La nuit durant chas­sé par des gardes civils fran­quistes. A mes côté, fugi­tif lui aus­si, le maçon ex-pris­on­nier que j’ai engagé en 2011 sur les chantiers de Lhôpi­tal, homme râblé à la peau bleue. A mon habi­tude, je me réveille six, sept, dix fois dans la nuit, mais rien n’y fait, les policiers me retrou­vent et con­tin­u­ent la chas­se. Pour repren­dre l’a­van­tage je ren­tre dans un immeu­ble dont je gravis les étages, mais bien­tôt de retour dans la rue, je com­prends qu’il n’y a pas moyen de leur échap­per et sais que je fini­rai enfer­mé dans une pièce à bar­reaux, pièce enclose dans un bâti­ment de cen­trale, bâti­ment lui-même ser­ré entre des murs. Leurs bicornes a revers plat, képi craint par la pop­u­la­tion sous Fran­co mais objet d’al­lure par­faite traduit l’im­pla­ca­bil­ité de mon des­tin: la prison.

Ecrire, se rassem­bler afin de paraître devant soi. Et la minute d’après, à nou­veau dis­per­sé, recommencer.

Gü à qui je tends mon disque de Meira Ash­er pour avoir son impres­sion sur ce for­mi­da­ble morceau de chant impré­ca­toire qu’est Dis­sect me again:
- Ah non, je ne peux pas enten­dre ça le dimanche…

A la librairie Albert-le-Grand, où je vais pour plac­er en dépôt les exem­plaires d’un livre que Jean-Jacques Bon­vin veut soutenir, la libraire me mon­tre des pho­togra­phies de la future bib­lio­thèque de la fon­da­tion de Vera Michal­s­ki qui sera créée au-dessus de Morges. Ray­on­nages de bois noble, cour­sives aux par­quets lus­trés, isoloirs, lumière pais­i­ble, l’ensem­ble évoque un cab­i­net savant ou une coque de bateau dans un film de Ter­ry Gilian, mais ce qui me frappe c’est la fas­ci­na­tion chez la libraire à la con­tem­pla­tion de ces ray­on­nages vides.

Calaferte évoque dans Tra­ver­sées, Car­nets XXII, le larcin com­mis par un appren­ti boulanger de son vil­lage qui val­ut à ce dernier de se per­dre au regard de la société. Il met en évi­dence cette bas­cule, le hasard qui veut que pour la même faute, l’un hypothèque sa vie tan­dis qu’un autre s’en tire indemne . Avec vingt ans de recul, il faut con­stater que le cli­mat de sus­pi­cion général qui règne dans la société mod­i­fie la donne de manière para­doxale. La faute est aus­sitôt à charge, la société stig­ma­tise et rejette qui s’en rend coupable, mais dans un sec­ond temps, du fait peut-être de cette intran­sigeance, le rachète, l’aide, le puri­fie et le recy­cle, ce qui traduit un manque d’as­sur­ance moral, toute opéra­tion étant désor­mais réduite à la technique.

Par con­cours de cir­con­stances plusieurs per­son­nes me deman­dent ces jours si j’écris encore du théâtre, à quoi je réponds, “non” et “je n’en écrirai plus” et “le milieu est imbé­cile”, “il est mal­hon­nête”. Avant d’a­jouter qu’il me plairait mal­gré tout de met­tre en scène deux sit­u­a­tions, la ren­con­tre entre les pre­miers Boers et les tribus noires d’Afrique du Sud telle que la rap­porte Han­nah Arendt dans L’Im­péri­al­isme et l’his­toire de cette secte aux rites sex­uel aber­rants dans l’Alle­magne du moyen-âge dont par­le Greil Mar­cus dans Lip­stick traces.

Mon car­ac­tère me pousse aux extrêmes. Pour le meilleur, l’é­tude, le sport, pour le pire, la beu­ver­ie, la rage. Depuis tou­jours, et au moins depuis l’ado­les­cence, je mise sur ce mode d’at­teinte de l’équili­bre. Si je ruine ma san­té avec méth­ode, peu après, je recrée de la san­té, ou si je fais lit à l’im­bé­cil­lité, je me force aux meilleures lec­tures, atti­tude liée au car­ac­tère qu’il est désor­mais trop tard d’e­spér­er chang­er, mais qui ne va pas, l’âge aidant, sans pos­er la ques­tion de la fatigue, car l’équili­bre par les extrêmes est fort con­som­ma­trice d’énergie.

Après une séance d’échauf­fe­ment dans l’e­space com­mun du club, je descends dans la salle de boxe, tire ma corde à sauter, me place en face des miroirs et fait de l’ex­er­ci­ce. La porte s’ou­vre. Je suis sur­pris. D’habi­tude il ne vient per­son­ne l’après-midi. Sans lâch­er le rythme, je salue. Pas de réponse. Le gars s’a­vance, allume la chaîne stéréo. Il a une trentaine d’an­nées, il est d’un physique cour­taud, ses mem­bres sont épais, mus­culeux, sa peau lai­teuse. Son vis­age n’est pas laid mais déplaisant car sans expres­sion. Ni émo­tion ni expres­sion. Des rid­ules sur un fond farineux, et des yeux enfon­cés de fouine. Il aligne deux trois directs en grog­nant puis me rejoint devant les miroirs. Quand la musique qu’il a choisie démarre, il enchaîne des mou­ve­ments rapi­des de danseuse, se déhanche, vire­volte, sautille, fait des génu­flex­ions, des écarts. Le lende­main, ven­dre­di, je suis sur le quai de la gare de Fri­bourg, j’at­tends les enfants qui arrivent de Genève. Deux policiers sur­veil­lent, l’un des deux est mon gars. Il porte le gilet par-balle, la matraque, la lampe-torche, les menottes, et un atti­rail sec­ondaire. Il par­le avec son col­lègue en fix­ant le vide. Le mar­di, à l’en­traîne­ment de boxe, il est là. Pen­dant que nous ban­dons nos poignets et échangeons quelques mots en cama­rades, lui est à l’é­cart, nouant ses ban­des avec sérieux. A la fin de la péri­ode, après les phas­es tech­niques au sac, comme nous sau­tons à la corde j’ai la malchance de touch­er au vol sa corde. Il se retourne et me fusille du regard. Aux ves­ti­aires, il sec­oue dans un petit bidon un breuvage jaune qui évoque le por­ridge et le boit en soufflant.

Sainte-Beuve, définis­sant le pro­jet fon­da­men­tal de l’art: “Exprimer ce que nul n’avait encore exprimé et ce que nul autre que vous ne pour­rait ren­dre, c’est là, selon moi, l’ob­jet et la fin de tout écrivain original “.

Dimanche à Biol­lon chez Jean-Claude Guex, ingénieur et pilote qui a con­stru­it dans les années 1970 un avion de mod­èle expéri­men­tal dont cer­taines pièces provi­en­nent des 43 Mirages RS com­mandés par la l’ar­mée suisse et restés en caisse. Cette affaire des Mirages qui a coûté son poste de con­seiller fédéral en charge du Départe­ment mil­i­taire au vau­dois Chaudet en 1961 pour mau­vaise ges­tion des fonds publics trou­ve ici un final anec­do­tique que je me réserve de tourn­er en déri­sion dans la sec­onde par­tie du Tryp­tique de la peur con­sacré au per­fec­tion­nisme et à l’ab­surde administratif.