Faire ce qui n’est pas convenu.
Bilan juste mais bilan absurde de l’Occident qui nie les valeurs au nom desquelles il a sacrifié tant d’hommes, produit tant d’efforts, surmonté tant de crises. L’expression dernière de notre force est un retournement: nous introduisons dans le corps de la société des légions d’individus dotés d’une morale simpliste qui n’ont su ni dépasser Dieu ni travailler la raison. J’ai en horreur cette sape, mais il me vient de la haine lorsque les tenants du discours général, nihilistes aboutis, présentent comme un progrès cette défaite volontaire.
Séance éprouvante chez le dentiste, la bouche pleine d’outils. Le jeune docteur fribourgeois en début de carrière démonte les réparations de fortune faites ces trois dernières années par le praticien de Seyssel. Sept , huit, dix fois, ce dernier m’a fait venir dans son cabinet au second étage d’une maison de pierre grise au-dessus des berges du Rhône. Assis sur la chaise j’apercevais dans l’encadrement de la fenêtre la vierge blanche de plâtre que la mairie a maçonné sur le pilier majeur du pont. Dentiste sympathique mais sans assistante, opérant dans une pièce mal chauffée aux parois de carton gonflées d’eau. Et après chaque intervention, cette annonce: oh là, ne croyez pas si bien dire, on est encore loin du compte! Dans les premiers temps, ravi de payer un prix modique — le prix moyen que rembourse l’assurance maladie française — j’éventais les doutes de Gala quant à la qualité des soins. Pourtant l’intuition, si je m’y étais fié, m’eut averti: n’ai-je pas écrit la première nouvelle de Sinistoria, Frère John en pensant à ce dentiste (le dentiste arrache les dents du religieux et les jette dans un poubelle puis s’en va dormir)? Effet pervers de la médecine sociale à la française qui bloque les prix pour garantir l’accès aux soins: afin d’être payé au prix qu’il croit mériter, le professionnel démultiplie les visites et s’en débarrasse à la va-vite. Ce qui m’a valu de souffrir ce matin. Là encore: nous sommes à mi-parcours, dit le Fribourgeois, il y a du travail.
Etan de retour de Cuba où il est parti en catastrophe et dont il revient catastrophé décrivant la beauté fruste des paysages, la pauvreté et l’humeur sauvage des gens, le Whisky bu à grands traits sur une terrasse de bois où les voisins “se succèdent sans aucun besoin de parler” et enfin cet aéroport de Santiago qu’il rejoint à pied, de nuit et à travers champs, forcé de corrompre un agent de voyage pour monter à bord d’une avionnette où il n’y a plus une place de libre. Le voici à Fribourg, dans la neige, réclamant des détails sur le marché de la location dans la ville, me consultant comme l’oracle pour que je dise si Fribourg est le lieu d’avenir de la Romandie, ou au moins un havre, lui qui veut croire que Cuba est pas le parage de sa deuxième vie.
Je veux dire quelque chose de compliqué mais la situation est fermée au compliqué et je passe pour un idiot. Pour communiquer ce que mon intuition me représente il faudrait plusieurs phrases, or le temps manque. L’interlocuteur coupe court. Hier par exemple: comme nous sommes éà l’entraînement sur un fond sonore constitué d’une bande-son anonyme résonne un titre des Eurythmics. D’un clin d’oeil ma voisine souligne son plaisir. Oui, dis-je aussitôt, mais cela ne va pas durer. Pourtant le titre se déroule, et la voisine de hausser les épaules. Ce que je voulais dire, c’est: le titre original va être enseveli sous les éléments du remix, le court rappel que l’on vient d’entendre donne à croire que nous allons entendre le titre original des Eurythmics quand il ne s’agit que d’un motif destiné à rehausser une bande-son par ailleurs constante dans sa répartition des rythmes. Bref, un truc impossible à communiquer en une phrase. Un peu plus tard, dans l’espace commun où nous sommes quelques uns à faire des échauffements, surgit la réceptionniste. Elle s’adresse à un garçon:
- C’est vous qui a rendez-vous?
Le garçon approuve.
- Non, c’est moi, dis-je.
A l’arrière-plan, le professeur approuve, il a rendez-vous avec le garçon.
Mais je persiste.
- C’est moi.
La réceptionniste hésite.
- Dehors? dis-je encore.
Il faut dire que j’ai compris:
- C’est vous qui avez un vélo?
Rue du Tilleul chez l’horloger Vollichard. Je retire mon écharpe, mes gants, ma veste, et j’attends. Suis accoutré plutôt qu’habillé. Aidé de son père, une jeune femme choisit une pendentif sous les yeux d’une employée tandis que les propriétaires passent avec nonchalance de l’atelier au comptoir. Cette absence d’empressement, qui inclinerait à croire que je suis traité en curieux est en fait une marque de calme. Je vais aux présentoirs, regarde un à un les modèles qui ne me plaisent pas et me persuade qu’ils ne me plaisent pas, puis reviens au comptoir. L’un des vendeurs s’adresse alors à moi, nous sortons de la boutique, je lui désigne dans la vitrine les modèles qui ont retenu mon attention, une Tissot, une Certina, une Hamilton. Il les dépose sur un coussin de velours et donne les explications: mouvement, cadran, écrans secondaires, bracelet. Les prix vont du simple au triple. Il fait fonctionner les chronomètres. Limite du temps mesuré 30 minutes. Inutile, luis dis-je. J’ajoute que le chronomètre m’importe peu, j’achète pour l’esthétique. D’ailleurs je n’ai aucun besoin d’une montre. L’horloger est titillé, et grand. Très grand. Il passe les deux mètres, et même quand il se penche pour remonter le mécanisme, je dois encore me démancher le cou pour attraper son regard. Mauvaise nouvelle, la Tissot que je vois en vitrine depuis plusieurs semaines me semble, maintenant que je l’ai au poignet, sans qualités. Et pour cause, j’ai fait sortir la Hamilton, plus fine, plus originale, et qui vaut le double. Quel sport pratiquez-vous? fait le vendeur. Tous les sports, lui dis-je, mais je le rassure: pour le sport j’ai mes montres en caoutchouc. De fait, c’est la première fois depuis que mon grand-père m’a offert pour mes dix ans une Mirexal de supermarché que j’achèterai autre chose qu’une montre de caoutchouc. Survient le second vendeur. Même taille que le premier, le visage moins formé, des yeux d’eau. A en juger par le physique et les manières, précises et lentes, des frères. Bref silence pendant lequel j’entends la jeune femme jeter son dévolu sur un pendentif serti d’une perle. Je place mes bras devant moi, la Tissot au poignet gauche, la Hamilton au poignet droite. Soudain je sors de la boutique, et les vendeurs me regardent faire sans bouger. Le temps de vérifier que mon vélo est toujours appuyé à l’extérieur, je reviens au comptoir. Nulle émotion sur les visages des frères reprennent l’attente là où je l’ai interrompue. Je pose la Tissot sur le coussin de velours et tends la Hamilton. Le vendeur la regarde comme s’il allait se séparer d’un objet intime et dit: je vais la vérifier. Puis il la place dans une boîte et commence un emballage cadeau qu’il peaufine pendant cinq minutes. Cependant nous parlons des boîtes. Je connais un fabricant de boîtes à Bangkok, le vendeur un fabricant de boîtes en Chine. Vous imaginez, me dit-il, trois mille personnes fabriquent des boîtes du matin au soir. Il ajuste un morceau de scotch sur le côté de la boîte où se trouve la montre Hamilton et ses mains semblent à grande distance de son visage.