Du bureau je me rends au kiosque. Quelques mètres sur un trottoir du centre-ville de Genève. A courte distance de la porte, une femme me double, ouvre, s’engouffre, me lâche la porte sur le nez. Elle ne dit pas bonjour au boutiquier, glane un bouteille de vin et un paquet de mouchoirs à l’étalage, dépose sur le comptoir, garde les yeux baissés, sort, ne dit pas au revoir. La vie heureuse tient à peu de choses.
Nostalgie du village, lieu noyé dans les herbes et dans le ciel, lieu restreint. Les odeurs des feux de cheminée qui planaient sur Gimbrède, le bruit des portes, celui des pas, des voix. Et quand une voiture traverse la place, le plaisir de la suivre des yeux. Les portières claquent. Si on ne connaît pas les occupants, on s’étonne, on en parlera le soir, avec les voisins, sur la place. Paroles qui donnent du sens au passage du jour, car dans un village le jour a un début, une fin. Et l’heure des repas: chacun se réjouissant et s’inquiétant de savoir si l’autre a mangé. Je garde un souvenir enchanté de ces moments, et comprend Calaferte lorsqu’il évoque dans ses carnets la vue des villages depuis le train: c’est alors leur forme de navire qui frappe. Ils tiennent au-dessus de la houle quelques âmes que la vitesse du train contribue à idéaliser.
Mon éditrice me transfère une invitation à participer à un Festival du cinéma francophone. Je lis en copie l’accusé de réception qu’elle adresse au responsable du festival, un Parisien: je suis convaincu qu’Alexandre sera intéressé. Je suis face à la mer lorsque je prends connaissance de cet échange, je viens d’écrire pendant deux heures, plus tard nous sortirons danser, tout va bien. Le cinéma francophone? Je ne connais rien et ça ne m’intéresse pas, du moins pas sous cette forme. Quelques jours plus tard, de retour à Fribourg, nouveau message. Le directeur du festival m’adresse un texte sur le fonctionnement du jury et les modalités de travail: les films vous seront envoyés accompagnés de formulaires réponses afin d’y consigner vos critiques et attribuer une note. Précision: à ce jour votre présence le jour de la cérémonie de remise des prix à Dakar n’est pas assurée. Rémunération? Il n’y en a pas. Enfin il s’agit d’un courrier standard. Le directeur s’est contenté d’y ajouter une phrase qui dit sa satisfaction d’apprendre que je suis intéressé. Donc je suis un auteur suisse qui parle de vaches et de vélo et un Français qui ne m’a pas lu ni sollicité considère sur la foi de l’accusé de réception de mon éditrice que je suis qualifié pour juger du cinéma francophone et, dans la mesure où le festival se déroule au Sénégal, du cinéma noir. Réponse bien sentie et aussitôt courrier du directeur : je commence à regretter de vous avoir sollicité.
La veille de notre départ il fait 42 degrés dans Bangkok. Sur le toit du Park in je saute à la corde, j’écris, fais cent pompes chronométrées et sors boire. La foule déambule assommée par la chaleur. Je m’installe à quelques mètres de l’hôtel sur une terrasse qui occupe le trottoir. Lorsque des piétons passent je ramène mes jambes. Pendant plus d’une heure ce sera mon activité: ramener les jambes lorsque des piétons passent, les étendre lorsqu’ils sont passés. A ma gauche une fille avale de la Chang au même rythme, demi-litre au quart d’heure. Lorsqu’elle passe commande il suffit de faire un signe qui veut dire “moi aussi” et le garçon revient avec deux bouteilles. Nous ne parlons pas. Personne ne parle. L’humidité est écrasante. Les costumiers sikhs se tiennent dans l’ombre, les touristes croquent des ananas. A seize heures soudaine sensation de liberté que confirme le thermomètre: 39 degrés. La fille se redresse sur sa chaise, je fais pareil, nous sourions et parlons. Elle est nettoyeuse dans un hôpital gériatrique d’Oslo, bleue de tatouages, musclée et haute. Pas d’avenir. Le garçon reparaît. Cette fois nous passons une seule commande, mais à peine avons nous trinqué qu’il se précipite, place deux grands verres de carton sous notre nez et baragouine une phrase dans laquelle il y a le mot “police”. Je me lève pour juger de l’état de la rue. Aucune patrouille en vue. Il ne s’agit donc pas de ce jeu du chat et de la souris auquel se livre deux fois par jour la police: arpenter Khao San afin de refouler les éventaires des boutiquiers sur les trottoirs. Non, c’est plus grave: fini l’alcool. A la prochaine tournée — que le garçon nous refuse — il explique: les avant-veilles d’élections l’alcool est interdit pendant 24 heures. Paniqué nous cherchons autour de nous: des touristes passent des bouteilles à la main. Nous voilà rassurés. Restent donc les supermarchés. Mais au bout d’un quart d’heure les bouteilles sont déjà moins nombreuses. Vers six heures les rares bouteilles en circulation sont celles que des touristes malins ont stocké dans leurs chambres d’hôtel en prévision de la pénurie. Gala nous rejoint. Je lui explique l’affaire. Elle jure qu’elle va dénicher de la bière. Plusieurs bars confirment : c’est interdit. Et puis la police patrouille. Gala minaude. Pour justifier leur refus de servir, les garçons notent au stylo sur une serviette le montant de l’amende encourue : une somme à six chiffres. Et tout à coup, un cri au milieu de la foule. Gala. Elle nous amène par la main dans un restaurant qu’elle a repéré à la sortie de Susie’s walk. Une cinquantaine de touristes, raides dans leurs chaises, parlant à voix basse, avalent dans des tasses à thé, des gobelets et des bols à nouilles, de la vodka, de la bière, du vin. La Norvégienne explique alors qu’elle arrive d’un village thaï de la frontière birmane où sont installés trois de ses amis bûcherons mariés à des putes de Pattaya. Et que font-ils? L’un travaille dans l’unique station-service de la région, l’autre à l’épicerie, le troisième passe son temps dans un hamac. Le séjour était insupportable, dit-elle. Chaque fois que je sortais dans la rue les villageois me suivaient pour voir à quoi ressemble une blanche aux jambes couvertes de têtes de mort.
La conscience hypertrophiée des peintres et écrivains du baroque latin lorsqu’elle saisit le tragique de l’époque offre une clef de lecture sans pareil au moment d’interpréter le déclin accéléré de notre monde. Dans les années 1990 s’est développé, au-delà des seuls milieux intellectuels, sur cette conscience partagée et nécessaire qui donne à l’individu le soi et l’environnement, une conscience qui pose la société comme un objet dont la nature doit être mise en cause au nom d’une sauvegarde (et bientôt d’une restauration) des aspirations morales (rien à voir avec l’éthique) de l’homme, et cela, hors toute idéologie. Conscience de crise, au sens où elle pose en principe une rupture en tant que condition nécessaire au renouvellement du destin. Cervantès, Descartes, Gracian sur le plan politique et les mystiques quand ils ordonnent la sagesse contre l’église posaient cette même question, brutale et contagieuse, de la valeur de ce qui est donné comme socialement nécessaire et dont chacun sent la nature corrompue et mensongère. Cette clef de lecture permettrait peut-être d’identifier la mondialisation comme l’acte guerrier d’une minorité dont les intérêts sont menacés par (et seront toujours menacés, l’histoire de l’esprit étant prise dans les cycles) la relativisation.
Les degrés de clairvoyance que permet de décrire la hiérarchisation fluide des monades chez Leibnitz avec des concepts tels que “perception” et “aperception”, mieux que le terme “conscience” qui pèche par chosification, donne à imaginer ce progrès des esprits cultivés vers une possible considération de “tout ce qui est” et de “tout ce qui se joue entre ce qui est” de manière à identifier un moment pivot à partir duquel la crise est intrinsèquement liée à la qualité de la conscience. A un bout de l’échelle l’homme du quotidien gagnant un horizon chaque jour renouvelé comme autant de rideaux levés sur des scènes successives, de l’autre Dieu, tout conscience. Entre deux, celui qui saisit le monde des hommes et le discute comme un tout afin de l’appareiller à son destin. Homme tragique, et pour la minorité qui fonde son existence sur l’exploitation de l’homme du quotidien, homme dangereux.
Lecture de Nicolas Couchepin à la librairie Albert le Grand de Fribourg. Dans l’attente du bon vouloir de l’auteur, personnes debout parmi des chaises, empruntées et gentilles. A mon côté une dame parle de mon livre 45–12 exposé sur une table près de l’entrée. Nous prenons place sur deux chaises voisines. Elle pointe un doigt sur moi.
- Mais tu es… Oui… Je suis… Enfin…
Nadine Mabille, grande amie de jeunesse de ma mère, écrivain et marraine de mon frère, dont l’expression est chaotique:
- Alors ça… Sais-tu… Je peux te tutoyer? Oui, mais bien sûr, justement je disais, tu as écrit un livre je crois, je disais à Jean-François, tu connais Jean-François? Et tu habites.… Attend que je me souvienne… Mais tu sais, nous ne sommes pas du tout en froid avec ta maman.
Un homme se penche, tend un main dubitative.
- Je suis Jean-François.
Lorsque j’étais balayeur à Lausanne, en 1985, j’habitais à Valmont, généreusement hébergé par Nadine et Jean-François.
- Je sais, nous nous connaissons.
Jean-François serre un peu plus fort ma main.
Mais voilà l’auteur. Massif, portant chapeau de feutre et foulard artiste, parlant un français impeccable avec l’accent jurassien, aussitôt sympathique. C’est d’ailleurs, je m’en aperçois alors, ce qui m’amène. Cette sympathie que j’ai ressenti lorsque je l’ai croisé pour la première fois, il y a quelques semaine, lors de la remise du prix du Roman des Romands. Sympathie toute abstraite, déduite d’une idée fausse: un accent non châtié comme celui-là annonce une écriture franche.
Nicolas Couchepin ramasse sur le haut de la pile qui nous fait face un volume de son roman Les Mensch, dit quelques mots d’introduction, lit et lit bien. Lorsque s’assourdissent les applaudissements un silence inspiré saisit l’auditoire. Certains roulent des yeux d’autres tournent la langue dans leur bouche. Puis viennent les compliments. Une dame, une autre, un monsieur.
- Ce qui est fascinant, c’est que tu as tellement bien su rendre ces personnages, on croirait les toucher, on les croirait vivants, c’est merveilleux.
Et le monsieur.
- Je crois que cette dame a tout dit, il est vrai que c’est tellement parlant, on sent si bien les personnages.
Et un autre dame.
- Je l’ai lu et cette histoire de.… Enfin, je ne veux pas vous révéler la fin de l’histoire, seulement vous dire que je suis tellement d’accord. Je me demande comment tu as fais pour te mettre dans la peau de ces personnages qui…
- Oui, tout à fait, il sont là, ils sont…
Est-ce un club de romanciers? Une association de psychologues? Un club de tricot peut-être? Ou un atelier de rencontre, ça doit être ça.
L’affaire des ponctions sur les comptes bancaires des particuliers chypriotes décidées hors débat parlementaire par les technocrates bruxellois afin de rembourser les dettes contractées par les banques avec l’aval des politiques signe l’arrêt de mort de l’Union: soit elle valide son arbitraire et s’impose par le coup d’état soit elle disparaît à courte échéance.
Chaque nuit mon sommeil est interrompu à 3h30. D’abord je ne m’inquiète pas. Puis je conclus à une coïncidence. Le troisième jour vient le temps de chercher des raisons. Entraînements excessifs à la boxe, à la course, au vélo? Poids de la bière sur l’estomac? Ecriture mentale? Je regarde l’heure où je me couche, non, ce n’est pas cela, car ici comme ailleurs pas de régularité. Une fois à neuf heures, une fois à une heure. au milieu de la nuit j’ouvre les yeux, attrape la montre, constate l’heure, 3h30, n’ai pas reposé la montre que l’esprit s’ébranle, crépite et imprime des phrases. S’ensuivent des secondes de panique: si je ne peux tirer le rideau très vite, la nuit est perdue. Or la panique, cette ennemie du sommeil, contraint le cerveau à trouver des parades et relance la machine à penser. Au bout de la semaine j’erre en somnambule, le sommeil dans le dos. Je m’arrête, il roule dans ma direction, pèse de son poids. Je me remet en marche et me défausse. Il suit. Les jours passent, l’organisation du soir change. Prévenu que je serai tiré du sommeil à 3h30, je décompte les heures: si j’éteins à 1 heure, et pour peu que je m’endorme, ma nuit ne durera guère plus de deux heures. La panique qui tenait entière dans cette minute où je tentais de bloquer l’esprit gagne du terrain. Avec la nuit disparaît le jour: activité sans corps la nuit, activité sans esprit le jour. Le dimanche cela cesse. La fatigue m’abat. Je dors. Puis une autre semaine commence. Je me couche. Je me concentre. J’essaie d’ignorer ce mur des trois heures trente.