Souche

Forêt de la Croix, où je cours, une femme tient en laisse une souche. Je sol est glacé, les arbres blancs. Du sous-bois je remonte dans sa direc­tion. Elle tire sur la laisse, la souche glisse. Elle mar­que une pause, reprend son souf­fle. Arrivé à sa hau­teur j’en­tends la femme qui dit à la souche: — Tu vois, main­tenant c’est comme ça, tu ne peux même plus marcher…

Adjectif

Au moment de définir un car­ac­tère, l’écrivain cherche par­mi les adjec­tifs, retient celui qui exprime au mieux son idée. Si l’ad­jec­tif manque de nuance ou force l’ex­pres­sion, il  adopte cette solu­tion inélé­gante mais effi­cace qui con­siste à plac­er un sec­ond adjec­tif en regard du pre­mier. Leur ten­sion pro­posée à l’in­tel­li­gence du lecteur est alors cen­sée traduire avec justesse le car­ac­tère que l’écrivain tente d’ex­primer. Or, dans la réal­ité, il arrive par­fois qu’un adjec­tif suff­ise à décrire un car­ac­tère, comme j’ai eu l’oc­ca­sion de le véri­fi­er hier: con­fron­té à cet homme mas­sif et grand, au cou mus­clé, aux épaules larges, le vis­age épais, les cheveux drus, qui se meut lente­ment, par­le avec mesure, a le regard rieur et ennuyé, et qui sans cesse soupire, j’ai pen­sé “débon­naire”. L’ad­jec­tif décrivait par­faite­ment l’homme. Et même plus que cela: en sa présence, tout appel à la déf­i­ni­tion du mot “débon­naire” deve­nait inutile. Cet homme dévoilait pour la pre­mière fois à mes yeux, de façon aus­si com­plète, le sens réel de l’adjectif.

Libraire

En 1950, on avait son libraire comme on avait son notaire ou son médecin.

Disciple

L’au­torité grandit celui qui obéit et celui qui est obéi. Elle implique égale­ment, dans le principe, le rem­place­ment du maître par le dis­ci­ple en vue de la con­ser­va­tion des forces dans l’ensem­ble du corps de la société.

Egalitarisme

Le trans­fert de pou­voir des indi­vidus éduqués vers les indi­vidus sans édu­ca­tion réclamé par les social­istes est une aber­ra­tion. Il ne peut s’ex­ercer que dans la vio­lence. Le déten­teur des com­pé­tences, refuse de devenir pre­scrip­teur de l’ac­tion et renonce à faire mod­èle. Au nom de l’é­gal­i­tarisme (qui par oppo­si­tion à l’é­gal­ité est une idéolo­gie), il nie sa supéri­or­ité et fait effort pour redis­tribuer ses com­pé­tences à celui qui en est dépourvu. Ce faisant il croit pour­voir amender la nature (qui a pourvu à la répar­ti­tion des com­pé­tences sur une base réelle). Cet échec de son pro­gramme con­duit le social­iste à pra­ti­quer le masochisme: il nie la valeur de ses com­pé­tences et plus que tout, tient en hor­reur l’in­tel­lec­tu­al­isme, signe man­i­feste de dif­férence. Entre ne pas dire ce qu’on est et dire ce qu’on est pas, la marge est faible et vite franchie. Ayant nier ses com­pé­tences sans suc­cès, le social­iste revendique au titre de mod­èle l’ab­sence de com­pé­tences. L’in­di­vidu qu’il sait ne pas pour­voir élever jusqu’à lui est présen­té, selon un procédé rel­e­vant de la mys­tique, comme un mod­èle. S’en­suit un aligne­ment des capa­bles sur les inca­pables, d’abord dans le dis­cours, puis dans la réal­ité. Comme cela ne suf­fit tou­jours pas (la nature est con­ser­va­trice) le recours à la vio­lence pour­voit. En Chine pen­dant la Révo­lu­tion cul­turelle — pour pren­dre l’ex­em­ple le plus cri­ant —  les gardes rouges détru­isent les com­pé­tences en mas­sacrant leurs détenteurs.

Kojève

Le chef, c’est celui qui dans le cour de récréa­tion décide des jeux. Alexan­dre Kojève.

Gouverner

Ni gou­vern­er ni être gou­verné. Se gou­vern­er. L’a­n­ar­chie est une dis­ci­pline. L’or­dre, tout intérieur, con­fronte moyens et pro­jet à des valeurs pour con­former ses actes sur un plan moral.

Agenda

L’an­née dernière j’ai cru avoir enfin réglé mon prob­lème d’a­gen­da: je ces­sais de me fier à la seule mémoire et con­cen­trais mes notes dans mon télé­phone portable. Or, sans même que je m’en aperçoive, j’ai dou­blé puis triplé mes moyens, recourant à la mémoire, à un agen­da papi­er, à un agen­da mur­al, quand je ne prends pas des notes dans le télé­phone portable. Quant à con­sul­ter ces moyens, je n’en fais rien, con­va­in­cu de me sou­venir de tout. Ain­si, la semaine dernière, j’ai noté un ren­dez-vous lit­téraire lié à un con­cours, appris quelques jours plus tard que j’é­tais le lau­réat, con­fir­mé ma venue et quelques heures plus tard j’a­chetais un bil­let pour Bangkok qui me fait par­tir la veille de mon rendez-vous.

Régisseur

La régis­seur de notre précé­dent loge­ment, rue du Criblet. Etre petit, ridé, trot­tant. Mar­iée à un pro­prié­taire d’im­meu­ble qu’on imag­ine retranché dans un bureau avec télé­phones, ordi­na­teurs et machine à café. Elle, qui n’ap­porte rien dans le cou­ple, hérite du tra­vail de ter­rain et y gagne un sen­ti­ment de puis­sance. La voix cassée et les paupières jaunes, le buste penché, elle grif­fonne et con­damne et à voix basse jouit de sa posi­tion. Tout son office con­siste à val­oris­er les biens du mari et lui rap­porter de l’ar­gent. En avare rusée, elle encaisse auprès des locataires et se garde de rem­bours­er ce qu’elle doit. Elle les col­lec­tionne comme autant d’in­sectes, et le moment venu, lorsque ces locataires remet­tent leur loge­ment, elle les cloue. D’une telle femme dont l’attitude mal­faisante cor­rompt le physique, on dirait: elle s’en tire de cette façon.

Citoyens bruts

Pyra­mide de la cen­sure que décrit Julian Assange. Seule la pointe émerge. Elle représente les assas­si­nats poli­tiques, les empris­on­nements pour délit d’opin­ion, les jour­nal­istes et mil­i­tants empêchés de par­ler. Les autres niveaux sont souter­rains. Et d’abord, cette foule de citoyens qui pra­tique l’au­to­cen­sure de crainte d’ap­pa­raître par­mi les vic­times de la pointe. Puis, au niveau inférieur, les indi­vidus que l’ar­gent, les avan­tages, les réseaux cor­rompent. Un niveau plus bas, ceux qui par­lent des sujets que le con­sen­sus leur pro­pose comme unique régime de vérité. Enfin, les indi­vidus sans édu­ca­tion, qui faute de com­pren­dre, ne s’ex­pri­ment pas et les indi­vidus qui n’ont pas accès à l’in­for­ma­tion. Dans cette hiérar­chie du silence organ­isé m’in­téressent d’abord l’au­to­cen­sure (phénomène général­isé dans nos sociétés occi­den­tales depuis la mise en place du pro­gramme mul­ti­cul­turel) et la fig­ure du citoyen brut, celui qui ne com­prend pas (dont les gou­verne­ments, accé­dant naïve­ment aux pres­sions des lob­bies, favorisent la multiplication).