Dans une grande maison vide un téléphone se met à vibrer, il tombe de la table sur laquelle il est posé et vibrant se promène dans la maison.
Etan se plaint de l’Histoire. Toutes ces pierres! Ces monuments, ces églises! Asphyxiants! Je ne me plains pas, je les aime. Leurs formes brutales, imposées, nous font un fardeau et s’il faut s’évader, c’est par le bas, en creusent le savoir, en creusant l’esprit, image inversée de la montagne.
Gala s’endort devant le film. Je luis dis d’aller se coucher. Elle ne veut pas. Va te coucher! Mais non, je regarde ! Elle s’endort. Je la réveille. Elle se rendort. Des mois plus tard, je cite une scène du film. Elle cherche à se souvenir. Souviens-toi, on l’a vu ensemble! Je ne l’ai jamais vu. Mai si! Mais non, assure Gala, ce n’était pas avec moi!
Le dimanche je lavais la Mustang au jet rue Arcos de la Frontera. Pour ce service mon père me donnait 100 pesetas, soit Fr. 1,50, une somme qui permettait d’aller au cinéma sur la rue principale d’Aravaca. Les commerces du village étaient alignés de part et d’autre de la route pour Tolède et à chaque extrémité se trouvait un cinéma. La première salle, plus petite, prenait place dans une salle basse, en prolongation d’un bar. Ordonnés sur le même plan les sièges formaient des rangées plus larges que l’écran et deux piliers de béton obligeaient le spectateur mal placé à se pencher pour suivre l’action. L’autre salle, dotée d’un foyer, d’une galerie, de balcons et d’une scène à rideau était un véritable paquebot des heures de gloire du cinéma. Deux guichets de bois nous accueillaient dans l’entrée, pour gagner nos sièges nous marchions sur un tapis rouge qui grimpait un escalier d’apparat. Un ouvreur déchirait nos tickets et nous guidait avec une lampe de poche. Le ticket à 150 pesetas donnait droit à deux long-métrages, la séance durait quatre heures. Pendant l’entracte nous restions dans la salle. Je ne me souviens pas d’avoir vu un adulte assister aux projections. Les gamins venaient des deux parties du village que délimitait la route de Tolède: en partie basse les espagnols des quartiers populaires, en partie haute les enfants de bonne famille logés dans des villas avec piscines. Personne ne s’inquiétait de ce que nous voyions dans ce cinéma. A l’exception de films ouvertement pornographiques (dont personne n’eut songé à nous interdire l’entrée), nous voyions tout. Un certain dimanche il y eut une séance gratuite et la salle se remplit d’espagnols des quartiers bas. Un homme en costume monta sur scène et parla longuement tandis que défilaient sur l’écran des diapositives. Lorsque le chahut était trop fort, il interrompait son discours et jetait des Chupa Chups dans la salle. Je me souviens des sucettes et de l’attitude gauche de l’animateur pas du produit vanté dans ce qui devait être, en 1977, l’une des toutes premières opérations de marketing de la nouvelle Espagne. Les jours de Western, nous nous emportions nos armes au cinéma.