La vie que nous menons

Gala a cette parole mal­heureuse: avec la vie que nous menons! Le ton suf­fit, je suis offusqué et le fais enten­dre. Aus­sitôt démarre une de ces scènes épou­vanta­bles où l’on nous trou­ve hurlant à tra­vers la ville. Il est vrai qu’en une année, depuis sep­tem­bre, nous serons allés à Berlin, à Munich, à Majorque, à Mala­ga et Sala­manque, en Thaï­lande, à Tor­re­vie­ja, sans compter les vacances de l’été à venir et les voy­ages que  je fais seul, Bris­tol, Ron­da et Albacete. Et pour­tant, c’est moi qui ai une activ­ité en Suisse, pas Gala.

Corps

A celui qui demandait s’il par­don­nerait un jour à son cousin de lui avoir pris sa femme, il dis­ait: c’est impos­si­ble, nous avons servi dans le même corps.

Voeux

Reçu hier les voeux de Richard Berré­by, le directeur des édi­tions Allia. Je pre­nais ici, en début de semaine, une note sur la phrase, tirée du texte easy­Jet et placée en qua­trième de cou­ver­ture: en somme et au final… Or, la voici inté­grée dans la for­mule de voeux de la mai­son sous cette forme: Pour les livres comme pour le reste, en somme et au final, c’est une affaire de style. Ce qui ren­voie à la ques­tion de l’hon­nêteté lit­téraire, qu’il faudrait d’ailleurs plutôt nom­mer “sincérité”, telle que je croy­ais pou­voir la pra­ti­quer dans les pre­miers livres d’E­tapes. Cette phrase, comme tant d’autres, organ­ise une rap­port incon­scient au réel. La matu­rité étant alors véri­fiée par l’idée qu’il est pos­si­ble en lit­téra­ture de fab­ri­quer de la sincérité, mais pas de se mon­tr­er sincère. Et l’aut­ofic­tion n’échappe pas à la règle; elle se con­tente de la per­ver­tir. Reste le cas du jour­nal, enquête séparée, par­alit­téraire. Gide est peut-être celui qui, sans sor­tir du pro­jet esthé­tique, aura le mieux approcher la sincérité; mais là encore, peut-on vrai­ment en juger? Calaferte, lisant le jour­nal de Julien Green, ques­tionne avec curiosité et dédain le pro­jet du romanci­er de tout dire, et remar­que aus­sitôt que l’au­teur catholique, à tra­vers les mil­liers de pages qui com­posent cette con­fes­sion, s’est arrangé pour ne jamais évo­quer son homo­sex­u­al­ité (courage de Gide en ce domaine). Quoiqu’il en soit, il est flat­teur de trou­ver l’une de ses phras­es ain­si réap­pro­priée. Souhaitons que le livre ne trompe pas les espoirs de l’éditeur.

Indulgence

Tout à l’heure à San Este­ban pour la messe des Rois mages. Un tableau accroché aux fers d’une chapelle latérale établit la règle suiv­ante: Le sou­verain pon­tife Pie X con­cède l’in­dul­gence per­pétuelle pour une péri­ode de trois cent jours à qui dira en ce lieu un Notre père et trois Ave Maria à Sainte Catali­na de Sena. Et au-dessous: A celui qui priera, dans la lim­ite d’une fois par année, à son domi­cile, une image de Sainte Catali­na de Sena pen­dant trois jours con­sé­cu­tifs, il sera con­cédé une indul­gence per­pétuelle de dix jours.

Jouet

Aplo dit pos­séder une jou­et dont l’in­térieur est plus gros que l’extérieur.

Là-bas

Cor­rec­tions de Marfil, texte écrit au Mex­ique, sur les lieux du même nom, une ville minière engloutie par les eaux de pluie en 1901. Refusé par Zoé, pub­lié sous forme d’ex­traits ici et là, repris et aban­don­né, je ne sais aujour­d’hui, dix ans plus tard, ce qu’il faut en penser. Il est d’une écri­t­ure hon­nête, en ce sens qu’il traduit sans recherche de style, sinon la néces­sité de don­ner cohérence au réc­it par un mon­tage, mon périple d’un mois dans les mon­tagnes de la région de Gua­na­ju­a­to. Et si cela me frappe, c’est que je me crois désor­mais inca­pable d’un tel rap­port au réel sauf à le fab­ri­quer. Spon­tané­ment, les idées défont ce que la nature m’op­pose et racon­ter sans ambages me coûte. En ce sens, Roman D.C., roman car­i­cat­ur­al écrit en juin dernier, man­i­feste la volon­té (toute améri­caine, d’où son titre) de sim­pli­fi­er le monde plutôt que de s’avouer devant lui démuni.

Aventure

La vie appa­raît comme une aven­ture sous dif­férentes con­di­tions. Lorsque l’en­vi­ron­nement est incon­nu. C’est le sens courant. Lorsque les choix sont le fait d’autrui. L’en­vi­ron­nement habituel est alors trans­for­mé par la per­son­nal­ité de celui auquel nous sommes soumis. C’est la vEr­sion dan­gereuse. Enfin, par la déci­sion, certes arbi­traire et qui ren­voie aux motifs révo­lu­tion­naires des avant-garde esthé­tiques, d’opér­er des choix con­tre-intu­itifs de façon à mod­i­fi­er sans cesse son envi­ron­nement et créer des occa­sions neuves.

Escritor

Dans un café de la Gran Via. Le temps de me ren­dre aux toi­lettes, je trou­ve Gala en grande con­ver­sa­tion avec les voisins de table, un cou­ple dans la force de l’âge. J’ig­nore com­ment elle s’y prend, mais la voilà au bar avec mon­sieur, puis à nav­iguer bras-dessus-dessous. Pen­dant ce temps je fais la con­ver­sa­tion à la dame, ce qui m’en­nuie parce que je suis ivre et parce que ça m’en­nuie. La dame veut savoir ce que je fais. Je vois bien que vous êtes en vacances (à quoi le voit-elle?), mais dans la vie, que faîtes-vous?
- Je suis écrivain.
Et d’al­lumer aus­sitôt son télé­phone, sur lequel elle tape mon nom. Appa­rais­sent à l’écran trois pho­togra­phies et des références de sites. Main­tenant qu’elle a véri­fié que je ne men­tais pas, elle appelle son mari:
- Es escritor!

Magazines

Dans les kiosques à l’an­ci­enne, maison­nettes de fer aux bat­tants gar­nis de mag­a­zines, un vendeur ou une vendeuse, par­fois les deux, vêtus de noir, tassés sur des tabourets, atten­dent pen­dant des heures. Rares com­merces à ne pas tenir l’ho­raire en deux fois, qui veut que dans toute l’Es­pagne, entre qua­torze et dix-sept heures, la sieste impose la fer­me­ture. Je regar­dais ces mag­a­zines de toutes sortes, au nom­bre de plusieurs cen­taines, et cher­chais à me sou­venir des chiffres enten­dus l’an dernier: 7000 titres dif­férents? Rien de plus vain qu’un mag­a­zine. Le con­tenu est répéti­tif, le texte relâché, la part de la pub­lic­ité con­sid­érable, et cepen­dant, au moment de com­pren­dre leur suc­cès, je me remé­morais mes intérêts suc­ces­sifs, cha­cun ayant jus­ti­fié l’achat d’un mag­a­zine, et par­fois l’abon­nement: bande-dess­inée, phi­latélie, mode, skate­board, stars, rock, vélo, déco­ra­tion, maçon­ner­ie, écolo­gie, surf, course, armement…

Visites

Dans les hôtels de luxe, les clients vis­i­tent les instal­la­tions en cou­ple afin de véri­fi­er que les ser­vices promis exis­tent. En général, lorsqu’ils poussent la porte du gym­nase, ils me trou­vent pédalant, box­ant mon reflet ou assis dans le ham­mam et se retirent gênés, comme s’ils avaient pénétré dans ma chambre.