Dans les hôtels de luxe, les clients visitent les installations en couple afin de vérifier que les services promis existent. En général, lorsqu’ils poussent la porte du gymnase, ils me trouvent pédalant, boxant mon reflet ou assis dans le hammam et se retirent gênés, comme s’ils avaient pénétré dans ma chambre.
Règles bénédictines
Les moines bénédictins de San Esteban forment un cercle. Le milieu doit rester vide. Il est occupé par Dieu et la discussion. Etrange et merveilleuse conception. La philosophie est au même endroit que Dieu, la géométrie, que ce soit par la prière ou l’ascèse intellectuelle, est une promesse de sacré.
Magasin de sport
Nous sommes arrivés à Salamanque par la banlieue. Alors que le bus traversait une zone commerciale, j’ai repéré un magasin de sport. A la réception de l’hôtel, je demande comment s’y rendre. Et d’abord, est-ce loin?
- Très loin.
- Une demi-heure?
- Je ne sais pas, c’est un de ces endroits où l’on ne peut aller qu’en voiture.
- Indiquer moi la direction.
J’attrape une parapluie et sors. Je travers un pont neuf sur le Tormes et m’engage sur la demi-autoroute. Le parapluie est inutilisable, les rafales de vent le briseraient. L’ambiance est triste. Ceux qui ont fêté la nouvelle année se reposent, ceux qui travaillent aimeraient se reposer, les autres attendent le jour des Rois mages. Les immeubles le cèdent aux terrains vagues. Puis apparaissent d’autres immeubles, la plupart de construction récente, vitres brisées, à l’abandon. Se vende. Urge vender. Licencia inmediata. Au bout d’une heure, j’atteins un premier centre commercial, le Capuchino. Il se met à neiger, De gros flocons, qui voltigent et plaquent le visage. J’ai perdu de vue l’enseigne du magasin de sport qui perçait à trente mètres, façon Las Vegas, dans le ciel gris de Salamanque. Je suis dans la bonne direction, mais il n’y a plus de trottoir. Il me faut rebrousser chemin. J’emprunte une passerelle pour traverser l’autoroute. Elle conduit à un second centre commercial, le Tormes. Au quatrième étage des centaines de familles avec enfants mangent sur plateaux, boivent dans des verres en carton. J’emprunte les escaliers roulants, ressors dans la neige. L’enseigne géante réapparaît. Je marche sur des routes propres et lisses, et noires et glacées, les routes en attente d’un quartier, celui de la Fontana. Panneaux des promoteurs brisés, machines à l’abandon. Aqui construimos vuestro sueno. Quand j’atteins enfin le magasin, je ne suis pas déçu. Je parcours les rayonnages tirant derrière moi un panier que je remplis, et je fais le voyou, je paie avec une carte de banque française, à partir d’un compte saisi par l’Etat.
Littérature sans conscience
Le travail d’écriture est en partie inconscient. Soit. Mais tout de même, il s’agit d’un essai! Et encore, voilà un titre bien prétentieux. easyJet n’est guère qu’un tissu d’anecdotes accompagné de quelques notes de bon aloi. Au terme des sept, huit, dix lectures demandées, d’inconscient, il ne saurait plus être question. Mais non, voici ce que je lis, en quatrième de couverture, phrase prise dans le texte et qui ne m’a pas été soumise: Au final et en somme, c’est une affaire de style. Que peut bien signifier pareille phrase?
Tejares
L’hôtel occupe une annexe du monastère de San Esteban, sur les rives du Tormes. Il pleut, les rues sont lisses, en cet après-midi de la fête de l’an, les passants sont rares: en Espagne on s’habille avec soin. Dans l’épicerie où je prends de l’eau, un jeune homme inquiet demande à la vendeuse s’il lui reste des raisins. Sur le coup des minuit, chaque Espagnol prononcera douze voeux en avalant douze grains de raisin. Le monument le plus ancien de la ville est un verraco sans tête monté sur piédestal à l’entrée du pont romain. Je le double, traverse la rivière, rejoins un sentier entre les arbres et cours vers Tejares, une banlieue. Ici, plus personne. Des maisons mitoyennes par paquets de quinze et vingt, des parcs à jeux vides, des terrains en friche. Au sommet de la colline, un cimetière. Je tourne sur le parking, attaque la descente. En face, Salamanque, ses deux cathédrales, l’université pontificale et, posés sur les champs, en direction du Portugal, des morceaux de route encadrés de réverbères qui évoquent les aires d’atterrissage du continent Mu. Autant de projets abandonnés. Au lieu de passer sous la voie de chemin de fer et sa gare désaffectée, j’emprunte un vieux pont qui débouche sur une église. Elle surplombe la nationale. Afin de me tenir loin du trafic, je plonge dans une venelle, la calle de la Iglesia. Des enfants jouent sous la pluie, une poussette contient du bois de chauffe, les gouttières remplissent un tonneau. Des gitans vivent là, dans un appentis qui devait servir de remise à outils au bedeau. La rue sert salon. Emballée dans un sachet de supermarché, une radio diffuse de la musique. Je rebrousse chemin, descend vers la nationale. En contrebas, l’appentis paraît plus misérable encore: murs gonflés, végétation grimpante, toit rapiéçé de sacs. J’ai bien fait de ne pas continuer, la ruelle est murée. Pour cause, le terrain limitrophe a été excavé par son propriétaire, la famille donne sur le vide. Au bout d’une heure trente, je reviens au monastére de San Esteban. Des clients arrivent du Portugal et de France. Depuis le matin, j’ai croisé deux fois le bus marqué Cementerio, suis passé devant un tanatorium, les pompes funèbres La Dolorosa, et je viens de gagner sur la colline le cimetière de Tejares.
Barajas-Salamanca
De Madrid Barajas, un bus nous emmène à Salamanque. Je suis passé dans la ville l’an dernier, à vélo, comme je me rendais avec mon frère de Porto à Alicante, mais le temps de déjeuner en périphérie, de croiser un vieillard mal luné qui prétendit me bouter hors du trottoir où je m’étais garé un instant pour consulter la carte et un crieur aveugle de la Once qui vendait son tirage du gros lot d’une voix rauque que nous imitons depuis pour rire, nous n’avons rien vu de la ville, pressés de nous remettre en selle et d’avaler nos cent kilomètres de l’après-midi. En fait, je n’ai réellement séjourné dans Salamanque qu’une fois, en 1992, lorsque nous avions, avec mon frère, le projet d’ouvrir un bar. Pendant trois jours, notre activité consista à visiter méthodiquement les bars, comparer le prix des boissons, les décors, les marques, la tenue des serveurs, la clientèle, les horaires, les quartiers, tout cela de la façon la plus fantaisiste, par exemple en prenant des notes sur des morceaux de serviette que nous jetions à la poubelle le lendemain. Une vieille dame née au dix-neuvième tenait pension sur la Plaza mayor, réputée la plus belle d’Espagne et à dix-sept heures, debout sur le balcon, où la température de ce mois de novembre était à peu près la même qu’à l’intérieur de la chambre, nous tentions d’apercevoir sous une couche de brouillard stagnant à trois mètres les étudiants dont les hurlements joyeux montaient contre les façades des bâtiments renaissance.
Ce matins, dans le bus, nous sommes assis entre une sud-américaine chétive et décalée qui ronfle et une vielle dame qui après avoir annoncé à sa voisine qu’elle est âgée de quatre-vingt-cinq ans parle pendant les 2h30 que dure le voyage.
Puces
Dernière tournée d’affichage de l’année en ville de Fribourg, le corps chaviré par l’excès d’alcool, la motivation en berne que la vue des rues remplies de consommateurs étrangers (ceux qui faute de moyens demeurent prisonniers des murs) ne peut que dégoûter. Puis nous partons pour le bureau de Genève que nous trouvons dans un état de désordre et de saleté sans précédent. Bien que le kiosque de la rue Tronchin ait subi une attaque à main armée la veille et en dépit du dépassement de l’heure de police, Gala obtient de la bière. A l’attention des amis, je mets sous plis quelques Triptyques, puis nous éteignons: il est vingt-trois heures. Couché à même le sol, sur un matelas sans drap mangé des puces, je ne m’endors que vers quatre heures. Une demi-heure plus tard, le réveil sonne, nous partons pour l’aéroport.
Ski
Levé à l’aube en ce lendemain de Noël, j’emmène les enfants à Villeneuve rejoindre leurs camarades de colonie de vacances. A Fribourg, il pleut. Nous quittons La ville par une nuit épaisse. Très vite les choses se gâtent. Sur l’autoroute, il neige à gros flocons. Plus surprenant, alors que nous étions seuls, le trafic est intense. Les voitures roulent à distance, la neige s’accumule. Puis un ballet de gyrophares tournoie à l’horizon. Deux chasse-neiges ont pris place en tête de colonne, ils ouvrent la voie. Nous roulons au pas jusqu’à Bulle, quand soudain tout le monde quitte l’autoroute. Il est sept heures, les usines, les bureaux ont fait le plein de travailleurs. Nous amorçons la descente sur Vevey dans une neige solide. Je ralentis, crains de freiner, laisse la voiture glisser à son rythme vers le lac, dis aux enfants de protéger leur tête si je devais perdre le contrôle. Sensation étrange: j’ai deux tonnes de ferraille entre les mains, et ne suis plus maître.
Noël à Chapelle
Parti courir sur la route de Mossel depuis la ferme familiale, je me suis souvenu de ce jour, il y a vingt ans, où, courant de même, à force de lire les Méditations de Descartes, j’avais soudain fait, sans effort, l’expérience du Cogito, validant en quelque sorte par l’acte, ainsi que le voulait le philosophe, les fondements de sa théorie.
Si m’est revenue en mémoire cette anecdote, c’est surtout parce que la veille, lisant un texte sur le projet de convergence des nanotechnologies, tout l’édifice de la métaphysique classique, et avec lui le mécanisme, venait bas devant mes yeux.
Plus loin, en direction de Prez-vers-Siviriez, je constatais avec tristesse la disparition du bureau de poste, ce qui semble correspondre à une nouvelle étape de concentration des services. Jusque dans les années 1990, chaque village possédait son guichet. Ensuite, des regroupements ont été décidés. Aujourd’hui, il faut se rendre à la ville. Politique économique conçue par les bons élèves du marketing pour augmenter les marges de bénéfice des administrations, elle est tolérée (avec quelques heurts) puisque la vie sans déplacement quotidien est devenue impensable, mais elle y contribue aussi, enrichissant tous les secteurs qui tirent profit du déplacement, à commencer par l’Etat. Par ailleurs, étant appliquées à l’ensemble des services, ces politiques suscitent une habitude intempestive du déplacement qui réduit la part du temps non-commercialisée. Ce modèle, justifiable aux Etats-Unis, où il a été pensé à l’époque du pétrole bon marché, ne répond à aucune nécessité naturelle sur un territoire tel que celui de la Suisse.
Retour avec un vent contraire qui souffle en rafale et rend les derniers kilomètres de course pénibles, je m’assieds bientôt entre la cheminée et le sapin avec mon frère et ma mère pour prendre l’apéritif. Lorsque nous passons à table, nous avons déjà bu abondamment. Les entrées et la fondue de boeuf bourguignon nous requinquent. Or, à l’approche du dessert, ma mère suggère une promenade en forêt. — En forêt?
Je fais valoir le temps: le vent hurle, les arbres tremblent, la nuit est sans lune. Nous voilà partis torches en main sous la frondaison des pins. Vingt minutes plus tard nous débouchons face à la Chapelle Saint-Joseph. Mon frère fait demi tour.
- Comment, vous voulez déjà rentrer!
- Maman, je viens de courir 17 kilomètres…
- Vous ne voulez pas pousser jusqu’à Mossel?
Mon frère a gain de cause, nous retournons à la ferme, nous revenons à nos bières. Le lendemain, décompte: une palette de 12 litres entre les deux.
Notes
Un homme qui écrit des notes, un écrivain, et les publie et qui sait devoir une partie de son existence, du moins de son soutien, à ces notes et à leur publicité, tombe sur un journal d’un autre écrivain regroupant des notes similaires et si proches des siennes qu’il se sent dépossédé. Il avance dans la lecture et constate que les sources citées sont parfois identiques. Son existence vacille, il cherche une issue et décide alors de prendre une note faisant état de cette pénible rencontre avec son alter ego et plus avant, d’en tirer peut-être un livre, afin de refonder son existence.