “nègre” lequel établit un critère de dif­férence his­torique et de ségré­ga­tion géo­graphique) et ce faisant nie dans son principe la pen­sée — dans son principe, en effet, la pen­sée ne saurait être autre chose que l’élab­o­ra­tion spon­tanée d’une opin­ion individuelle.

Raconter

Cette habi­tude, mais d’abord cette néces­sité, de racon­ter à quelqu’un ce que nous avons fait pour l’ap­préhen­der et le com­pren­dre est le moteur pre­mier de l’art.

Ecriture

Au Café du Tun­nel, dans la salle voûtée, avec vingt-cinq étu­di­ants et Marie-Chris­tine Horner, pour une dis­cus­sion sur la lit­téra­ture. Pourquoi écrivez-vous des romans? Réponse aisée de mon côté: je n’en écris pas. Rires dans le pub­lic. Puis une série de ques­tions à tiroirs qui nous amè­nent à débat­tre d’esthétique et d’his­toire. Plus étrange, cette ques­tion: vous con­sid­érez-vous comme un écrivain fri­bour­geois? Réponse: unique­ment quand je me trou­ve à Paris. Puis cette inter­ro­ga­tion quant au des­ti­nataire du texte. Depuis des années, je tranche de la même façon: je ne pense pas au lecteur. L’une des étu­di­antes se lance alors dans un vaste raison­nement sur l’im­pos­si­bil­ité d’écrire sans penser au lecteur. Je per­siste et la laisse con­clure. En fin de séance, l’a­mi de Marie-Chris­tine Horner me prend par l’é­paule. Il est hilare. Il s’a­muse de ce que l’é­tu­di­ante sache exacte­ment ce que c’est que d’écrire et entre­prenne de l’ex­pli­quer aux écrivains que nous sommes. Nous quit­tons la salle voûtée, remon­tons des caves et prenons un verre à l’é­tage autour de la table des livres. Inquiète, C. me demande:
- Tu as par­lé du don. D’après toi je l’ai ou je ne l’ai pas?

Le médecin

Le médecin feuil­lette l’an­nu­aire des médica­ments.
- Là, Nefaquine! Effets soma­tiques: ver­tiges, étour­disse­ments, anorex­ie, céphalée. Bon. Voyons les effets psy­chi­a­triques… Perte du som­meil, cauchemars, anx­iété, irri­tabil­ité, hyper­sen­si­bil­ité, dépres­sion, agres­siv­ité..
- J’ai déjà tout ça! lui dis-je en riant. A part la dépres­sion, vous énumérez ce dont je souf­fre!
Lui, riant de même:
- Vous allez tout cass­er!
- C’est bien pos­si­ble!
Il reprend sa liste des mal­adies trop­i­cales par régions:
- Kali­man­tan…
- Non.
- Iri­an Jaya.
- Non, c’est plus à l’est.
- Nusa Ten­gar­rra.
- Oui, peut-être que j’i­rai.
- Eh bien là, le risque de palud­isme est très élevé.
- C’est ennuyeux.
- Vous avez un prob­lème de mous­tiques. Et puis il y a les chauve-souris et les rats. Vous allez dormir dehors?
- C’est bien pos­si­ble. Heureuse­ment, je souf­fre d’in­som­nies.
- Au moin­dre doute, courez jusqu’au pre­mier dis­pen­saire et faites-vous injecter du sérum. La rage, ça tue!

Individu

Faire plusieurs choses à la fois. Pos­si­bil­ité incon­cev­able avant la révo­lu­tion indus­trielle. En s’ac­quit­tant des tâch­es répéti­tives les machines déchar­gent le cerveau; il se réap­pro­prie la con­cen­tra­tion et l’af­fecte à la réal­i­sa­tion d’autres objec­tifs ; mais c’est d’abord sur le plan sym­bol­ique que l’in­tro­duc­tion de la machine dans la vie courant pro­duit ses effets. L’opéra­tion simul­tanée de tâch­es devient con­cev­able et conçue est aus­sitôt val­orisée. Au moyen-âge, la tâche, matérielle ou intel­lectuelle, absorbe l’in­té­gral­ité de l’in­di­vidu. Acte et indi­vidu ne font qu’un. Après la révo­lu­tion indus­trielle, la con­cen­tra­tion devient force con­sciente: elle pilote la machine et, à la fois, opère dans une direc­tion par­al­lèle. Vient l’in­for­ma­tique. Son lan­gage binaire rad­i­calise la sit­u­a­tion. Aujour­d’hui, faire plusieurs choses à la fois est la norme. L’ac­tiv­ité sim­ple est le fait du sim­ple- de l’id­iot. Les autres indi­vidus cumu­lent les actes dans le même instant. Cette désor­gan­i­sa­tion méthodique suit une courbe de com­plex­ité: si les out­ils le per­me­t­tent, l’in­di­vidu fera à l’avenir un nom­bre de choses de plus en plus grand à la fois. La ques­tion est de savoir si l’on peut encore par­ler d’in­di­vidu en tant qu’u­nité ou si faute d’une inter­sec­tion essen­tielle le mot “indi­vidu” ne désign­era plus qu’un cumul d’ac­tiv­ités, c’est à dire un groupe divisé et en proces­sus con­tinu de division.

Jet-set

Nuita­m­ment, je sors mon mate­las, le jette dans l’herbe et répète les roulades: elles sont oblig­a­toires pour le pas­sage de la cein­ture orange de Krav Maga. Dire qu’il y deux ans je roulais sans crainte. Cela parce que je croy­ais me sou­venir des cours de judo de ma douz­ième année! Je pre­nais mon élan, je roulais en toute lib­erté. Jusqu’au jour où j’ai tourné la tête dans la mau­vais direc­tion. Elle a fail­li se détach­er du tronc et rouler à tra­vers la salle. Depuis, je minaude. D’où le mate­las. Et la nuit. Le ridicule aug­mente la dif­fi­culté. Voyons:  je me mets en garde, je posi­tionne mes mains, je bloque la res­pi­ra­tion. Je me lance.  Dimanche, mar­di, et une dernière fois hier, l’ex­a­m­en ayant lieu ce soir. D’ailleurs, hier, je n’é­tais plus seul sur la colline : Bog­dan m’a rejoint. Avec son mètre nonante et ses 110 kilos, il n’est pas fait pour les roulades. Mais le plus mar­rant, c’est son télé­phone. Nous entraînons les parades con­tre coups de pied lorsque celui-ci sonne. Je l’en­tends nom­mer dif­férents mod­èles de jets: “le Fal­con, oui, je l’ai piloté. Le Cess­na, non. Ah, celui-ci, oui, pen­dant plus de deux ans.” Il rac­croche: “excuse-moi, c’é­tait l’aéro­port de Dubaï, il faut que je me décide avant ce soir. Mais si je pilote pour eux, je vais devoir aller habiter là-bas… Sinon, j’ai une propo­si­tion d’un groupe de Russ­es: ils ont racheté l’an­cien jet du sul­tan du Brunei. Tu ver­rais ça, le tableau et les manettes sont en or!”