Comme j’at­tends le train sur le quai de gare de Genève j’aperçois sur le quai opposé App­lo accroché à un réver­bère et entouré de cinq filles. Je le sur­prends, nous nous embras­sons, je m’en vais. Peu après il court à tra­vers gare et se jette dans mes bras.

Bref ren­dez-vous avec le con­seiller admin­is­tratif genevois en charge des affaires d’ur­ban­isme. Les aménités des pre­mières années ont cédé la place à un cli­mat de con­fi­ance auquel la dégra­da­tion générale des com­porte­ments citadins n’est pas étranger: nous étions des voy­ous au regard de l’au­torité, nous sommes désor­mais des appuis con­tre les vrais voy­ous. Mai­gre récom­pense mais juste retour des choses. Si je devais me mon­tr­er malveil­lant je n’au­rais pas de peine à établir que la for­mal­isme des autorités, en les amenant à se con­cen­tr­er sur des prob­lèmes à solu­tion (seuls utiles à des fins élec­toral­istes) ont lais­sé s’en­ven­imer des sit­u­a­tions qui affron­tées dans les temps pou­vaient trou­ver remède. Ceci étant dit, le pou­voir de déci­sion des hommes placés à ce degré inter­mé­di­aire du pou­voir est de toute façon trop lim­ité pour con­tr­er les menées délétères des affairistes hauts placés qui pré­cip­i­tent la fin de notre mod­èle social en ven­dant leur pro­jet supra­na­tion­al d’une Europe ouverte, tolérante et vertueuse.

Vol de nuit Abu Dhabi-Coin­trin. Bus tiède qui glisse dans la pluie. Pas­sagers venus du monde entier, et qui ne quit­tent pas Genève: Serbes, Arabes, Turcs, Por­tuguais. Tra­vailleurs féo­daux. Ils sont là pour nous rem­plac­er et nous rem­pla­cent sans états d’âme. Mar­di — encore trois jours à tir­er: c’est l’hori­zon. Ce week-end ils dépenseront un peu plus d’ar­gent qu’ils n’en ont. Pour l’in­stant ils paient de leur per­son­ne. Sept heures, quarti­er de la Servette. Le bureau est éteint, les postes allumés, les étagères pleines d’af­fich­es. Comme nous avions cou­tume de dire lorsque nous posions les affich­es de nuit, à la colle, au prix  de Fr. 1.- l’u­nité: toutes ces affich­es sont des bil­lets de Fr. 1.-. Façon de mesur­er sa for­tune. Dès que le jour se lève Gala prend le volant de la voiture de livrai­son. Nous ne pou­vons aller en France avec la mienne, les plaques sont listées aux douanes. Dans un super­marché cubique nous achetons pour cinq cent francs de nour­ri­t­ure, ren­trons en Suisse, trans­férons les cabas dans la BMW, prenons la route pour Fri­bourg. Les armoires sont trop petites pour ranger toute cette nour­ri­t­ure. Plus tard je vais box­er et souf­fre: mal dor­mi, mal pré­paré au froid, à l’eau, à la neige. Mais c’est encore le meilleur moyen de ren­tr­er chez soi: taper dans le plein, sen­tir cette résis­tance dont notre monde en ape­san­teur nous prive.

Une ville où se per­dre. Une langue incom­prise. Des moeurs étrangers. J’y trou­ve une dou­ble sat­is­fac­tion. Une forme de nos­tal­gie active d’abord car ce fais­ceau cir­con­stan­ciel me ren­voie aux sit­u­a­tions que j’ai vécu enfant lorsque mes par­ents, à inter­valles réguliers, revendaient meubles et voitures, achetaient des manuels de cul­ture et nous instal­laient dans un pays nou­veau. Et puis mon désar­roi est ici moin­dre qu’en Europe. Les change­ments que tra­versent nos sociétés sont trau­ma­ti­sants, ce d’au­tant plus qu’ils sont, à con­di­tion d’être quelque peu atten­tif, faciles à mesur­er. La perte de l’ami­tié, l’ef­face­ment des rou­tines de la con­vivi­al­ité, la robo­t­i­sa­tion, le renon­ce­ment au sourire, ces traits ren­dent notre monde mécon­naiss­able. S’y ajoute un prob­lème de rythme. Le rythme s’u­ni­formise. Et l’aspect des citadins. Dans une ville de la taille de Bangkok vers laque­lle con­tin­u­ent d’af­fluer chaque jour les provin­ci­aux les règles du grand cat­a­logue marc­hand ne peu­vent s’ap­pli­quer avec autant de rigueur: le thaï­landais du peu­ple, encore majori­taire, ne col­la­bore pas car il ne peut se per­me­t­tre ce luxe, il tra­vaille pour manger. Rien de tel en Europe où les peu­ples libérés du besoin par­ticipent à leur liq­ui­da­tion et trans­for­ment la vie en une triste fête.

Au  Khao San Park In, l’hô­tel de Banglam­phu où nous descen­dons depuis des années. D’un côté la rue envahie de bou­tiques, de bars, de stands qu’ar­pen­tent jour et nuit les touristes, de l’autre une ruelle large comme la paume d’une main où dor­ment les vendeurs de nems, les cou­turi­ers, les lavandières. La seule activ­ité pos­si­ble, la meilleure, s’asseoir sur une ter­rasse et regarder. Spec­ta­cle inchangé des arrivants nerveux et four­bus, les sacs au dos, des rabat­teurs indi­ens et des som­nam­bules, des enfants ébahis, mais le quarti­er n’a plus la même allure. Les hip­pies encore nom­breux dans les années 1990 ont dis­paru, il y a plus d’ar­gent, moins de paresse, les vis­ages sont plus liss­es. Les routard venaient d’Inde, du Bangladesh, d’In­donésie. Posé le pied à Khao San c’é­tait attein­dre Paris. Aujour­d’hui les voyageurs arrivent de Paris et s’en­fi­lent dans un McDon­ald puis ils achè­tent un pas­sage sur Koh Pi Pi et mon­tent dans un shut­tle une bouteille de Chang à la main. Je marche pen­dant des heures. Les vendeuses de riz qui occu­paient les trot­toirs ont été rem­placées par des com­merces ambu­lants. Je le note puis j’ou­blie. Gala à qui j’en fais remar­que me dit que le gou­verne­ment a sévi suite à des cas d’in­tox­i­ca­tion entraî­nant la mort. Pas moyen de véri­fi­er. L’am­biance de Bangkok en serait boulever­sé. Autre sen­ti­ment, celui de faire comme cha­cun et de ne pou­voir y échap­per. Ici comme ailleurs, devrais-je dire, moins qu’en Europe pour­tant, par­ti­c­ulière­ment dans les pays anglo-sax­ons. Mais Bangkok me sem­blait échap­per à ce tra­vers de la mon­di­al­i­sa­tion: trop vaste, trop pro­fonde, trop pop­uleuse. Le lende­main je m’é­carte des quartiers du cen­tre (Pratu­nam, Lumphi­ni, etc.): cir­cuits de puis­sance moins évi­dents, activ­ité incom­préhen­si­ble des thaïs, le vrai bon­heur. De retour je monte sur le toit de l’hô­tel — aucun rési­dent ne sem­ble soupçon­ner son exis­tence et la récep­tion n’en fait pas la pub­lic­ité — et fais du sport sus­pendu au-dessus de la ville.

The Island, 2005, film de Michael Bay, avec Ewan McGre­gor et Scar­lett Johansson.

Pluie sur la forêt, la mer, le con­ti­nent. Un bateau rapi­de nous ramène à Pak Bara. Il fonce sur des creux d’un mètre. Assis à l’a­vant je dois m’ar­rimer au bastin­gage pour ne pas tomber à l’eau. Deux Ital­iens m’adressent des sourires com­plices. Arrivés au port, nous les retrou­vons sur une ter­rasse A la table voi­sine les polon­ais de Taru­tao et un cou­ple français. Cha­cun pian­ote sur un ordi­na­teur, une tablette, un télé­phone et com­mande à manger —  la cuisinière est sor­tie. Il pleut d fort. Il pleut sur les stores, les camion­nettes, les stands de fruits. La cuisinière revient. Nous man­geons, Ital­iens, Français et Polon­ais feuil­let­tent les guides. Je laisse faire. Assez feuil­leté au cours des vingt dernières années. Puis le ven­tre plein ils réu­nis­sent leurs infor­ma­tions. Je donen mon avis quand je con­nais les des­ti­na­tions: Tao, Jum, Kra­bi. Dis­cus­sion à bâtons-rom­pus, cha­cun prenant la mesure de ses inter­locu­teurs. Puis les don­Météo, îles, prix des avions, disponi­bil­ités, dis­tance. Voeux des uns, attentes des autres. En début d’après-midi — il pleut tou­jours — nous louons un bus et sur propo­si­tion du Français par­tons tous pour Koh Lan­ta. Le polon­ais passe une bouteille de Rhum. Aupar­a­vant, c’é­tait la bière. Rapi­de­ment, il faut arrêter le bus, se soulager. A Trang, nou­velle pause, et nou­velles bières. Puis un autre bus, mené par un chauf­feur nerveux et fatigué, que nous sup­plions de ralen­tir, et un bac, et un autre bac. Il est vingt-deux heures lorsque le Français négo­cie qua­tre bun­ga­lows en bord de plage. Une vache et son veau pais­sent sous les cocotiers, l’île ressem­ble à un paque­bot échoué: pointes de lumière ron­des, hublots dis­per­sés dans la nuit. Nous avons quit­té Taru­a­to à huit heures ce matin.

Sous le coup de la mal­adie j’ai vécu les deux jours passés au Boun­ty Hotel de Bali en som­nam­bule. Les jeunes Aus­traliens n’avaient qu’une activ­ité, ges­tic­uler au son de la tech­no en avalant des buck­ets de coca-cola au gin. Que j’aille manger un riz en soirée ou pren­dre le petit-déje­uner je les trou­vais  dans la piscine, les yeux épatés, ondoy­ant à la façon des mol­lusques. A quelques mètres le per­son­nel en livrée ser­vait aux rescapés des bols de Corn-Flakes et des omelettes au lard. Le ven­dre­di, comme nous pre­nions un taxi pour gag­n­er la gare et Java, un gosse nous a ten­du un fly­er: con­cours de nus et alcool à volon­té toute la nuit (all you can eat and drink).

Cette femme mar­iée m’aime et je l’aime. Sa mai­son est face à la mienne, un ruis­seau les sépare. Dés­espéré je mets le feu à mes meubles. Tan­dis que les flammes lèchent les murs, je rassem­ble un bagage. Trop petit mon sac à dos m’oblige à faire des choix. Ces chaus­sures n’ont pas de lacet, ce mail­lot est troué, dois-je emporter un sty­lo? La chaleur me cuit le der­rière et je crains que le toit troué des flammes n’alerte la femme que j’aime. Je fuis par le jardin en pente et glis­sant quand son fils qui jouer dans la riv­ière donne l’alerte. Sa mère accourt et m’im­plore de rester. Trop tard, lui dis-je, j’ai tout brûlé. Elle marche alors der­rière moi comme la vierge der­rière son fils. Pour aug­menter ma déchéance je vais fumer, me salir, souf­frir, mais ai-je seule­ment un bri­quet? Peut-elle m’en don­ner un? Pitié, oui, elle a pitié, mais elle n’est pas incon­séquente.
- Désor­mais, tu es livré à toi-même.
Lorsque je veux franchir la lim­ite de la pro­priété, le sol se dérobe et il me faut marcher à qua­tre pattes. Le mari de la femme que j’aime arrive en voiture. Il approche avec lenteur, à la manière d’un homme impor­tant, puis s’en va sans un regard, témoignant par là d’une con­fi­ance absolue envers sa femme. Lorsque j’at­tends la route, la femme est tou­jours der­rière moi mais elle ne par­le plus. Un groupe d’Améri­cains se dirige vers la val­lée. Cer­tains font du jog­ging, d’autres por­tent des cha­peaux bar­i­olés. Mon indif­férence est totale: je ne fais plus par­tie de l’hu­man­ité. Ce qui m’amène à me représen­ter mon avenir. Je suis sans argent, sans moyens, sans par­ents, sans amour. Il me fau­dra dormir dans les fos­sés et cha­parder ma nour­ri­t­ure. Ce qui me met à la mer­ci de la gen­darmerie, cette insti­tu­tion de France. Où est mon porte­feuille? Il me faudrait au moins un carte de crédit, mais les cartes de crédit ont fon­du dans l’in­cendie. La route passe dans un tun­nel. Au débouché, la val­lée appa­raît à l’est. Plus loin les mon­tagnes et la Suisse. Cent quar­ante kilo­mètres. Si je force, deux jours. Je me retourne pour savoir la réac­tion de la femme. Elle est restée en arrière les bras bal­lants, elle abandonne.

A Taru­tao, les mil­i­taires vous expliquent ce qu’on peut faire: par­courir l’île à vélo, se ren­dre par la forêt jusqu’à une chute d’eau où remon­ter un fleuve pour explor­er une grotte — nous choi­sis­sons cette option et pagayons, mais bien­tôt le ciel se gâte, et pour ce qui est d’abor­der, impos­si­ble, les berges sont tenues par des man­groves géantes aux racines en forme d’araignées. Le ciel tonne, la pluie s’a­bat sur la pirogue. Gala demande s’il faut écop­er. Avec quoi? Je pagaie. Une heure que nous remon­tons le fleuve sur une eau noire entre des berges glauques. La pluie redou­ble, une véri­ta­ble mous­son. Soudain j’avise un pon­ton. Pas de doute, c’est là qu’il faut débar­quer. C’é­tait sans compter avec la marée. Les march­es qui mènent au pon­ton ruis­sel­lent. Je pose la main, elles sont cou­vertes d’huîtres.
- C’est coupant.
- Com­mence par attach­er la pirogue.
- Quoi…?
Gala répète. la pirogue, il faut attach­er la pirogue. Oui, mais com­ment l’at­tach­er sans pren­dre pied sur les march­es? Alors je me hisse à genoux. Les huîtres protes­tent. J’at­trape la ficelle. Je veux la nouer autour du poteau. Ficelle trop courte. Ou poteau trop gros. Puis il y a urgence, je dois défé­quer. Gala pagaie à vide sous la mous­son tan­dis que je grimpe l’escalier. Tan­dis que Gala répète “il faut écop­er!”, je défèque cul nu au-dessus du vide, puis jette un par­tie de mes habits et remonte sur la pirogue.
- C’est pas la grotte.
- C’est bien ce qui me sem­blait!
- Mais c’est quoi alors?
- Un pon­ton!
- Un pon­ton au milieu de la jun­gle et c’est rien?
- Si on trou­ve rien pour écop­er, on ferait mieux de ren­tr­er!
- Ah non, on va trou­ver.
De fait, en quelques coups de pagaie nous atteignons la grotte. Même pon­ton mais en bois cette fois. Et un Autrichien per­ché sur l’escalier. Il m’aide à nouer les amar­res. Peu après deux Français. Il y a foule soudain. L’un des Français tombe à l’eau. La femme de l’Autrichien refuse de débar­quer. Elle est assise dans sa pirogue et la mous­son lui tombe sur la tête. De temps à autre, elle écope avec la main. Nous mar­chons jusqu’à la grotte sur un sen­tier est glis­sant, noueux, empier­ré. La voici. La grotte des croc­o­diles. Nous pénétrons. J’al­lume ma torche solaire. Qui n’é­claire rien. Le temps que nos yeux s’habituent nous apercevons dans le noir, posés sur une grève, deux pirogues. Ce sont elles qui ser­vent à explor­er la grotte. Deux cent mètres de long avant de débouch­er sur un autre bras du fleuve, a dit le militaire.