Gauch­es ces mil­i­taires en per­mis­sion. Trop carnés, trop épaulés. Bot­tés et noirs. Ils por­tent des sacs kakis. Qu’ont-ils défendu pour obtenir cette per­mis­sion? Com­ment peut-on défendre? Et quoi? Défendre quoi au juste, avec ces poings, cette cor­pu­lence? Per­son­ne ne les remar­que. Comme nous, ils sor­tent d’une costumerie.

En route pour Paris où je donne une lec­ture. La face tail­ladée. Pas beau. Le long de la voie, les arbres. Ils sont réels, envi­ables. Bel­le­garde au départ, Paris à l’ar­rivée. Deux villes sans poids. Ma sen­sa­tion s’af­firme au fil de la voie: lorsque nous attein­drons la but­tée, en gare de Paris-Lyon, le TGV entr­era dans le vide.

Pen­dant trois heures l’avion est au sol, j’ai tout loisir d’ob­serv­er la femme qui occupe le siège à gauche du mien, deux rangée devant. C’est N. A cause d’une dépig­men­ta­tion de la peau, elle cache ses poignets et je remar­que à la racine des ses cheveux, sur le front, une lunule claire. Elle est d’une sen­su­al­ité. On la dirait nue. D’autres hommes obser­vent. Des hommes chenus, des retraités qui revi­en­nent de leur golf près d’Al­i­cante. Vingt ans plus tôt, j’ai con­nu N. à Budapest. Par idéolo­gie, par masochisme, son père avait mar­ié une com­mu­niste hon­groise. N. venu le vis­iter fumait, mangeait, buvait, se droguait. Cha­cun de ses gestes démen­tait l’im­por­tance de la poli­tique. Plus tard, à Paris, elle était psy­ch­an­a­lyste. Elle déval­i­sait les trai­teurs, acci­den­tait des décapota­bles. L’avion est sur le tar­mac. Immo­bile. Pas de créneau de vol. Le pilote mul­ti­plie les annonces récon­for­t­antes. Une pas­sagère réclame un Coca-cola. Le per­son­nel de bord n’est pas autorisé à ven­dre. Il lui pro­pose de l’eau.
- L’eau me ren­dra malade, s’écrie-t-elle.
Les autres pas­sagers s’en mêlent. N. est au milieu. Elle ne remue pas un cil. Elle croise les jambes, glisse un doigt entre les pages de son livre, le tient fer­mé, sur la tablette. Indif­férente. Par­mi deux cent pas­sagers N. est la seule qui n’est pas là.

Quand on regarde le petit, on a accès au grand. Entre deux, c’est la rai­son qui regarde.

Simon le stylite l’an­cien. Il érige des colonnes suc­ces­sives, plus hautes chaque fois. La dernière mesure trente mètres. Groupés au pied de la colonne les fidèles atten­dent. Un sys­tème de treuil pour le rav­i­taille­ment et une bar­rière, elle lui évite de tomber de la plate­forme. Le plus sou­vent il est debout, tourné vers le ciel. Par­fois il par­le. Les fidèles ten­dent leurs vis­ages. Ailleurs, d’autres ermites s’élèvent, quit­tent le monastère, s’en­fon­cent dans la nature. Mais leur par­age est trou­vé. Les fidèles se pressent. Il leur faut démé­nag­er. Plus loin. Plus haut. Sur les lieux où ils ont prié s’étab­lis­sent des monastères. Géo­gra­phie de la pesan­teur et de la grâce.

Gala jette le sal­adier sur le sol. Il se brise. Elle attrape ma canette, la casse sur le plan de mar­bre et me l’en­fonce dans le vis­age, J’esquive. L’oeil n’est pas touché. Je la maîtrise, elle tombe. Je plaque ses bras, mon vis­age coule. Gouttes sur le pull, la chemise, les jeans. Mon sang sur son vis­age. Elle se débat. Une heure avant de la met­tre dehors de la mai­son. Heure de cris, de lutte. Il pleut. C’est noir. Je bal­ance son sac dans la pluie noire. Ferme.

Susan Boyle ne peut recevoir ma biogra­phie car son titre — pas de moi — “Susie la sim­ple” la cho­querait. Ain­si en ont décidé les pro­duc­teurs qui la soignent, la manip­u­lent et la font pondre.

Dans les hau­teurs du cimetière d’Or­nans, un caveau de mar­bre anthracite porte cette inscrip­tion: caveau du pro­vi­soire. Der­rière, sur la butte gazon­née, des vil­las neuves.

Afin de ras­sur­er les investis­seurs face à une sit­u­a­tion d’in­vestisse­ment qu’ils savaient risquée et qui l’est dev­enue, les gou­verne­ments coal­isés font savoir qu’ils ont, au besoin, les moyens financiers de faire bas­culer la sit­u­a­tion. Ces moyens, ils ne les ont pas. Cha­cun le sait. Et doute de son savoir. Les investis­seurs dis­cu­tent. Une dis­cus­sion, trois, qua­tre semaines. Tout ça de gag­n­er. Puis le risque revien­dra. Accru.

Pour savoir, je crie. Dans le rêve. Puis je crie vrai­ment. Pas assez pour m’en sor­tir, me réveiller. Des pas à l’é­tage. J’é­coute. C’est Gala. “Gala!” Répond pas. Elle sent le cri, l’en­tend et s’en va. Elle ne com­prend pas. Je suis mort. J’es­saie d’al­lumer. J’en­fonce l’in­ter­rup­teur. Pas de lumière. Dans le couloir, du côté de Gala, chez les vivants, il y a de la lumière. Mon télé­phone! Où est-il? Mon télé­phone. Aus­si, éteint. Alors je me lève. Et me lève. Et j’en­tre dans le couloir, je vais à l’escalier, je vais à l’é­tage. A l’é­tage j’ou­vre la porte, je m’a­vance vers le lit de Liv, je me penche, je la prends dans les bras: elle est petite, toute petite, trop petite. Dev­enue petite. Je lâche Liv, je cours à ma cham­bre, et au lit je crie. Gala est à l’é­tage, je l’en­tends, c’est elle! “Gala!” Cette fois je me réveille. Dehors, dedans, dans la mai­son, tout est noir. Nous n’avons pas les enfants.