Forêt de la Croix, où je cours, une femme tient en laisse une souche. Je sol est glacé, les arbres blancs. Du sous-bois je remonte dans sa direction. Elle tire sur la laisse, la souche glisse. Elle marque une pause, reprend son souffle. Arrivé à sa hauteur j’entends la femme qui dit à la souche: — Tu vois, maintenant c’est comme ça, tu ne peux même plus marcher…
Adjectif
Au moment de définir un caractère, l’écrivain cherche parmi les adjectifs, retient celui qui exprime au mieux son idée. Si l’adjectif manque de nuance ou force l’expression, il adopte cette solution inélégante mais efficace qui consiste à placer un second adjectif en regard du premier. Leur tension proposée à l’intelligence du lecteur est alors censée traduire avec justesse le caractère que l’écrivain tente d’exprimer. Or, dans la réalité, il arrive parfois qu’un adjectif suffise à décrire un caractère, comme j’ai eu l’occasion de le vérifier hier: confronté à cet homme massif et grand, au cou musclé, aux épaules larges, le visage épais, les cheveux drus, qui se meut lentement, parle avec mesure, a le regard rieur et ennuyé, et qui sans cesse soupire, j’ai pensé “débonnaire”. L’adjectif décrivait parfaitement l’homme. Et même plus que cela: en sa présence, tout appel à la définition du mot “débonnaire” devenait inutile. Cet homme dévoilait pour la première fois à mes yeux, de façon aussi complète, le sens réel de l’adjectif.
Egalitarisme
Le transfert de pouvoir des individus éduqués vers les individus sans éducation réclamé par les socialistes est une aberration. Il ne peut s’exercer que dans la violence. Le détenteur des compétences, refuse de devenir prescripteur de l’action et renonce à faire modèle. Au nom de l’égalitarisme (qui par opposition à l’égalité est une idéologie), il nie sa supériorité et fait effort pour redistribuer ses compétences à celui qui en est dépourvu. Ce faisant il croit pourvoir amender la nature (qui a pourvu à la répartition des compétences sur une base réelle). Cet échec de son programme conduit le socialiste à pratiquer le masochisme: il nie la valeur de ses compétences et plus que tout, tient en horreur l’intellectualisme, signe manifeste de différence. Entre ne pas dire ce qu’on est et dire ce qu’on est pas, la marge est faible et vite franchie. Ayant nier ses compétences sans succès, le socialiste revendique au titre de modèle l’absence de compétences. L’individu qu’il sait ne pas pourvoir élever jusqu’à lui est présenté, selon un procédé relevant de la mystique, comme un modèle. S’ensuit un alignement des capables sur les incapables, d’abord dans le discours, puis dans la réalité. Comme cela ne suffit toujours pas (la nature est conservatrice) le recours à la violence pourvoit. En Chine pendant la Révolution culturelle — pour prendre l’exemple le plus criant — les gardes rouges détruisent les compétences en massacrant leurs détenteurs.
Agenda
L’année dernière j’ai cru avoir enfin réglé mon problème d’agenda: je cessais de me fier à la seule mémoire et concentrais mes notes dans mon téléphone portable. Or, sans même que je m’en aperçoive, j’ai doublé puis triplé mes moyens, recourant à la mémoire, à un agenda papier, à un agenda mural, quand je ne prends pas des notes dans le téléphone portable. Quant à consulter ces moyens, je n’en fais rien, convaincu de me souvenir de tout. Ainsi, la semaine dernière, j’ai noté un rendez-vous littéraire lié à un concours, appris quelques jours plus tard que j’étais le lauréat, confirmé ma venue et quelques heures plus tard j’achetais un billet pour Bangkok qui me fait partir la veille de mon rendez-vous.
Régisseur
La régisseur de notre précédent logement, rue du Criblet. Etre petit, ridé, trottant. Mariée à un propriétaire d’immeuble qu’on imagine retranché dans un bureau avec téléphones, ordinateurs et machine à café. Elle, qui n’apporte rien dans le couple, hérite du travail de terrain et y gagne un sentiment de puissance. La voix cassée et les paupières jaunes, le buste penché, elle griffonne et condamne et à voix basse jouit de sa position. Tout son office consiste à valoriser les biens du mari et lui rapporter de l’argent. En avare rusée, elle encaisse auprès des locataires et se garde de rembourser ce qu’elle doit. Elle les collectionne comme autant d’insectes, et le moment venu, lorsque ces locataires remettent leur logement, elle les cloue. D’une telle femme dont l’attitude malfaisante corrompt le physique, on dirait: elle s’en tire de cette façon.
Citoyens bruts
Pyramide de la censure que décrit Julian Assange. Seule la pointe émerge. Elle représente les assassinats politiques, les emprisonnements pour délit d’opinion, les journalistes et militants empêchés de parler. Les autres niveaux sont souterrains. Et d’abord, cette foule de citoyens qui pratique l’autocensure de crainte d’apparaître parmi les victimes de la pointe. Puis, au niveau inférieur, les individus que l’argent, les avantages, les réseaux corrompent. Un niveau plus bas, ceux qui parlent des sujets que le consensus leur propose comme unique régime de vérité. Enfin, les individus sans éducation, qui faute de comprendre, ne s’expriment pas et les individus qui n’ont pas accès à l’information. Dans cette hiérarchie du silence organisé m’intéressent d’abord l’autocensure (phénomène généralisé dans nos sociétés occidentales depuis la mise en place du programme multiculturel) et la figure du citoyen brut, celui qui ne comprend pas (dont les gouvernements, accédant naïvement aux pressions des lobbies, favorisent la multiplication).