Ils mangeaient attroupés, contents et pleins, considéraient n’avoir de leçon à donner à quiconque, et pour s’en convaincre, avaient engagés des hommes de main avec la charge de tenir l’humanité à distance.
L’ordre, dans sa forme quotidienne, la répétition, est un rempart contre l’effroi que cause la vie. Pareillement du désordre, qui réagit par une destruction des forces propres, une dilapidation des énergies, forces et énergies qui, menacées et d’avance condamnées, sont causes d’effroi.
Cet après-midi, je repegnais en salopettes une cabine de WC que je veux affecter clandestinement à l’affichage. La cabine se trouve devant le bâtiment de l’université. C’est la semaine des examens. De petis groupes discutent leur impressions, d’autres étudiants attendent leur tour, fument et se concentrent. Il y a vingt ans, j’étais à leur place, je voyais un type travailler et je me disais, comme ça doitêtre agréable d’être là, dans le parc, en salopettes, à travailler. Et aujourd’hui, je me disais je n’aimerais pas être à la place de ces étudiants.
Gala ne veut plus aller à Lhôpital. Je ne peux payer des hôtels. Nous dormons dans l’arrière boutique de l’Antiquaille sur un canapé-lit de fer. Nous dormons fenêtre fermée. La pièce, remplie des peintures de mon frère, donne sur un jardin. Un jardin collectif. Les appartements de l’immeuble sont occupés par des vieillards. Personne n’utilise ce jardin. Il pleut. Gala descend le store. Il fait nuit. Je rêve que des inconnus creusent la terre dans le jardin. Tu les entends, dis-je à Gala. Elle écoute. Ils enfouissent des tuyaux, lui- dis-je. J’ai cette explication: ils venaient de jour mais désormais le jour ils travaillent alors ils creusent pendant la nuit. Ils enterrent des tubes, peut-être qu’ils enterrent aussi des cadavres, dis-je. La porte de l’immeuble grince. L’un des hommes est rentré. Il approche. Je me dresse dans le lit, veux me porter au devant de lui, mais je tombe. Ses pas deviennent lourds. Il sera bientôt devant notre chambre. J’aimerais le repousser, mais mes efforts n’y peuvent rien, je rampe comme un vermisseau. Pour faire fuir l’intrus je veux crier, de ma gorge ne sort qu’un gémissement. Quand j’atteins le palier, l’homme est là. Il ouvre la bouche, la ferme. Il ne sait pas parler. Alors il désigne la boîte à plombs, il veut me faire comprendre que nous sommes dans le noir car l’électricité a sauté. Gala me réveille. Tu faisais un cauchemar? Qu’est-ce que c’était? — Je te dirais demain. — Je ne sais jamais si je dois te réveiller, dit encore Gala. Elle se rendort. Le matin, un autre bruit. Dans la pièce à côté. Celle où nous avons la machine a verres, une machine énorme, lourde, archaïque, une machine allemande abandonnée il y a vingt ans par un réfugié de Bucarest, elle sert à polir les verres ébréchés, c’est l’ancien propriétaire de l’Antiquailles qui la fait tourner. C’est lui qui est là, avec la machine, dans la pièce à côté, ce matin. ll la met en marche et sifflote. Un autre bruit, sans rapport avec le travail du verre, une sorte de soupir. Je me lève, je claque la porte de notre chambre. Aussitôt le silence. Plus un bruit. Je l’entends alors éteindre la machine et s’en aller dans le couloir, fermer à double tour l’autre porte, celle qui lui permet d’accéder à la machine sans avoir à me croiser et sortir dans le jardin.
En août, à Epineuil-le-Fleuriel, chez Bernard Stiegler. Sa femme Caroline m’accueille. Elle dit de laisser la BMW contre le moulin. J’ai téléphoné pour savoir si je pouvais dormir dans le jardin. J’empoigne ma tente, elle me guide à travers la propriété de ses parents. Haut portail de fer blanc, parterres de fleurs, légumes. Le père fait des tartes, caresse son chien, me fait voir les limites du terrain, conseille de piquer la tente près du bief. Peu après un jet tournant se met en marche. Hereusement j’ai tiré la toile. Chaleur énorme. Puis le séminaire débute dans la grange. Philosophes d’Ars Industrialis et invités anglais, canadiens, américains. Toutes les allocutions en anglais. Et ardues. Pour moi s’entend. Je me concentre et comprend ce que je peux. Durant les pauses, je tourne en rond. J’aimerais récupérer mon cahier dans la BMW. Je n’ose pas. Ouvrir mon coffre à télécommande sous les yeux de ces philosophes endurcis. Le lendemain, avant le repas, j’embarque un chercheur en esthétique (le corps sans organe chez Deleuze) et un métaphysicien (Plato’s antinomy). Nous allons au village. Au supermarché ils achètent du dentifrice et de l’eau, j’achète des biscuits au chocolat, du chocolat, un pain et du miel. De retour à Epineuil, je fourre le tout dans la tente, sourit au jardinier , un homme trapu, au crâne cabossé, qui aime converser avec le chien, celui que je redoute — et je retourne dans la grange. Dix heures de conférences. Passionantes, quand je comprends. Pusi il se met à pleuvoir. Le bief déborde, le lac du moulin déborde, le chien s’ébroue. J’oublie de fermer la tente, la tente est inondée. J’éponge et dors comme je peux. Bien. En fait je suis assommé par le poids de la pensée. L’eau n’y fait rien. Ce jour-là, à midi, nous mangeons du poisson et des volailles. Caroline cuisine, ses parents m’accueillent pour le petit-déjeuner avec des confitures faites main, des brioches aux figues, des napperons brodés, et une gentillesse. Il tiennent une maison d’hôte et moi je dors dans leur jardin (je pensais que ces philosophes étaient une bande de hippies). Autour de la table des philosophes qui vivent dans les chambres payantes et une gamine italienne avec son papa italien. Elle parle anglais, français, italien, allemand, elle a douze ans et joue du violon. Pendant les conférences, elle écoute. Il continue de pleuvoir. Nouvelle journée de réflexion: Lacan, Husserl, Nietzsche. Dix heures, intenses. Le soir j’ose ouvrir mon coffre. Je prélève une boîte de ma palette de bière, puis non: six. Quatre pour moi, deux au cas où un philosophe s’intéresserait à la bière. En fin de compte il me faut retourner à la BMW pour satisfaire tout le monde. Du coup la BMW devient un objet intéressant. Fasciste, capitaliste, transgressif, bourgeois, mais pas inutile en tant que magasin à bière. Il pleut toujours. La température a baissé, mais un pull permet de tenir dix heures assis dans la grange sans prendre froid. A la pause, le vendredi, je retourne à la tente. Paquet de biscuits vide. Plus un biscuit. J’avais commencé par le miel, le pain et le chocolat. Je n’avais pas touché un biscuit. La tente était fermée. Et pas une miette au sol. Ce n’est donc pas le chien. Je vérifie mes affaires une à une. J’ouvre mon portefeuille. Problème: au moment de partir je colle en général quelques billets de 500 euros. Cette fois, j’étais pressé, je ne sais plus si j’en ai mis un, deux ou trois. Comment aller dire à Caroline que mes biscuits ont disparu et peut-être mes billets de 500 euros. Comment expliquer que je me promène avec des billets de 500 euros que je prélève dans une pile de billets de 500 euros pour ne rien laisser sur les comptes en banque? Je le lui dis. Le samedi, fin du séminaire, je salue les philosphes, Stiegler, Caroline, les parents, pas le jardinier, et je prends la route. Tempête sur les 600 kilomètres. A Saint-Etienne, le périphérique à la consistance d’un mauvais orage. Des feux, des coups de frein, le bruit des essuie-glaces et des files de voitures égarées dans le ciel et dans l’eau. A Valence, je fais le tour de la gare TGV, je refais le tour de la gare TGV à l’envers. Je finis par trouver Gala. Elle se tient sous un parapluie cassé. C’est épouvantable, dit-elle. Le centre de Valence est fermé à la circulation, les pompiers dégagent les voies. Hôtel affreux, tenue par une noir en haillons. Armoire qui grince, lit creusé. Et pour trouver l’entrée du parking, il me faut traverser la place de je-ne-sais quoi (De Gaulle j’imagine) en sens interdit. Au pub, hamburger surgelé. Au lit, Gala nouée comme un planche. Scène, pleurs, nuit d’amour.
Le lit est dans l’atelier, l’atelier au-dessus de l’arbre à poires. Au fond du jardin cartonné de givre commence la broussaille, puis il y a le mur de séparation et les champs. Je jurerais, quand j’éteins l’atelier, que le sommeil se tient à cette distance, dans les champs La première heure dans le noir, je ne me fais pas de souci. Le sommeil viendra. Je le sens. Puis il glisse sur le côté et quand je le cherche, je vois que rien n’a changé, il est dans le champ, là-bas, le champ de Revel. Deuxième heure. Parfaitement réveillé. Incapable de rien. Dans le noir. Un bruit. Le coeur repart. Pas peur. Seul et content. Mais je voudrais dormir. Au clocher sonne la demi-heure, sonne l’heure, sonne la demi-heure. Trosiième heure. Dans quelques minutes sonnera une autre demi-heure. Le sommeil est dans l’atelier, enfin. Quelle heure est-il? Encore quelques mètres.
Début août — jardin magnifique, grand soleil, maison vide. Les chantiers bouclés j’annonce enfin à cinquante personnes une fête au jardin. Mais l’époque de la fête non-marchande est révolue. Il suffit de donner une date pour créer chez autrui un sentiment d’atteinte à sa liberté. Une panique. A l’avenir on ne se rencontrera plus. C’est ma conviction. Plus d’amitié, plus d’amour. Ces mots témoigneront de formes humaines nouvelles. De formes contractuelles qui en cherchant à préserver la liberté des individus niera la possibilité même de la liberté. Ironie, les faits — depuis trois ans que je creuse, déblaie, jette, assainis, charrie, peint, brasse, porte, transporte, édifie — peuvent faire accroire que je n’ai entrepris la démolition puis la reconstruction de la cure de Lhôpital que pour recevoir mes amis le temps d’une nuit. Avant j’étais seul, après je serai seul. Il faudrait en tirer les conséquences et détruire. Mettre le feu à la baraque, la regarder se consumer. Finir le travail. Cela ne me gênerait pas. L’effort consenti a valeur en soi. La destruction ne le nie pas. Ce n’était pas obligatoirement le résultat que je visais, c’était la satisfaction d’une volonté. Mais on est jamais propriétaire. Pas plus ici qu’en régime communiste. Ce qui nous appartient, il est interdit de le détruire. Mis en danger d’autrui, et autres formules de juristes. D’ailleurs il faudrait continuer de payer la banque pour une carcasse noircie. Pendant trente ans. Autant dire jusqu’à la mort. Du positif : au cours de cette expérience (acheter, démolir, reconstruire, aménager pour se retrouver seul), aura été illustrée ma théorie des extrêmes. J’ai mis toute mon énergie dans cette maison, j’ai enfermé dans cette maison toutes mes choses, j’ai occupé tout le territoire, toute la vision que permettait le site, je vais désormais passer à l’autre extrême, habiter n’importe où, avec un matelas et des livres, m’en tenir à ce que je possède, à ce qui tient à moi, mes mains, mes jambes, ma tête. Et Gala qui a fui sur la Côte-d’Azur. Mais à quelle adresse? Elle ne veut pas dire. Et les enfants… le plus souvent en Suisse, et la famille… les amis? Autour de l’église, par delà les champs, le maire qui recourt au préfet pour me contraindre à ouvrir l’enceinte, les gendarmes qui frappent à la porte: on vous surveille! Et les villageois, moulés dans l’idiotie, derrière leurs volets clos, qui se frottent les mains .
Longue promenade sur les remparts d’Avila à l’heure où la ville dort, puis sur les terrasses, dans les bars, les restaurants. Espagne en peine. Prix si bas qu’on se demande si le quatre étoiles où on a sa chambre ne va pas congédier son personnel à la fin de la journée et fermer au matin. Dans les rues commerçantes les vitrines affichent des soldes de 70%. L’ère de la movida et des autoroutes doublant des nationales fraîchement bitumées a vécu. Le lendemain, à midi, près de la place majeure de Consuegra, dans la province de Tolède, nous sommes avec un retraité les seuls clients d’un restaurant pour le menu du dimanche. Sieste dans la voiture, toutes portes ouvertes, silence unique de la Castille. Et autre quatre étoiles, à Alcazar de San Juan, où la réceptionniste nous annonce qu’elle pratiquera un rabais si nous prenons le repas du soir sur place.