Mois : novembre 2015

Voyage aux Bergières

Cet après-midi, à l’Aula des Bergières, pour le spec­ta­cle de mar­i­on­nettes Con­certi­no ma rigo­lo. Dans les gradins, des petits et des touts petits. Quelques mamans; comme si elles en avaient cha­cune douze. Dans l’al­lée cen­trale, un adulte au vis­age rougeaud coif­fé d’un cha­peau feu­tre, et B., le planteur d’huile de palme accom­pa­g­né de sa fille thaï. La pièce com­mence par un jeu sur les objets: les reliques d’un ban­quet se met­tent en mou­ve­ment et gag­nent le bord de table. Tire-bou­chon, reste de spaghet­tis, servi­ette déchirée dansent, sautil­lent et se jet­tent dans la poubelle. Puis entre les mar­i­on­net­tistes. Ils dis­putent et, au terme d’un sketch à quipro­qu­os, les mar­i­on­nettes appa­rais­sent, manip­ulées à vue. Je ris. Je ne cesse de rire. Au pre­mier rang, un gosse est hilare. Moi de même. Et quand on passe au guig­nol, avec ses coups de marteaux et ses actes man­qués, c’est pire: je m’esclaffe. A peine ai-je le temps de dire à mon ami, auteur de ce spec­ta­cle, com­bi­en j’ai appré­cié, que je me retrou­ve avec l’homme au cha­peau de feu­tre, le planteur et sa fille (laque­lle attend l’heure de son cours d’Aiki­do) dans le café PMU du cen­tre com­mer­cial des Bergières sous une écran plat qui dif­fuse les cours­es hip­piques. L’homme au cha­peau nous par­le d’Hérodote et racon­te qu’il voy­age sur la foi de ce texte vieux de trois mille ans retrou­vant par­fois des sites men­tion­nés par l’écrivain grec intacts. L’oa­sis de Shi­va en Egypte par exem­ple, où, au milieu d’un lac salé, sur un ilôt, jail­lit une source d’eau chaude. Ecar­tant les ver­res de bière, il nous mon­tre des films réal­isés dans cette ville du désert.
- Tu vois, ici en Suisse, le rêve des goss­es c’est d’avoir un boguey, eh bien là-bas, c’est la car­riole! Regarde cette image: une car­riole c’est ce baquet de planch­es mon­té sur pneus que les ânes traî­nent der­rière eux. Shan­ti, c’est la civil­i­sa­tion de l’âne!
Cepen­dant la fille du planteur, qua­torze ans, racon­te qu’elle a lu Zola et Orwell. Elle nous demande des con­seils de lec­ture.
- Quel est votre livre préféré?
L’homme au cha­peau, ennuyé:
- …je ne sais pas… c’est dif­fi­cile… un livre, un seul… peut-être Sous le vol­can?
- Terre des hommes, dis-je… ou alors Paludes de Gide.
Pen­dant la con­ver­sa­tion, je jette un œil au café. Un lieu de mis­ère. J’y venais avec mon grand-père mater­nel les dernières années de sa vie. Les buveurs qui sont là, chenus, ratat­inés, la peau jaune, s’ac­crochent au comp­toir pour éviter la dérive. La serveuse, proche de la retraite, est un por­tu­gaise à mous­tache. Prob­a­ble­ment leur seule con­fi­dente. Mon grand-père habitait un apparte­ment de petite taille sur le car­refour. Chaque semaine il demandait quand je comp­tais lui ren­dre vis­ite.
- Quand viens-tu ren­dre vis­ite à ton vieux grand-père?
J’y suis allé. Les bibelots, les assi­ettes, les vas­es, les rasoirs, tous ces objets usuels, étaient cou­verts d’une telle couche de pous­sière qu’ils étaient sol­idaires de l’ap­parte­ment. Il est mort peu après.
Main­tenant, la fille demande à son père si elle peut avoir une glace.
- Ici, elle ne sera pas bonne, lui répond le planteur.
Il a rai­son.
Lorsque nous ressor­tons, il fait nuit. La gamine me remer­cie pour le livre: je trans­portais avec moi un exem­plaire Forde­troit, je le lui ai offert. Enten­dre cette gamine d’o­rig­ine thaï­landaise qui, il y a qua­tre ans, ne par­lait pas un mot de français dire ses impres­sions suite à la lec­ture de L’oeu­vre et de 1984 m’a ému. Avant de s’en aller, elle me fait une prise d’Aiki­do: je me libère en expli­quant que le Krav Maga enseigne la même prise. Puis nous mar­chons en direc­tion de Beaulieu avec l’homme au cha­peau, un colosse de 1,95 mètre, fumeur, couper­osé, autre­fois bas­ket­teur. Il me racon­te l’épopée du voyageur arabe Bat­tuta en Inde à l’époque des grands Maharadjas.

Composition avec forêt

A la tombée du jour, dans la forêt de la Croix. Le dernier soleil mor­dore les feuilles qui jonchent la piste cana­di­enne. L’un des virages donne sur Fri­bourg-Sud, un vaste cen­tre com­mer­cial éclairé au néon. Je remonte la piste, passe sous les frondaisons, entre dans la pénom­bre. Au quinz­ième tour, j’aperçois trois per­son­nes accom­pa­g­nées de deux cabots d’ap­parte­ments. Ce sont des promeneurs, ils mar­quent une pause. Ils par­lent, mais à dis­tance. Une dis­tance anor­male, trois mètres. J’ap­proche au pas de course. Me parvient le mur­mure des voix, mais les vis­ages sont invis­i­bles: par hasard, ils se tien­nent de trois quarts. Ce n’est pas tout: les hommes ain­si que la femme por­tent des man­teaux gris qui accentuent l’im­mo­bil­ité des corps. Un des hommes a ouvert son man­teau pour laiss­er paraître une chemise blanche. Les chiens sont du même gris que les man­teaux. Ils sont assis à une dis­tance anor­male de leurs maîtres: trois mètres.  Celui qui est le plus éloigné a le ven­tre blanc. La scène est fixe, étrange. On la dirait com­posée par Balthus ou Pierre Klossovski.

Début

Assas­si­nats de masse à Paris, 128 morts. La jonc­tion est faite: les cer­cles financiers ont com­pris le par­ti qu’ils pou­vaient tir­er de l’idéolo­gie islamiste afin d’ac­célér­er le proces­sus de la mon­di­al­i­sa­tion. Voilà plus de dix ans que j’ai choisi mon camp: blanc, chré­tien, post-chré­tien, national.

Contenu

Celui qui dévidait le rouleau de papi­er jusqu’au bout tombait sur un os.

Oiseaux

Des passereaux volè­tent au-dessus de la table du bal­con. Je sors pour répan­dre des miettes. J’at­tends. Quand ils revi­en­nent, ils minau­dent. Je me tiens sur  le banc de la cui­sine, der­rière la vit­re. Le plus auda­cieux atter­rit sur la table. Il bon­dit et picore. Les autres lou­voient. Cette table a trou­vé sa fonc­tion. Elle date de l’an­niver­saire de Luv. Petite diamètre, métal orangé. Luv a gran­di. Quinze ans cette année. La table ne l’in­téresse plus. Que puis-je en faire? Par­fois, je pose ma tasse de café. Ou j’é­tends les jambes en tra­vers de son plateau. Cela ne dure pas. Je suis appelé. Je me lève. Je quitte le bal­con. Ces temps, mon désamour des objets est à son comble. Longtemps, j’ai trans­for­mé du tra­vail en argent, de l’ar­gent en objet, avant de tourn­er le dos aux objets. Au mépris du temps. Ces oiseaux sont une récom­pense. Déjà je me demande ce qu’ils devien­dront la semaine prochaine, avec le froid, après mon départ. La table ne sera plus sur le balcon. 

Idée

J’ai dans le haut de ma bib­lio­thèque un livre de Robert Leno­ble, His­toire de l’idée. C’est comme si je tombais sur un boîte pral­inés ou un ton­neau de bière arti­sanale! Puis je vois que le titre n’é­tait pas com­plet. Avec décep­tion, je lis : His­toire de l’idée de nature. Dix fois je m’y suis lais­sé prendre.

Ribambelle

Les académi­ciens devis­eront longtemps (cepen­dant, depuis qu’à com­mencé le siè­cle nou­veau ils se font dis­crets) sur la lib­erté; lorsqu’on con­state la var­iété des fig­ures indi­vidu­elles, preuve est faite que le déter­min­isme n’est démon­tra­ble qu’au niveau méta­physique. A l’in­stant, j’é­tais à la gare de Fri­bourg, tirant der­rière moi la valise som­bre de Gala. Les portes de la rame coulis­sent, des grappes de voyageurs tombent sur le quai. Dans le même temps, d’autres échevelés s’en­gouf­frent. Bien sûr, c’est l’heure de pointe. Un dimanche pour­tant. Calme depuis le réveil, heureux lorsque je courais sur l’an­neau de Saint-Léonard, prof­i­tant ensuite du soleil pour boire le café en ter­rasse, j’ai reçu en fin d’après-midi C. avec qui je tra­vaille un roman. Et soudain, je quitte ma colline, je roule dans le jeu de quilles. Partager ne serait-ce que quelques instants le des­tin des indi­vidus inféodés aux cir­cuits de puis­sance m’a­gace. J’en­tre en colère. Nul mépris, un sen­ti­ment de cat­a­stro­phe;  savent-ils qu’ils sont for­cés dans un rôle? Que ce rôle par­ticipe à une parade? Que cette parade est agres­sive? Pour les nou­veaux venus, j’en doute. Ils con­voitent des hochets. Pour les autres, peut-être est-ce affaire d’én­ergie: ils sont comme je suis, hoplite fatigué des légions occi­den­tales. L’én­ergie est au plus bas: dans les talons. Ils s ‘en veu­lent, protes­tent , c’est un baroud; ils ont abdiqué. Et voici venu le moment de songer à ces fig­ures des antipodes: un héri­ti­er qui vit à Turks et Caicos, un Pas­cal Quig­nard, un paysan de Cor­rèze (trois chèvres, un arpent de vigne, un pull l’été, un sec­ond l’hiv­er), un cli­ma­to­logue russe en mis­sion dans la Koutkotch­ka — je pour­rais tir­er sur la rib­am­belle. Ain­si en est-il de la var­iété. Aucune fig­ure humaine d’exception n’est déductible du sché­ma général. Si le sché­ma général existe et pèse, il est con­tourn­able. Le méta­physi­cien fait lui-même la démon­stra­tion de la van­ité de son con­cept lorsqu’il affirme le déter­min­isme: fig­ure excep­tion­nelle, il illus­tre par la nature folle de sa recherche la pos­si­bil­ité échue à l’homme de surseoir aux con­di­tions obligeantes. 

Clichés

En fin de compte, nous avons envoyé au développe­ment 1474 clichés.

Belle course

Belle course sur les hau­teurs de Fri­bourg. La mon­tée de Planche Inférieure à Notre-Dame de Lorette, la forêt du Bour­guil­lon, cette ferme singi­noise à la lim­ite de Tafers et la plongée dans les gorges du Got­téron avec ce sys­tème de sen­tier en escalier qui tan­tôt creuse la mol­lasse tan­tôt la sur­plombe, enfin, la pis­ci­cul­ture, la Tour des Chats, le pont de Berne. A la hau­teur de la prison, je longe la Sarine. Je vois cette maison­nette que nous devions louer en 2011. Gala red­outait l’hu­mid­ité. Je red­outais la prison. Se lever le matin et voir des bar­reaux. Ceux qui con­traig­nent, l’E­tat, la police; ceux qui défont la société, les voy­ous, les tricheurs. Triste duo. D’ailleurs, sur ce par­cours, ces quelque cent mètres de chemin blanc dans l’odeur de l’eau, cor­re­spon­dent au  moment de la plus grande fatigue. Chaque fois je m’é­tonne. Est-ce parce qu’il s’ag­it d’un faux plat? Depuis quelques mois, je me diver­tis en arrachant un mot ou deux à ces pier­res ron­des que des enfants ont peintes et illus­trées de cita­tions d’écrivains. Ce matin j’ai lu : “Colette”. Vient ensuite la Mot­ta, puis les escaliers du funic­u­laire. Ouvrage créé par le maître de la brasserie Car­di­nal pour mon­ter la bière à la ville  (et dont j’ai bu de gross­es quan­tités la veille, mélangée au réveil de café, le tout pesant sur l’estom­ac tan­dis que je fixe avec obsti­na­tion les march­es de pierre, de goudron, les anci­ennes, les nou­velles, les étroites, les larges…) Belle course. N’é­tait-ce cette tra­ver­sées des rues vivantes: l’Eu­rope, l”université Mis­éri­corde, puis la rue Saint-Michel. Les étu­di­ants y boivent l’été; l’hiv­er, ils fument. Quand son­nent les car­il­lons, ils la mon­tent ou la descen­dent. Puis sur la place Georges-Python, il y a les ter­rass­es. Le temps est splen­dide depuis lun­di. Un été indi­en, remar­que Gala. Ain­si, pas une chaise de libre sur les ter­rass­es de Goerges-Python. Or, courir est ridicule. Le coureur ressem­ble à un hari­cot, un préser­vatif, à une une andouil­lette. De plus je souf­fle avec force. Tech­nique héritée de mes pre­mières cours­es à Mex­i­co. L’en­traîneur m’avait alors expliqué que le meilleur moyen de lut­ter con­tre l’alti­tude et de faire sa prise d’air en deux fois. Depuis 1986, j’ap­plique cette méth­ode. C’est dire que je fais autant de bruit que la loco­mo­tive de La bête humaine. Et, comme aujour­d’hui, quand je croise G. dans la rue, c’est pire. Faut-il s’ar­rêter? Je salue de la main, je me retourne, je cours quelques mètres en marche arrière prenant garde à ne pas m’é­taler et file. La forêt — la forêt est très bien: on y est seul et quand on y croise un promeneur, sur­pris, il se gare (sauf les Japon­ais, tétanisés, ils vous regar­dent comme s’ils étaient arrivés à la fin de leur vie). 

Individu 2

Ce thème de la vie mod­erne: “faire plusieurs choses à la fois”. Presque un critère d’ex­cel­lence. Ceux qui ne sont pas capa­bles de cette prouesse, qui ne savent com­ment se dis­pers­er sans se per­dre, sont des sim­ples. Soit. Et cepen­dant, lorsque l’on présente quelqu’un, on con­tin­ue de le présen­ter par le statut.
- Jean est médecin.
Bien sûr, il y a cette mode des com­pé­tences sec­ondaires:
- Jean est médecin, il est aus­si his­to­rien.
“Aus­si” désig­nant dans la phrase l’im­pos­si­bil­ité d’être plusieurs choses à la fois avec le même degré de sérieux.