Janvier, zone industrielle de Vernier à l’aube — un jeune homme en bermudes marche à grands pas lisant L’âge de l’accès de Rifkin, livre que je reconnais à sa couverture tandis que je suis bloqué dans l’embouteillage.
Avant qu’ils ne naissent je disais de mes enfants, à quatorze ans je les laisserai libres. Dan un peu plus d’un an Arto aura cet âge et je vois dans quels chemins ils se fourvoierait si je faisais comme j’ai dit, adossant ses vues à d’autres gamins mieux aguerris mais pas plus clairvoyants. Cependant, sur le principe, je ne change pas d’avis. La liberté de s’ouvrir à la société devrait commencer à quatorze ans. Par cet exemple, la distance entre ce qu’on croit juste et ce qu’on fait est bien mesuré.
Sur ma table de nuit un ours en peluche sorti d’un carton que mon frère remuait dans la ferme de famille et qu’il allait jeter. C’est, enfant, l’ours que j’ai gardé le plus longtemps avec moi. Il ne m’a pas été acheté, je l’ai reçu de ma grand-mère. Auparavant, il avait dû appartenir à mon père ou à mon oncle. Il est élimé, son museau a été déchiré et recousu. Je l’ai posé sur la table de nuit et il n’en a plus bougé. Un psychanalyste s’empresserait d’en tirer des conclusions ravies et si je lui disais que c’est le fait du hasard, il rétorquerait qu’une telle chose n’existe pas.
Alors me vient l’idée d’écrire pour les enfants un livre. De quoi il traiterait? Je l’ignore. En aucun cas de morale. De surcroît, il aurait une utilité relative, étant donné qu’ils ne le liraient qu’une fois adultes, propbablement à l’âge où l’on se met en tête d’écrire un livre pour ses enfants.
Le jour de la mort de Franco, un homme pris dans un groupe de badauds déclare au journaliste suisse Jacques Pilet avec fierté et vindicte: ici, c’est l’Espagne, vous autres européens, vous ne pouvez pas comprendre ce que ça veut dire. Il eut fallut en rester là plutôt que de promouvoir de fausses valeurs universalistes et noyer dans l’indifférence au seul profit des technocrates les particularités nationales.