Cor­re­spon­dance Gide-Valéry, let­tre de 1898. L’empreinte du sym­bol­isme sur leur style est si grande qu’on cherche en vain le sens de leurs confidences.

Et le lende­main au Musée des colonies — appelons ain­si le Cen­tre nation­al de l’im­mi­gra­tion, lequel organ­ise une expo­si­tion sur le “foot­ball et l’in­té­gra­tion”. Lec­ture des Suiss­es cette fois. Plaisant, intéres­sant, une lec­ture. Je lis mal, du moins c’est mon impres­sion, pas à l’aise. La bataille de St-Eustache, voilà ce que je lis. L’opéra­tion dure une heure, peut-être plus, met­tons deux, et puis sans tran­si­tion nosu allons ren­dre vis­ite aux croc­o­diles qui nagent dans la fos­se en sous-sol du musée. Et les écrivains s’at­tar­dent. Ils plon­gent la tête dans les aquar­i­ums à pois­son, com­mentent les formes et les couleurs des pois­sons. Sur quoi pour­rait-on enchaîn­er, en con­tin­u­ant sur ce principe? Un saut à l’élastique?

Lecure des écrivains suiss­es à Paris. Les français d’abord, le same­di, à la bib­lio­thèque uni­ver­si­taire de la Sor­bonne. Je m’y rends à 17 heures. Des gardes m’ar­rê­tent devant la cour d’hon­neur. Quelle man­i­fes­ta­tion dites-vous? Un pom­pi­er m’ou­vre le bib­lio­thèque. Nous chemi­nons entre des étagères vides.
- C’est en réno­va­tion. Pour cinq ans.
Il pousse des portes, jure qu’il a vu entr­er un mon­sieur. Si c’est celui que je cherche? Je n’ai pas de nom. Mais le pom­pi­er est de bonne volon­té, dans sa loge, il doit s’en­nuy­er. Il pousse d’autres portes. En vain. Il n’y a per­son­ne. Revenu au point de départ, il insiste: il a vu quelqu’un, et nous repar­tons pour un tour. En fin de compte, nous apprenons par le chef des pom­piers que la lec­ture est à 19h00.
Je com­mande sur une ter­rasse de St-Michel une bière tiède et hors de prix. Je suis assis à deux tables de celle que j’oc­cu­pais il y a neuf ans, la nuit où N. m’a drogué. J’ap­pelle Edouard. Il tra­vaille sur le fonds Dous­set, au Pan­théon. Il me par­le de Dous­set. Qui est-ce? Pour le reste:
- Je vais très bien. Ma femme est con­tente que je passe plus de temps avec elle.
A 19h00, de retour dans la bib­lio­thèque, je m’assieds loin des écrivains français, trop loin (il y a peut-être des écrivains suiss­es dans la salle, mais je ne con­nais pas leurs vis­ages). Je m’aperçois un peu tard, lorsque le pre­mier entame son texte, que les lam­pes d’ap­point en forme de méduse placées sur les tables de tra­vail me ravis­sent la vue. Trois heures de lec­ture. Long, intel­li­gent. Pointu. Sérieux. Même les auteurs qui font rire: sérieux. A la sor­tie, je salue deux messieurs en qui je crois recon­naître des lecteurs. Ils dis­ent que non, que ce n’est pas eux. Popes­cu, à l’in­vite du quel j’ai répon­du — c’est lui notre entremet­teur — me ratrappe et se présente. ce qui est évi­dent pour tout le monde, ne l’est pas pour moi. C’est Popes­cu.
- Bon­jour je suis Daniel.
Et d’emblée, il me remer­cie d’être venu à Paris. Mais com­ment savoir qu’il s’ag­it de Popes­cu? Il porte un cos­tume élé­gant et déplacé, une large cra­vate, il a une gueule.
Nous allons au restau­rant. Les dis­cus­sions , rem­plies de références, de cita­tions, de noms, de sobri­quets, de tuyaux, de clins d’oeil me clouent le bec. On ne par­le pas du livre qu’on a lu. On par­le du livre qu’on a lu le matin et qui est sor­ti en librairie la veille. D’ailleurs les écrivains sont tous pro­fesseurs, doc­teurs, enseignants, chercheurs. Je com­mande de la bière, je ne sais plus rien.

Gare de Lyon, le voyageur qui a quelques min­utes s’éloigne des bou­tiques des quais, marche dans une rue, une autre, espère trou­ver pour moins cher le pro­duit qu’il emmèn­era avec lui dans le train. Une bois­son, un paquet de bis­cuits. Mais la cais­sière du super­marché porte un T‑shirt rouge Atten­tion chien méchant.

Fond de l’oeil trou­ble. Aucune eau, claque, res­pi­ra­tion, aucun air frais ne chas­sera ce trou­ble. Ou lente­ment. Sans l’in­ter­mé­di­aire, tant de regards croisés, et l’âme chao­tique qui remue dans la rétine.

Lutte en vain, dit Gala. Et ces biens que tu achètes! Belle perte. Tes forces seraient plus utiles ailleurs. Mais elle se trompe. Je lutte pour m’éloign­er, m’éloign­er de tous et m’en rap­procher quand je le juge bon, quand on me le demande, hors les contraintes.

- Pourquoi arrête-t-il?
Par­lant d’un sportif d’élite, si jeune.
On ne voit que le résul­tat spec­tac­u­laire de ses efforts. Quelques min­utes pour mille heures d’en­traîne­ment. Rap­port trans­pos­able à l’en­tière civil­i­sa­tion. Quand elle touche à son pro­grès max­i­mum, dans les années 1990, elle n’a plus le force de tenir le cap. Ici et là, appa­rais­sent les com­porte­ments exu­toires. Dés lors, la société se scinde, devient schiz­o­phrène. Une par­tie du corps tend à l’ac­céléra­tion, l’autre à la démis­sion. En apparence l’ath­lète court aus­si vite, mais si on regarde de plus près il y a les béquilles, les ban­dages, la bouteille d’oxygène.

Dernières décen­nies du vingtième, un proces­sus de décoloni­sa­tion s’amorce. L’oc­ci­den­tal perd son lieu. Qu’il soit de la ville ou de la cam­pagne n’y fait rien: “je n’ai plus d’in­scrip­tion dans un lieu, je ne colonise les richess­es du lieu par un arpen­t­age amoureux, imag­i­naire, intel­lectuel. L’acuité des sens baisse. Sans aller vite en besogne ni trop loin, cette coloni­sa­tion pre­mière, naturelle, du lieu par le corps et par l’e­sprit, était la con­di­tion du ciel. Aujour­d’hui les repère sont dans l’autre sans qu’il y ait de morale, car il s’ag­it de l’autre comme indi­vidu relatif, alter ego. Sans lieu ni tal­ent de coloni­sa­tion lui aus­si cherche ses repères sur l’autre. En mul­ti­pli­ant nos repères, nous sommes dans la société mais sans lieu ni ver­ti­cale — sans ciel ni terre.

Enfouir l’homme dans le statut, mar­que du pro­grès. Lorsque le statut est enfoui dans l’homme, nous occi­den­taux sommes hand­i­capés. Ce gars-là est un chef de gare. Il n’en a pas les signes. Tel autre un phar­ma­cien. Est-ce un authen­tique phar­ma­cien? Un phar­ma­cien à qui l’on peut deman­der un médica­ment? Mais alors que fait-il là, sur ce banc, à jouer avec son fils? Mar­que du pro­grès, l’i­den­ti­fi­ca­tion du statut par des signes — mais non sans dom­mages: l’en­fouisse­ment de l’homme dans le statut. Nous, occi­den­taux, con­nais­sons: vous avez beau expli­quer votre sit­u­a­tion, l’in­ter­locu­teur ne sait que ses caté­gories. Aux extrémités de ce sché­ma, on trou­ve la bar­barie. D’un côté par l’ar­bi­traire de l’homme, de l’autre par la général­ité de la raison.

“Demain, on va tra­vailler sur les riv­ières.” Ce qui , dans la lan­gage péd­a­gogique, que répète ici Liv pour m’ex­pli­quer de quoi sera faite sa journée d’é­cole , sig­ni­fie qu’un biol­o­giste les emmèn­era sur les berges de l’Al­lon­don où il expli­quera qu’une eau pol­luée rend le pois­son triste.
- A la fin de l’ex­er­ci­ce, on change l’eau, et le pois­son retrou­ve son sourire.