Jeunes français ivres comme tout les clients de ce bar de Clichy, mais qui, après avoir sym­pa­thisé avec deux touristes alle­mands, lesquels les ont entre­pris et leur on offert une tournée, et qui s’ef­for­cent de par­ler en français, leur font soudain reproche de la guerre et de l’oc­cu­pa­tion. Les alle­mands blêmis­sent, se con­sul­tent, se rencog­nent, paient, s’en vont. Ayant suivi la scène dans les deux langues, je fais au jeune parisien la remar­que de son imbé­cil­lité. Ses copains qui n’ont pas suivi le tancent.

Dans une brasserie de l’av­enue du Prési­dent-Kennedy, sous le pont Bir-Hakeim. Menu sur ardoise, serveurs en bérets, comp­toir en zinc. Le patron, les employés, la serveuse, tous sont de la famille, la famille est chi­noise. Le tra­vail d’im­i­ta­tion ne s’ar­rête pas là. En plus du vête­ment, de la démarche, de la recom­man­da­tion des plats (saucis­son pommes vapeurs… ou alors nous avons le coquelet), le garçon cul­tive l’ar­got des bistrots. Puis à France-Cul­ture, chez Vein­stein, pour Ogro­rog. L’ingénieur du son tarde, ce qui nous donne l’oc­ca­sion de bavarder. Vein­stein est ravi d’ap­pren­dre qu’à seize ans j’é­coutais son émis­sion avec mon frère, l’ap­pareil radio posée entre nos deux lits et se plaint du quart-d’heure d’émis­sion per­du par rap­port à cette époque, il y a trente ans. Il ne se sou­vient pas m’avoir fait venir en 2003: heureuse nou­velle — seuls comptent les textes. Au début de entre­tien, jeu de ques­tions inat­ten­dues liées à la biogra­phie qu’on lui a remise et qui émane de l’as­so­ci­a­tion des nou­velles écri­t­ures théâ­trales: vous avez ouvert un bar à Valence en Espagne, vous avez fondé Affichage Vert, vous vivez dans des squats, vous écrivez des pièces… Puis on va à la lit­téra­ture et le plaisir, sem­ble-t-il, est réciproque. Quand Vein­stein me rac­com­pa­gne, quelques mots trahissent son amer­tume — partagée — quant à l’évo­lu­tion de la langue. Sur le chemin du retour, con­tent, j’achète deux chemis­es fines à Passy. Dans la bou­tique des touristes voilées. Elles se font mon­tr­er des pulls ango­ra, en reti­en­nent deux, paient et sor­tent. Quelques min­utes plus tard, elle sont de retour. “Il n’aime pas la couleur”. Le mari, resté dehors. Elle se font mon­tr­er d’autres pulls. J’ai juste le temps de faire emballer mes chemis­es avant qu’elles ne revi­en­nent pour la deux­ième fois. En face, une restau­rant coréen. Lim­ou­sines aux ver­res tein­tés et gardes du corps, repas d’une ving­taine d’hommes en cos­tume. Ils ont gardé leurs lunettes pour déje­uner, ils se tien­nent droit et pren­nent la parole à tour de rôle. La salle à manger est vit­rée, je les observe du fond de la bou­tique. Je remonte ensuite la ville à pied. Place des Abbess­es j’at­tends Gala. Au plaisir de la retrou­ver s’a­joute la crainte qu’elle ne vienne pas. J’oc­cupe une table ronde et petite, en ter­rasse, devant le manège et la bouche de métro. Des col­légiens ont des con­ver­sa­tions de col­légiens : baise, ivresse, épreuves du bac. Le tout orduri­er. Je cherche quel peut être leur milieu. Bien­tôt je suis ren­seigné: ils évo­quent un repas dans un apparte­ment voisin avec des politi­ciens en vue et leurs vacances chez la min­istre de la jus­tice. Un sms de Gala. Anx­iété avant d’en pren­dre con­nais­sance. Et si à l’heure de notre ren­dez-vous elle était encore sur la côte d’Azur?

La pri­vati­sa­tion des ressources vitales (l’eau, l’air) va de pair avec une social­i­sa­tion des ressources intimes (la pen­sée, la foi, la morale).

Le geste libéré donc libéra­teur du pein­tre, cet arti­san génial. Le geste mécan­isé, intel­lec­tu­al­isé de l’artiste instal­la­teur, ce manoeu­vre de luxe.

Le punk a qui l’on dit que c’est haut, que le bassin est peu pro­fond, qu’il ne devrait pas, qu’il va se cass­er les jambes, qui s’en moque et saute du mur des Réfor­ma­teurs. Il se relève, va boire. Tard dans la nuit, il l’ad­met, il a les jambes cassées. Et s’en réjouit, “je me suis cassé les jambes!”

Retrou­ver une forme d’é­goïsme, d’in­térêt pour soi, pour la place unique de son être. Pas une expo­si­tion des atours du moi, une con­fronta­tion sans témoin. La fausse empathie avec des hommes dont l’in­for­ma­tion nous con­te les mal­heurs étouffe nos éner­gies, nous déchire et nous dis­perse. Nous savons tous de ces autres qui sont absol­u­ment éloignés de nous, et chaque jour moins ce que nous sommes, voulons, pensons.

Voix heureuse de Stéphane Fretz, le pein­tre et l’édi­teur. Vraie pas­sion. Il par­le des livres avec une con­vic­tion tran­quille. Comme un laboureur de son champ, et de la promesse des saisons.

Ce qu’on croit nous dirige tant et plus que la volon­té. Je le mesure avec cette mai­son de Lhôpi­tal. Elle coupait les moines du monde tem­porel. Son ori­en­ta­tion a été conçue dans ce but. Elle ouvre sur l’hori­zon, le désert des médi­tants, et se ferme à la société. Mais ma croy­ance dans une évo­lu­tion cat­a­strophique de la société me ronge. Au lieu de débouch­er sur la cul­ture du vide, je demeure sus­pendu l’oeil rivé sur le créneau des murs.

Stiegler dans une con­férence rap­porte le Nu descen­dant un escalier de Duchamp au cap­i­tal­isme pré-indus­triel et Foun­tain de R. Mutt — c’est à dire de Duchamp — cinq ans plus tard à l’im­pact du tay­lorisme sur l’oeu­vre d’art. Analyse irré­cus­able mais typ­ique de l’or­gan­i­sa­tion du réel par la théorie.

Le Con­seil munic­i­pal de Lhôpi­tal. Six hommes assis sous le por­trait du prési­dent. La plomberie a des bor­bo­rygmes, la tapis­serie bique. Je fais le tour de la table, je donne des poignées de main, je me nomme devant le fils du paysan, le seul que je n’ai pas encore ren­con­tré. Puis le silence s’in­stalle. Voilà des mois que j’in­siste pour être reçu, pour dis­cuter avec mes voisins du régime de l’in­di­vi­sion, ter­rain cabossé de quelques mètres qui sépare la façade ouest de l’église de mon mur de pro­priété. Le maire, ancien chef de gare, m’a pour­tant expliqué: “ça ne se passe pas comme ça”. Nous atten­dons deux retar­dataires. La gêne finit par rompre le silence. L’un par­le des doryphores qui grig­no­tent les patates, l’autre du vent de car­rière annon­ci­a­teur d’une pluie cer­taine pour same­di. Je demande des con­seil pour chas­s­er les pucerons des plants de tomate. Bonne poli­tique — les dos sont déjà moins raides. Arrive la doyenne du vil­lage, dame médail­lée il y a un an ici même pour je ne sais quel prouesse, peut-être le fait d’être et d’être encore. J’ai enten­du dire qu’elle con­nais­sait un sen­tier qui mène de Lhôpi­tal à Hauteville par le bois, qu’elle seule détient cette con­nais­sance. Je me tais. J’ou­vre ma pochette et sors quelques feuilles au hasard ce qui fait dire au maire “nous allons com­mencer”. Mais l’élec­tricien invalide, Mon­sieur Mal­fait, lev­oisin qui vit sur le bord de la départe­men­tale, en famille dit-on, bien que je n’ai jamais vu entr­er ni sor­tir de sa mai­son quiconque sinon lui (Aplo et Liv ont remar­qué deux gamins der­rière une fenêtre close un après-midi de soleil), M. Mal­fait veut savoir ce que fait Vidia, la créole, une jeune femme qui vit dans la mai­son de bois léger récem­ment con­stru­ite et qu’on aperçoit à quelques dix mètres de la salle du Con­seil, au milieu d’une par­celle retournée. Elle se douche. Hypothèse qui per­met aux hommes de décocher quelques plaisan­ter­ies. Enfin la voici, accom­pa­g­née de sa fille, trois ans, qu’elle pose sur ses genoux. On m’é­coute. Je prends le par­ti de remerci­er (de quoi?), de m’ex­cuser (de quoi?), de démon­tr­er ma bonne volon­tée (pourquoi?), puis de sourire. Le maire me répond que “le pas­sage doit être lais­sé libre”, que l’an­cien pro­prié­taire avait cor­rompu le Con­seil et que cha­cun, jusqu’i­ci, avait préféré fer­mer les yeux, mais, bien enten­du, “aujour­d’hui, ça ne se passe plus comme ça”. Et de pro­pos­er la pose devant l’in­di­vis d’un por­tail en plas­tique. Je fais val­oir ma porte de monastère.
- Le but est que ce soit beau, dis-je.
Aucune réac­tion.
- Depuis mojn arrivée, j’ai fait ce que j’ai pu pour amélior­er le site, il serait dom­mage…
- Ce n’est pas notre prob­lème. Et si un jour vous êtes obligé de ven­dre.
- Obligé de ven­dre, non, mais peut-être qu’un jour, en effet, je vendrai.
- Là, n’est pas la ques­tion. Il y a des règles et il faut les respecter. Voyez…il est dit…” le pas­sage doit être lais­sé libre en tout temps…”
- C’est ce que je pro­pose.
- Non, Mon­sieur…!
Puis le maire se ratrappe. Il ne voit pas ce qui a jus­ti­fié ce “Non, Mon­sieur”, et baisse les yeux.
- Et si on allait voir…? leur dis-je.
- De toute manière, le ser­vice juridique tranchera.
- Vous par­lez de ces gens en cos­tume cra­vate qui tranchent un prob­lème sans le con­naître?
Le vieux paysan sur ma gauche remue, l’idée lui plaît.
En fin de compte j’ob­tiens de déplac­er le Con­seil. Le maire cherche une date… Il égrène son agen­da, très chargé, un agen­da de min­istre, pro­pose le lun­di… 18h30.
De retour dans la mai­son, je note: “glaçons” et “acheter pastis.”