La qualité de l’humour est en baisse. Toute une industrie s’entend à rabattre l’humour sur la pitrerie et la qualité de l’humour baisse. La nourriture a subi le même sort en Amérique. Plus de sucre, et le goût s’émousse. Les adultes mangent comme les enfants. Aujourd’hui les adultes rient comme les enfants. La subtilité déserte le rire comme elle a fui le goût.
L’action est le tombeau de l’esprit. Si l’on croit en Dieu, c’est d’accord, sinon qu’espère-t-on? Témoigner auprès des hommes de ces fulgurances qui saisissent l’esprit créateur afin de racheter nos souffrances ? Ou se servir des oeuvres pour pavé un chemin vers un nouveau monde? Mais voilà que revient Dieu…
Avant d’aller dîner chez Wilmar dans le quartier de la synagogue dont il abhorre les appels à prière comme il abhorre les cloches du temple voisin, nous passons à l’épicerie indienne du Simplon acheter de la bière. Aussitôt dehors, Gala bouche son nez, se plaint de l’odeur de banane, de chair putride et d’encens. Elle a raison, mais pour qui voyage en Inde c’est le parfum de la vie. Ce qui étonne c’est qu’au centre de Lausanne le couple d’indien ait recréée l’odeur dans laquelle il mijotait à Madras ou Bangalore. Gala insiste. Jamais je n’irai. Moi qui voulait l’emmener à Benarès, loger dans la citadelle et regarder les morts arriver des campagnes. Jamais. Et nous voilà clopin-clopant, dans les rues vides d’un dimanche de janvier, à Lausanne, mais la nuit je remonte à bord d’un bateau inondé une rivière bourbeuse qui pourrait être le Gange et quand je m’arrête le long d’un ghat, à l’épicerie les deux indiens montrent à mes pieds, autour de mes pieds et aussi sur mes pieds des milliers de cafards. A quoi je réponds à part moi de crainte de vexer ces commerçants extralucides: imbéciles d’indiens qui ne savent pas reconnaître des pruneaux écrasés!
Bellegarde sous la pluie de midi. Le magasin de sport face au Carrefour a fermé. Un magasin d’habits pour enfants s’est ouvert dans ses locaux. Le magasin d’habits pour enfants vient de fermer. Chez Carrefour, c’est l’heure molle. Calée dans on fauteuil, le menton triple, la peau boutonneuse, une caissière fixe la rangée des caisses: toutes sont fermées sauf la sienne. Je me réjouis de rentrer. J’ai le droit de rentrer. Je serai bientôt rentré. Rentré je n’aurai rien à faire sinon manger, lire, écrire. Pas elle. Elle doit rester. Elle doit rester assise. Et il pleut. Et il est midi. Que midi. Pas de chance.
Gala repartie sur la Côte-d’Azur. A peine arrivée, elle écrit, je bois du champagne, j’ai mal au ventre, je suis invitée… et toi? Je lis Calaferte, Hadot, Stiegler, je fais du vélo dans l’atelier, je bois de la verveine, j’écoute Biosphere, je nourris le chat, j’appelle l’avocat, que le compte à rebours se fasse.
Premier chapitre du livre sur mon père. Enterrement de Franco en 1975. C’est comme si j’y étais. D’ailleurs j’y étais. J’étais avec mon père, sur les bords de l’autoroute qui mène à l’Escorial, et pour ce qui est de Franco, ce jour-là, qui mène à la Vallée des Tombés. Petite scène inaugurale pour donner chair à cet ambassadeur de Suisse emprisonné vingt ans plus tard. Voyons si j’arrive à tenir grâce à mes six mains trois manuscrits en parallèle: la biographie de l’ambassadeur, Trouver de nouvelles armes, Easyjet. Juin nous le dira.
Je ne rentre plus. Jusqu’à six heures ça va. Les nouvelles à la radio, puis les fenêtres qui s’allument aux façades. Le bourdonnement des ordinateurs de bureau, la lumière des tubes de plafond, l’encre des affiches sur les étagères. Trop tôt pour sortir, pour dormir, trop fatigué pour lire, écrire, penser, ne rien faire — j’enfourche le vélo, vais à Kugler où quarante artistes exposent dans une halle. Ceux qui exposent sont dans la halle. Ils tournent les uns autour des autres, ils tournent autour des oeuvres, ils tournent autour de leur oeuvre. Ils montrent ce qu’ils ont fait, il demandent aux autres ce qu’ils ont fait, il y a un bar, il y a au bar de petits bouteilles de bière chaudes. Marie m’emmène voir l’oeuvre de Dietmar. Je regarde cette oeuvre, une chaise brisée, je me demande ce que je pourrais en dire, j’aimerais être ailleurs plutôt que devant cette oeuvre. J’ai une photographie d’une oeuvre identique, inintéressante déjà, en 1970, dans une halle de Berlin, à l’époque de Fuxus- en mieux. Je dis que j’ai vu. Je commence un second tour des objets, peintures et montages exposés, le nez en l’air pour les oeuvres accrochées, le nez au sol pour les oeuvres posées. Et je rejoins le bar. J’achète des petites bouteilles avec de gros billets. Exprès. Dans mon dos, à travers la halle, les conversations ont le même son que les ordinateurs de mon bureau. Je vais sortir quand je croise Reno. Il porte une pelisse fauve de deux mètres derrière laquelle traînent des queues de castor, son amie, les sourcils haussés de noir, tire son slip sur son ventre pour me prouver que c ‘est le modèle Dracula Paris. Ils rentrent des Etats-Unis, de la Bible Belt (ces putains de protestants, dit Reno), où ils ont allés photographier des tracteurs et des paquets de Corn-Flakes. Comment c’était? Mais c’était de la merde, évidemment! s’exclame Reno. Nous allons boire dans un bistrot portugais qui sert de la fondue aux chauffeurs de bus. Plus tard, à L’Usine, musique vulgaire, comme dans une foire. Et mes amis, en revenants. Nous sommes vieux, Nous avons ralenti. Mais comment ça va? Je n’en sais rien. Je réponds mais n’entend pas ce que je dis. D’ailleurs c’est à peine si je vois mon interlocuteur. Il fait noir, il y a foule, des éclairs fendent le noir. Je continue d’avaler de la bière (grande et froide cette fois) sans m’apercevoir que je ne sais plus à qui je parle, plus ce que je dis, plus qui je vois et pour cause, toute mon énergie est consacrée à cette litanie que j’entrechoque entre les parois de mon cerveau: c’est navrant, navrant, navrant.
Carle a envoyé un message. Il y a six mois, elle avait proposé de se voir. Puis rien. Et aujourd’hui, ce message. Une fois je t’ai aperçu à Lausanne, j’étais tétanisée, écrivait-elle. Mais cette fois elle ne recule pas. Nouveau message: est-ce que je viens à Lausanne? Cela ne me ferait-il pas plaisir de la revoir? Dix minutes et je serai à nouveau amoureux. Je le lui dis (elle me le rappellera avant de rentrer chez son mari, par le dernier train, et demande: alors?) Nous prenons rendez-vous pour mercredi. Je suis à la bibliothèque, au deuxième étage, un des bibliothécaire me montre un présentoir où il a mis mon ouvrage en exposition. Mon téléphone sonne. Elle est en bas. Je salue trop vite. Je prends mon souffle et me trouve devant Carle. Nous sortons sans nous regarder. La porte-tambour, très utile. Nous marchons dans les rues basses, nous buvons du chocolat. Plus tard, elle doit assister un auteur parisien qui signe ses livres chez Payot. Je l’attends au froid, je me mets à boire. Je vais pas entrer là-dedans. Quand elle a fini, elle m’apprend qu’elle doit rentrer mais que si je veux bien, elle restera avec moi. Nous buvons. Petit verre pour elle, grand pour moi. Une, deux, trois tournées. Quatre. Cinq. Puis part le dernier train. Avant de sortir du bar, je traverse la salle et demande à une gamine qui est assise là avec ses amies si elle veut bien m’attendre. Sur le quai, Carle dit qu’elle ne croit pas que la gamine m’attendra. Elle ajoute: je suis jalouse. Le train part. Je retourne au bar. La gamine est là. Elle est française, elle est russe. Elle est gamine à l’oeil rond et pétillant. Elle fume bon marché. Ce qui la tracasse: savoir où elle mangera demain, comment tenir encore. Nous allons dans un squat, au milieu de la nuit, je la ramène chez moi. J’ai assez bu, mais je bois encore. Une façon d’hésiter. De dire non. Elle sourit. Son calme impressionne. Peut-être du désespoir. Elle s’en va. Je déroule mon sac sur le sol de la cuisine. A l’aube, Carle écrit un message.