Tout-à-l’heure, condamné à prendre quelque repos suite au coup reçu au Krav maga et cherchant un effort de rechange, je m’imaginais sur un vélo statique, pédalant à côté de mon frère, avec qui j’avais une conversation extraordinaire. Je me demandais alors s’il était souhaitable que les autres clients du club l’entendissent. Mais oui, certainement! N’est-elle pas extraordinaire? Ce qui aussitôt heurtait mon goût de la discrétion. Ou peut-être s’agissait-il, par anticipation, d’éviter tout problème éventuel lié à la présence de mouchards. Puis je revenais sur le caractère extraordinaire de la discussion. En garder pour soi les bénéfices était une forme de vanité. Ce n’est pas ce que je visais. Fut-ce au prix d’un certain orgueil, je désirais que chaque client du club, après avoir entendu nos propos, se représente le mensonge que constitue ce deuxième monde, ce monde d’après la mort que font miroiter la religion ou encore la philosophie et admette qu’en devisant comme nous le faisions mon frère et moi, il était possible de faire advenir l’extraordinaire dans ce monde, le nôtre, en recombinant ses éléments. Au lieu de quoi, j’irai tout-à-l’heure au club m’installer seul sur un vélo et planterai dans mes oreilles des écouteurs pour suivre sur internet une conférence de Bernard Stiegler.
Hypostase
Conscience du lien de toutes choses. Elle se produit de deux manières distinguées. Un raisonnement sur un objet de pensée, par exemple le fondement des décisions d’Isabelle la Catholique sur le statut des financiers juifs convertis, amène à concevoir un réseau de significations — rapport à la communauté mozarabe, croisades, Jérusalem, histoire biblique, création d’Israël, Fuite hors d’Egypte, Hittites, empires grecs, etc. D’autre part: rôle de la finance dans la colonisation de l’Amérique, Jésuites, traité de partage avec le Portugal, luttes d’indépendance, castrisme, Guantanamo; et encore: peintures d’El Greco, mécènes, athéisme, commerce tout puissant, marché de l’art, globalisation, rivalité avec la Chine etc. Et ainsi de suite, selon des chemins logiques, subjectifs ou aléatoires — réseau de significations dont la richesse, la variété et l’extension représente à la conscience ce qu’elle est lorsqu’elle s’applique au tout et parcourt sans cesse chacune des parties de ce tout. La seconde manière est brève ou procède de la première manière, soit: je prends conscience du tout et l’exprime à travers cette formule “tout est lié”. Dans le cas où la conscience est brève, elle est sans origine, incontrôlable et son champ est vide: aucune signification n’apparaît. Pas de Jérusalem, de globalisation ou d’Hittites. En revanche, si elle procède de la première manière, elle indique que j’ai cessé de parcourir les significations pour les saisir toutes à la fois; je saisis alors une ensemble de significations innommables dont je ne peux rien dire sinon que “tout est lié”. D’une manière ou d’une autre, la question est posée de savoir si affirmer Dieu comme être réel ne revient pas à hypostasier ce sentiment du lien de toutes les significations.
Histoire
Superposées, modifiées, truquées, la plupart des photographies aujourd’hui produites représentent des situations, des personnes, des choses qui n’existent pas, de sorte que le travail sur archives des historiens — sauf à retracer les manipulations logicielles, ce qui impliquerait que la genèse des images a été mise en mémoire — aboutira à la fabrique d’un roman international.
Malaga
Au Tintero, sur le bord de mer, avec quelques quarante personnes, une fréquentation modeste pour cet établissement réputé où les garçons promènent les plats sous vos yeux et hurlent leurs noms. Si une brochette de langouste, une salade mixte ou des anchois frits vous intéressent, vous levez la main et le plat aboutit sur votre table. L’année dernières, aux même dates, Gala avait disparu sur la plage, le cuisinier était parti à sa recherche muni de torche.
A dix-sept heures, nous faisons connaissance d’un Français retraité, marchand de chaussures de ski, d’armes et de bons mots, qui nous présente la femme dont il est amoureux: une Andalouse qu’il a connue à l’âge de dix-sept ans. Il vient de la retrouver.
- Et c’est le même amour!
Nous terminons les bières, le pastis, le vin et regagnons l’hôtel Atarazanas à bord d’une camionnette de location. A vingt et une heures, nous sommes sur le port: le restaurant où j’ai réservé pour mon anniversaire est fermé — trop tôt. Plus tard, seuls clients, nous mangeons de l’agneau de lait. A deux heures et demie du matin, nous rentrons par le quartier de la cathédrale. Éclairées pour Noël, les ruelles de la vieille-ville sont en effervescence, les gens chantent, dansent et boivent, les terrasses sont chauffées et bondées, qui veut accéder au comptoir des bars doit se battre.
Stasi
Jacob Appelbaum, membre du Chaos Computer Club, raconte que l’entreprise qui a remporté l’appel d’offres pour l’entretien du bâtiment où sont conservées les archives de la Stasi a été choisie parce qu’elle proposait le meilleur prix et qu’il a fallu six ans à l’organisme chargé de la conservation des archives pour découvrir que cette société avait été créée par des anciens de la Stasi pour nettoyer leurs propres archives.
Krav Maga
Au Krav Maga, exercice de défense les coudes devant. Après plusieurs changements d’adversaire, me voici confronté à un jeune de grande taille au crâne ras. Il assène un coup. Je reprends mon souffle, bande les muscles. Second coup. Il hésite. Je l’encourage à taper fort. Il prend de l’élan, du plat du coude frappe à la hauteur du plexus. Naïf, je lui fais signe de continuer. Alors il tape pour tuer. Je perds un mètre de terrain, rétablis mon équilibre, me tâte, constate que je n’ai pas le sifflet coupé, ressens une douleur puissante, dis que ça va, et en effet, comme nous entrons dans la deuxième heure d’entraînement, que le corps est chaud, ça va. Mais à vingt-deux heures, de retour à la maison, et le lendemain, dans l’avion pour Malaga, j’ai l’impression à chaque pas, geste, souffle, que je soulève un sac de toile qui contiendrait un vase brisé. Des bruits de trousseau de clefs résonnent derrière la poitrine. Je tousse, respire, m’étends, m’étire, lis et relis des notices trouvées au hasard sur internet pour déterminer si les côtes sont cassées, fêlées, ou s’il s’agit seulement de la mémoire du corps occupé à digérer le choc — sans que le mal ait cessé, une semaine plus tard, je ne sais toujours pas.
Inutilité
Les deux tâches les plus pénibles qui m’aient été confiées ne devaient pas ce caractère à l’effort physique requis pour leur exécution mais au sentiment de leur inutilité. Dans les deux cas, étant rémunéré à l’heure et payé au mois, les employeurs estimèrent juste de rentabiliser leur investissement en inventant du travail lorsque, pour différentes raisons, le train régulier de l’entreprise n’en offrait plus.
Ainsi, à la ferme, la patronne m’envoya ramasser des cailloux. Je marchais sur le champ, un seau à la main que j’allais ensuite vider dans la remorque d’un tracteur. Que ces cailloux puissent endommager les socs de charrue, j’en convenais, mais il m’apparut très vite que des cailloux, il y en avait tant, qu’à les ramasser tous, on finirait par ramasser le champ. D’autre part, force était d’admettre que jusqu’ici personne ne s’était trouvé assez désoeuvré pour se consacrer à cette tâche nécessaire. Enfin, l’absurdité, plus que cela, la vexation, tenait au fait que des étudiants archéologues, à quelque distance de mon champ, au prix de manoeuvres savantes, déterraient les pierres éboulées d’une construction romaine, reléguant mon exercice dans la catégorie des travaux de forçat.
Dans le second cas, il me fut ordonné de classer des tiges de métal servant à l’armature des bétons par longueur, taille et poids. Le contremaitre de l’entreprise de maçonnerie ayant dirigé ses équipes sur les différents chantiers, s’aperçut qu’il m’avait oublié et, affectant un air décidé qui ne me laissa pas dupe, me promena à travers les hangars jusqu’à découvrir cette tâche à laquelle, un instant auparavant, jamais il n’avait songé. Pendant des heures, je soulevais des tiges de cinq à six mètres dont l’abandon, la rouille et les herbes folles disaient bien qu’elles ne seraient pas recyclées.
Dialogue
Personnes qui insistent pour vous rencontrer, se mêlent de vous comprendre, vous écoutent, à qui vous donner votre attention, votre temps et des signes indiquant votre désir de poursuivre le dialogue et qui, au terme de cette première rencontre, jamais plus ne se manifestent, comme si elles avaient vérifier une hypothèse ayant trait à votre caractère ou encore épuiser toute leur puissance d’amitié dans cet échange inaugural.
Librairie
A Neuchâtel, à la fois ravi de découvrir coup sur coup trois libraires d’ancien et déçu lorsque je comprends qu’à l’heure où je quitterai le bureau de fiduciaire ils seront fermés pour la pause de midi. Or, après mon rendez-vous, l’une des ces boutiques, à en juger par la lumière qui sourd de l’intérieur, est ouverte. La pancarte le confirme: l’horaire du matin s’achève à 12h30. Je pousse la porte, salue, consulte ma montre, constate qu’il est 12h39 et mes espoirs à nouveau s’envolent; mais le libraire me rassure, je dispose de mon temps.
Les étagères encombrées offrent des volumes sur deux rangées, de sorte qu’il faut retirer les livres placés à l’avant pour lire les tranches de ceux qui sont placés à l’arrière. Plusieurs livres me retiennent, des Interviews imaginaires de Gide, dont je n’arrive pas à déterminer s’ils sont de la plume de l’auteur des Paludes et un Masse et puissance de Canetti dont je lis le début du chapitre sur le devenir des religions d’Etat, mais dans un cas comme dans l’autre, ces livres qui appartiennent à des collections rares sont chers. J’hésite tout de même à les acquérir, ne serait-ce que pour éviter que cette librairie, faute de clients, ne ferme (comme il vient d’advenir à celle de Fribourg), puis annonce sans hypocrisie que je compte revenir bientôt tout en m’informant de l’horaire complet.
- Oh, ne vous inquiétez pas, je ne ferme jamais! Vous voyez ces enveloppes? En mon absence, il vous suffira d’y glisser l’argent.