La notion fon­da­men­tale de court-cir­cuit chez Bernard Stiegler. Enfants détournés de la lec­ture, par­ents cap­tifs des flux d’im­ages. La con­nais­sance n’al­i­mente plus la con­nais­sance. Prend forme un anti-intel­lec­tu­al­isme qui n’est autre que le sur­saut d’orgueil ressen­ti par l’in­di­vidu devant sa paresse. Augure de temps détestables.

Film affligeant que ce Shoot on sight de Jag Muh­dra, réal­isa­teur anglais et musul­man. Sous pré­texte de dénon­cer une fait divers, le meurtre par la police anti-ter­ror­iste d’un pak­istanais inno­cent, il referme sur le spec­ta­teur un piège intel­lectuel en le forçant à pren­dre posi­tion face à une ques­tion, celle de la jus­tice, envis­agée d’un pont de vue manichéenn et religieux. La naïveté comme la pro­pa­gande que nous subis­sons au quo­ti­di­en par le fait des médias empêche de voir que le réal­isa­teur installe au coeur de la démoc­ra­tie une vision théocra­tique de la jus­tice . Les per­son­nages du drame, citoyens du Com­mon­wealth devenus rési­dents anglais, sont trib­u­taires d’une psy­cholo­gie struc­turée par la foi. N’ayant, comme la plu­part des musul­mans, pas accès au texte sacré en rai­son de l’ob­sta­cle de la langue (l’arabe leur est inin­tel­li­gi­ble), ils se soumet­tent au dis­cours doc­tri­nal d’un imam qui mêle poli­tique et reli­gion, d’où une approche rit­u­al­isée et pau­vre de la croy­ance. Dès lors est mise en place der­rière le fait divers que narre le film une con­ver­sion des valeurs post-révo­lu­tion­naires de l’Eu­rope à des principes antédilu­viens rel­e­vant peu ou pour des guer­res de reli­gion. L’er­reur réd­hibitoire du spec­ta­teur qui cherche sa posi­tion morale face aux faits exposée est de pren­dre par­ti in fine pour le musul­man inté­gré (il est com­mis­saire de police, donc au ser­vice de Sa Majesté) con­tre une poignée de fana­tiques qui revendique un islam de com­bat. Or c’est toutes les valeurs de la com­mu­nauté qui devraient être niées, et je dirais, plus encore celles des musul­mans vis­i­ble­ment inté­grés car ces derniers étant majori­taires, ce sont eux qui , inca­pables de com­pren­dre la laïc­ité, c’est-à-dire la mort de Dieu comme pro­grès fon­da­men­tal de l’évo­lu­tion humaine, réin­tro­duisent dans les moeurs et la poli­tique, une sché­ma de foi primitif.

Que des gens soient payés, respec­tés et hon­orés comme des human­istes pour organ­is­er le sui­cide des nations amène logique­ment à l’idée que le crime revendiqué comme crime est une posi­tion salutaire.

Mel à qui j’an­nonce que j’ai le pro­jet d’écrire un essai dont la teneur, philosophique et poli­tique, déplaira cer­taine­ment à notre vivi­er de clients, me con­sid­ère sans répon­dre.
- Je te le dis afin d’an­ticiper sur des con­séquences dont pour­rait pâtir l’en­tre­prise, lui dis-je, mais nous avons le temps de réfléchir, le livre ne sor­ti­ras pas avant deux ans… deux ans au plus tôt.
Fin de la réu­nion à Lau­sanne, dans la cham­bre dérobée de l’An­ti­quaille.
Le lende­main, coup de télé­phone. Mel explique qu’il n’a pas fer­mé l’oeil de la nuit. Ce matin au bureau, me dit-il, tan­dis que je fac­turais, chaque fois que je lisais le nom d’un client, je pen­sais: nous allons le per­dre.
Il con­clut:
- Tu ne peux pas faire ça.
Faire quoi au juste? Quand j’ig­nore tou­jours com­ment organ­is­er le pro­pos du livre. 

Troisième let­tre de refus pour Easyjet.

Ce 28 novem­bre en soirée, jour de mon anniver­saire, je vois que ma réser­va­tion est pour un restau­rant de périphérie. Un taxi nous y emmène. Le patron nous attribue une table en me salu­ant de mon nom, mais fait remar­quer qu’il est encore tôt, 20h30, qu’il n’a pas allumé le feu et d’ailleurs j’ai réservé pour 21h30. J’ex­plique que c’est une fête, que nous avons le temps, Gala demande des olives, je choi­sis un vin. Et à minu­it, lorsque nous finis­sons de boire et de manger (jamon de bel­lota de Gui­jue­lo, alca­chofas a la brasa, solomil­lo de tern­era, Rio­ja et Rib­era del Duero) deux patrons enchan­tés nous rac­com­pa­g­nent, nous ser­rent la main, éteignent le feu et fer­ment la porte; de la soirée, per­son­ne n’à franchi le seuil de l’établissement.

Cou­ru de l’hô­tel jusqu’à la cimenterie qui sépare en bord de mer Mala­ga de la Cala del Rincón. À mi-dis­tance, les squat­ters qui vivaient sous tentes et fai­saient cui­sine com­mune dans des garages désaf­fec­tés ont été évac­ués. Un haut gril­lage mar­qué Police entoure les pins. Pins étroits et sans feuilles. Plus petite que ton­sure de moine leur frondai­son flotte haut dans le ciel. Accès inter­dit. Règle­ment des hommes. Je me fau­file entre le gril­lage et les vagues, piéti­nant  des déchets, seau, canettes, piquets. Quelques march­es per­me­t­tent ensuite de se hiss­er de la plage sur un socle de béton. Com­mence alors la longue prom­e­nade qui emmène les touristes sur huit kilo­mètres de baie en baie. Les maisons où vivaient autre­fois les pêcheurs sont mitoyennes et tra­pues. Cer­taines aux facades si mod­estes qu’y inscrire une fenêtre et une porte est une gageure. Au rez des dizaines de restau­rants flan­qués de ter­rasse. À la belle sai­son, le pois­son grille dans des bar­ques rem­plies de sable sur lequel est allumé un feu. Arrivé près de l’éper­on rocheux que sur­monte la cimenterie, je fais quelques exer­ci­ces sur ces machines de gym­nas­tique que l’E­tat dis­tribue depuis quinze ans à tra­vers le pays. Sur le retour, un pêcheur à la ligne, un Mex­i­cain. Debout il observe le large. Eau verte, remuante, froide, et des dragueurs couleur rouille con­tre l’hori­zon et du côté de San­ta Pola. Il a récupéré le seau que j’ai aperçu tout-à-l’heure pour y met­tre ses pris­es. Des­tin linéaire de cet homme fuyant la pau­vreté dans son pays et se nour­ris­sant ici de ce que la mer offre.

Nuit tenue par une seule obses­sion. J’écris une scé­nario de film. Holy­wood attend. De même que mon per­son­nage, qui est assis en coulisse, tan­dis que je ronge ma plume. L’his­toire se déroule le 10 sep­tem­bre 2001, la veille des atten­tats. Le jar­dinier du Pen­tagone reçoit un appel de bon matin. Un incon­nu qui se présente com­meq son supérieur hiérar­chique lui demande de réu­nir son équipe et de crueser le gazon devant le Pen­tagone pour y inscrire la trace que fera le lende­main l’avion qui doit s’écras­er sur le bâti­ment. Le jar­dinier com­prend la demande, il s’ag­it de simuler un atten­tat qui n’au­ra pas lieu. Il est pris de doutes, ne sait si se con­fi­er à ses amis, appel­er la presse ou faire ce qu’on lui demande. Jusque là tout va bien, mais je peine à trou­ver les images qui me per­me­t­tront réalis­er un long-métrage et tan­dis que le per­son­nage attend der­rière la porte, je retourne le prob­lème dans tous les sens, craig­nant, si j’a­ban­donne le man­dat que Hol­ly­w­wod m’a con­fié d’être à mon tour jugé pour trahi­son comme le serait le jar­dinier dans le film s’il refu­sait de trac­er le sil­lon mar­quant le lieu de la chute de l’avion qui s’a­bat­tra le lende­main sur le Pentagone.

Les chiens font par­ler les hommes.

Défilé joyeux et bavard des promeneurs dans les rues de Mala­ga en cette fin du mois de novem­bre. Il fait froid, du moins pour les Andalous qui por­tent ècharpes et bon­nets où je me con­tente d’une veste légère sur une chemise. À deux pas de l’hô­tel Atarazanas dont nous sommes à peu près les seuls clients, la rue du choco­lat; sur le coup des seize heures, les tables qui l’en­com­brent se rem­plis­sent; lez voici bien­tôt toutes et les nou­veaux venus font la file tan­dis que les serveurs appor­tent sur des plateaux d’ar­gent des por­ras découpées au ciseau et versent le choco­lat. L’Es­pagne qui  chan­celle et proteste sem­ble être une inven­tion des jour­nal­istes. Ici, ni immi­grés ni men­di­ants roumains. Ils ne parais­sent pas au cen­tre, me dit une voi­sine. Can­ton­nés dans les faubourgs, can­ton­nés dans les quartiers d’im­meubles des années 1970, can­ton­nés. Venus trop tard au ban­quet, ces gens-là évolu­ent dans des cer­cles sec­ondaires. Pour­tant la semaine précé­dente, instal­lée près d’Al­i­cante pour quelques jours, ma mère me dis­ait ne plus recon­naître la société espag­nole, une société brusque­ment appau­vrie, lente, per­dant le sourire, per­dant con­sis­tance. À Tor­re­vie­ja, au mois d’avril, je fai­sais le même con­stat. A Avi­la en revanche, comme à Mala­ga, sen­ti­ment d’un peu­ple qui résiste. Et qui, je le crois, résis­tera: la démoc­ra­tie est encore jeune, le sou­venir des temps mar­ti­aux vivace. Et puis l’es­pag­nol est ter­restre, il est anti-idéal­iste. Si le par­adis existe, il a son lieu, l’autre-monde. Dix fois je pari­erai l’Es­pagne con­tre la France. Pari facile: d’ores et déjà la France est en perdue.